Police

Clichy-sous-bois : le déni de justice

par davduf, 27 avril 2011

Ce matin, je me réveille à l’autre bout du monde et j’apprends que les deux policiers poursuivis pour « non-assistance à personnes en danger », dans le drame de Clichy sous Bois, en octobre 2005, viennent de bénéficier d’un non lieu. Le motif est connu, le motif est classique : pas assez de charges contre eux.

Alors, ce matin, je me réveille et je suis triste. Je pense à ces gamins morts électrocutés dans la centrale EDF, Zyed et Bouna, je pense à Muhittin, blessé salement. Je me souviens du maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain, que j’avais interviewé pour mon film « Quand la France s’embrase ». Un homme digne, un pédiatre qui parlait des ados de sa ville comme des « enfants ». Ce matin, Dilain dit dans le Figaro ce qu’il y a à dire : « Dès le premier jour, j’ai réclamé une enquête indépendante puis un débat contradictoire (...) Il n’aura pas lieu et je le regrette, même pour les policiers. Leur non-responsabilité aurait peut-être été plus clairement mise en évidence après ce débat ».


2006 : « Quand la France s’embrase » | Christophe Bouquet/David Dufresne

Je me souviens du père de Zyed, trop prostré, qui attendait que la justice vienne et que nous n’avions pas eu la force de filmer. Je me souviens de Samir Mihi, homme-courage, médiateur, pris entre mille feux et qui avait tout compris avant tout le monde. Je me souviens du rôle de Claude Guéant dans les émeutes de 2005 qui avaient suivi le drame. A l’époque, il n’était pas le ministre boute-feu qu’il est devenu. Il était un chef de cabinet au sang froid et à l’esprit calme, parfait pendant d’un ministre bouillant (Sarkozy).

Je me souviens d’une tribune dans Libération d’Olivier Todd, sitôt Sarkozy élu, disant (de mémoire) que les émeutes de 2005 étaient « son péché originel ». Comment ne pas voir dans la décision de la cour d’appel de Paris, la marque d’une justice aux ordres, laveuse de péché ?

Je me souviens, aussi, de flics emmerdés et qui nous mettaient en alerte. La guerre n’était pas proche, elle était là, larvée. Et ce qu’on leur demandait de faire ne leur plaisait qu’à moitié.

Et ce matin, donc, la justice n’est pas venue. La justice a fait dans le classique. Elle a enterré l’affaire.

Il fallait ce procès, il fallait ce débat, il fallait que justice passe. Quitte à innocenter les policiers. Mais après un débat public, après un partage des connaissances. Pas comme ça, pas en catimi.

Rien de plus important, rien de plus grave n’est arrivé en France ces vingt derniers années que les trois semaines d’émeutes de 2005. Et voici ce que l’institution judiciaire répond. Par un déni. Honte à elle et pleurs pour tous.


2007, Clichy : quand les familles réclament justice | David Dufresne/Mediapart

Messages

  • Je dois admettre que j’ai du mal à comprendre le point de vue que tu exposes dans cet article.

    La prononciation d’un non-lieu innocente bien les policiers ?
    En quoi exactement (ton article n’est pas clair sur ce point) cette décision de justice ne te satisfait pas ? Les familles (des victimes et surement des policiers aussi) attendaient cette décision de justice.

    En quoi cette dernière est-elle un déni ?

    • Un non-lieu n’innocente pas tout à fait. Un non lieu dit qu’il n’y a pas lieu de tenir un procès. C’est une nuance de taille.

      Je ne sais rien de la culpabilité présumée, ou non, des policiers ; je dis simplement qu’on risque de jamais la connaître si la décision de la cour d’appel devait être définitive. D’où le déni.

      Il ne s’agit pas « d’être satisfait », ou non, par la justice ; il s’agit simplement que justice soit rendue. C’est à dire : qu’on sache, qu’il y a un débat contradictiore, public, oral. C’est le sens des procès en correctionnelle et en Assises. Là, rien. Des magistrats décident entre eux. L’affaire — immense — mérite mieux.

      Pour info, il semblerait que les familles aient exprimé le désir de porter l’affaire devant la cour de Cassation.

      Autrement dit, toute décision de justice n’est pas justice. Et c’est bien là le problème que je voulais soulever.

    • Merci d’avoir éclairé ma lanterne, qui éclaire au passage je pense les futurs lecteurs de ton article, dans lequel il manque à mon goût ces dites explications.

      Après la question du "doit-il y avoir un procès" peut être à soulever...
      Les policiers étaient dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’ont pas forcé les jeunes à se retrouver dans le transfo. Peut-être ont-ils une part de responsabilité, comme toi je suis dans le doute, mais a priori ils étaient dans leur droit.

    • Personnellement, je ne sais pas ce qui s’est passé, malgré une année à travailler sur le sujet.

      Mais ce que je sais, c’est que le raisonnement du « bon droit » ne pourrait tenir que s’il n’y avait pas d’« a priori », pour reprendre tes termes. Donc, rien de possible, rien de tenable sans grand déballage, sans procès, sans instruction digne de ce nom, avec des magistrats et des avocats qui font leur boulot, et des journalistes qui, à défaut d’enquêter, maintiennent la pression.

  • Cette impression d’injustice, qui semble grandir ou s’installer, me fait craindre le pire. J’ai peur qu’on en arrive à ce qu’il faudrait absolument éviter : que, pour obtenir justice, les gens soient totalement convaincus qu’on ne peut que se faire justice soi-même. Œil pour œil, dent pour dent... la loi du talion. Je crains que si cela devait se reproduire, les émeutes ne puissent se calmer qu’uniquement si la réciproque était infligée à l’autre partie (la mort du même nombre de policiers que le nombre de jeunes morts). Le sentiment d’injustice… je crois qu’il n’y a rien de pire et de dévastateur.

  • Je comprends, ce que tu veux dire. Mais pour être honnête je vois mal comment la police aurait "forcé" les gamins à aller se piéger dans un transfo EDF. En plus c’est bien marqué en gros dessus "danger de mort"... :/

    Ceci dit, faut penser que les policiers concernés sont victimes aussi, certes pas à la même échelle, mais victimes tout de même. Je doute que la vie soit simple après un incident de la sorte, ça doit être très dur pour la conscience, surtout quand un procès vient accentuer la pression. Le non-lieu, qui est pressenti comme un déni (ce que je comprends mieux maintenant, merci !), a du être une forme de soulagement pour eux.

    Mais c’est sur que la douleur des familles qui ont perdus leurs enfants est autrement plus importante. Mais, comment rendre responsable les policiers ?

    Il y a clairement manière à débattre. Comme on ne saura jamais vraiment (je pense), il s’agit plus d’avis et d’opinion.

  • Enfin... les policiers en question ont-ils oui ou non prononcé sur leur radio « s’ils vont là-dedans, je ne donne pas cher de leur peau » (ou quelque chose de proche) ?

    C’est tout de même étrange, cette amnésie pour cette amnistie, non ?

  • De toute façon, la police ou les autres corps de l’état sont rarement coupables... Aux yeux de la justice de l’état (de l’état, car, à mon sens, mais j’espère avoir tord, elle est loin d’avoir l’indépendance qu’on lui donne).

  • Il n’y a de déni de justice que pour ceux qui pensent-les malheureux- que les institutions judiciaires sont là pour que la Justice soit consacrée et protégée alors qu’elles ne sont là que pour protéger et consacrer un ordre social et politique.

    La justice française qui couvrent les agissements des tenants français de l’ordre public français , quoi de surprenant ? Vous pensiez vraiment qu’il aurait été fait "justice" à ces familles pauvres, dominées et issues de l’immigration par vos instances judiciaires pleines de morgue et aux ordres ? cette bonne blague !

    Charles Pasqua vient de bénéficier d’un non-lieu dans l’affaire de vente d’armes dans l’Angolagate. Relaxé, tout beau ,tout propre le gentil Pasqua par votre justice au-dessus de tout soupçon.

    Les jeunes gens pauvres des cités ghettos de votre République ,une et indivisible, sociale et tout ...avaient vu juste quand ils s’étaient révoltés en 2005 après les morts de Zied et Bouna ( combien des nôtres abattus par votre police républicaine depuis 40 piges ? circulez y’a rien à voir !). Eux savaient qu’il n y avaient rien à attendre ni de votre police et encore moins de votre justice.

    Omar.

  • Entièrement d’accord avec vous Omar. Ne pas voir que l’on est aujourd’hui dans une justice de classe empeche de se poser les bonnes questions, et par la-meme de trouver les bonnes reponses. La "France" n’a aucun interet a ce que l’on puisse prouver que sa police et sa justice sont devenus des armes anti-pauvres, anti-immigrées...Guéant, en modérateur plein de sang-froid, vous rigolez j’espere !!! cette justice et cette police me font honte !! Nous sommes dans une republique oligarchique. Qu’ils s’en aillent tous !!!

  • @Omar : le télescopage entre ce déni de justice et le non lieu pour Pasqua est en effet plus que cruel, il est éloquent. Je suis d’accord avec vous. Mais pas dans le manichéisme. Pour le reste, oui, je crois en LA justice, pas forcément en CETTE justice qui est, que vous le vouliez ou non, autant la VOTRE que la MIENNE. Pour avoir travaillé plus de dix ans sur la police, oui, je puis vous assurer qu’il y a des différences fondamentales en son sein. Ne pas les voir, feindre que les flics sont un seul et même bloc, c’est s’arranger avec la réalité

    @sashalouanne : cf. Lafontaine et vous verrez que le propos de la justice de classe n’est — hélas — pas neuf. Sur le rôle de la police dans les émeutes, permettez moi de vous renvoyer ici. Là encore, vous verrez que les choses sont parfois un poil plus compliquées.

    A vous deux, croyez bien que je partage la même colère que vous.

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