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Derrida. Bête de TV.

Le déconstructeur Derrida vient de mourrir. J’aimais sa tête, ses cheveux, cette façon douce-radicale de tout remettre en question, de ne rien prendre pour acquis, j’aimais sa façon de venir à la télé sans rien céder, je me souviens de lui, quasi seul, lors d’une conférence de presse, en juin 1996, à l’Eglise Saint Bernard, lors des tous premiers jours des grèves de la faim de ceux qu’on allait appeler les sans-papier. Tout chez lui te tenait en respect : ses yeux, sa voix douce, sa colère rentrée. A l’occasion de sa mort, deux chroniquettes télé parues en 1996 et 2001 dans Libé.

 Radical Derrida [1]

Ce mardi, Laure Adler semblait troublée. Elle recevait Jacques Derrida, absent volontaire des écrans de télévision depuis toujours - et le Cercle de minuit sortait de son ronron. Ensemble, ils avaient passé un contrat, nous prévint-elle : visionnage avant diffusion et arrêt de l’enregistrement si le philosophe le demandait. Et l’on assista à une heure de télé inédite, soixante minutes d’un autre temps. La gestuelle de l’intellectuel, d’abord. Pas un regard vers la caméra, la tête penchée la moitié du temps, la main droite en appui, les yeux qui cherchent, la bouche qui hésite, revient sur ce qu’elle dit, relativise, nuance, reprend. Aucun montage (semble-t-il) et un décor si strict, si dépouillé qu’on crut à des archives (un rideau de photomaton, une table, une pipe, un verre, deux chaises et des fils apparents qui couraient partout). Si loin des artifices contemporains, si loin du rythme élevé et de l’urgence bouffe-tout de la télé version 1996. Ce soir-là, la lenteur était maître à bord. L’image, pour une fois, se faisait sage. Et Laure Adler acceptait, fait rare en ces heures d’animateurs vedettes, si sûres d’elles, que son interlocuteur la reprenne radicalement. Ainsi Jacques Derrida put expliquer qu’il aimait la télé, si si, contrairement à ce que la brune avait sous-entendu. Qu’il la regardait beaucoup même, et oui. Que ce n’est pas la télé au sens large qui l’inquiètait, mais ses professionnels qui dictent tout (la pensée, les entretiens, etc.) .

Et comme pour souligner le propos du philosophe face à l’écran, de lui face à Lui, un moniteur avait été disposé devant Derrida. Car le fil rouge de cette conversation était bien celui-ci : l’intellectuel bête curieuse qui n’apparaît jamais à la télévision. Le philosophe qui se dit en de la broyeuse, dans un . Mardi, calme, posé, apparemment heureux d’être là, l’animal était sorti de sa terrière, et le philosophe de son silence. Pour annoncer qu’il croyait la télévision . Une transformation qui passerait par de . Celui-là, ralenti, ouvrait la voie. Magistralement. Même si, pas dupe, Jacques Derrida s’avouait piégé quand Laure Adler lui proposa de visionner l’émission avant diffusion : maintenant l’émission passe, on va dire “il est content de lui, il est satisfait”. Terrible petite boîte noire : même honnête, même digne, elle n’est jamais innocente.


 « La loi du genre » [2]

L’homme ne regarde jamais la caméra. Ce n’est pas qu’il la fuit, elle semble ne pas l’intéresser. S’il la regardait, Jacques Derrida se tiendrait mieux. Sa tête ne serait plus continuellement penchée, ses yeux cesseraient de jouer à cache-cache. L’invité serait comme tout le monde, comme la télé exige que tout le monde soit. Assis droit et poli, brushing et compagnie, convenable et convenu. Mais, non. « La télévision m’a toujours inquiété » dit le philosophe. Derrida : on lui fait le coup à chacune de ses apparitions, tous les trois ou cinq ans. « On ne vous voit jamais à la télévision, pourquoi ? ». Qu’importe s’il y a du déloyal dans ces introductions, quelque chose de perfide, de disqualifiant, Derrida s’explique toujours. De bonne grâce, il fait son Derrida. Il déconstruit la Bête.

C’était hier, 1 heure du matin, dans Culture et dépendances (France 3), le nouveau robinet à parlottes tièdes de Franz Olivier-Giesbert : « Il y a mille problèmes qui tiennent à la situation, au cadrage, au temps. Je n’ai pas été formé à parler vite et si vite de choses graves (...) j’ai toujours envie de reprendre mes mots, de corriger, de raturer, de préciser. Mais ça, à la télévision, c’est exclu par la loi du genre. Il faut foncer ». Comme toujours, avec un lancement pareil, le débat était perdu d’avance. Eternel dilemme : on voudrait être à la télé, on ne fait qu’y passer. Derrida aimerait détailler, son hôte sait bien que c’est impossible. Que ce n’est pas le lieu. Foncer, oui. Et quitte à courir, autant faire comme BHL, le faire à fond, tourner en rond au cœur même de la Machine, comme chez Drucker l’autre dimanche.

Sinon, on s’expose à ça. A des regrets qui sonnent comme des reproches. Franz Olivier-Giesbert : « Jacques Derrida, vous dites qu’on a besoin de philosophes pour comprendre le monde mais, vous, on vous entend peu commenter l’actualité. Par exemple, le 11 septembre. Eh bien, on peut tourner tous les boutons, on voit des philosophes sur toutes les chaînes, mais on ne vous voit pas, pourquoi ? ». Cruauté de la télé. Aime-moi vraiment ou ne viens pas. Sois fidèle, ou rien. Joue le jeu mais, surtout, ne répond pas comme Derrida qu’« il y a d’autres lieux auxquels on n’accède pas en tournant un bouton... ». Fais comme PPDA, par exemple, cinq heures plus tôt : accepte les délices de la grammaire hertzienne. Surtout, ne reprend pas tes mots, ne les corrige pas, ne rature rien. Lançant un reportage sur un village afghan bombardé (dix huit civils morts), PPDA dit : « Nos envoyés spéciaux ont suivi une famille de retour dans ce qu’il reste de son visage ». A l’inverse d’un Derrida, qui aurait immédiatement biffé le lapsus magnifique, PPDA ne fit rien. C’était comme une leçon de télévision, un conseil du journaliste au philosophe. Sa métaphore involontaire « visage/village » était de la télévision pure : une image fausse qui sonnait juste. Tout le contraire de ce Derrida, trop juste, lui, trop à l’étroit, dans le faux-semblant d’une émission nocturne.

[1] Cette chronique a paru dans Libération, 24 avril 1996

[2] Cette chronique a paru dans Libération, 23 novembre 2001


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