EN CAMPAGNE
30 septembre 2004, à Miami. John Kerry se lance dans son premier face à face télévisé avec George Bush. Le temps de parole est compté, tout est minuté, chronométré. Sur les pupitres des candidats, il y a ces petites loupiotes, verte, jaune, rouge, comme de mini-alertes anti-terroristes, pour mieux les presser ; alors Kerry trouve la parade. Il renvoie les télé-électeurs vers son site. « Allez sur johnkerry.com et vous en saurez plus »
Une semaine plus tard, à St Louis, Missouri. Deuxième débat Bush/Kerry. Au détour d’une phrase, une petite faute de syntaxe de George Bush, qui en dit long sur le rôle d’Internet dans la campagne US 2004 : « j’ai entendu parler des rumeurs sur les internets (sic) selon lesquelles nous allons rétablir la conscription. Nous n’allons pas rétablir la conscription, point final »
Point final, point com.
En 2004, le Net semble avoir pesé comme jamais dans les élections américaines. A l’origine de cette lame de fond, un homme, Howard Dean. Il faut remonter à mars 2003. Conseillé par son directeur de campagne Joe Trippi [1], qui aura cette phrase « il existe un seul médium qui permet à deux millions d’Américains de donner le même jour 100 dollars à une campagne s’ils le décident et ce médium, c’est Internet », Howard Dean va surfer sur l’engouement des blogs. Le succès sera soudain. Dean va lever 7 millions de dollars en quelques semaines. SMS, blogs, emails, Howard Dean cartonne. Et se fait connaître du plus grand nombre en quelques semaines. Joe Trippi assure avoir fait se rencontrer, via le site MeetUp.com, plus 170 000 américains autour du nom de son candidat. En vain. Les démocrates vont lui préférer John Kerry. On connaît la suite...
Qu’importe, le pli est pris, le net est partout : Bush/Kerry, le duel sera aussi en ligne.
Chaque candidat se doit de posséder son site officiel [2]. Son carnet de campagne électronique. Chacun de leur spot renvoie désormais vers leur blog. L’entourage de Kerry multiplie les noms de domaine. Les Catholiques se détournent de lui ? Il lance : Shares Our Values. Du côté de Bush, on se vante de posséder six millions d’adresses mails de partisans.
Derrière les sites officiels, il y a surtout les boites à outils virtuelles, qui offrent la panoplie électronique du parfait petit militant de base, comme GopTeamLader où le lecteur est invité à s’inscrire en ligne pour colporter, disséminer les messages, les tracts téléchargés, ou à se rendre à la réunion du quartier organisé en ligne [3]. C’est là l’une des révolutions du Net cette année et, à ce jeu, les Républicains sont probablement les plus forts. La raison ? Persuadés que les médias traditionnels sont aux mains des Démocrates, ils ont appris à développer leurs propres médias : show radios, télés du câble, bulletins locaux, jusqu’à Fox News.
A l’été 2004, c’est l’effervescence. Partout, des sites se créent. Des pour Bush [4], des contre-Bush, des je ne sais pas Bush, des anti-pour John kerry, des qui voient des communistes partout, ce sont les joies du Net, ça fuse de toute part. Au coeur de la fournaise : le mouvement Move On [5]. Deux millions de membres, un paquet de dollars récoltés, MoveOn va multiplier les spots anti-Bush à la télévision américaine et réussir à fédérer les déçus de la politique. Le mouvement organisera également des porte sa porte afin d’inciter les citoyens à s’inscrire sur les listes électorales. Il sera également derrière la tournée de Bruce Springsteen. A la fois centralisé (les deux fondateurs de Move On sont au commande) et décentralisé (les membres étaient ainsi invités à voter pour leur spot préféré avant diffusion télé ; bilans fréquents et publics des impacts des actions ; usage intensif des newsletters ).
Parodies, sites de jeux [a href="http://newsgaming.com/" class="spip_url spip_out"], blogs contre blogs, électrons contre électrons, les Démocrates comme les Républicains cèdent à la branchitude et invitent alors quelques unes des signatures les plus célèbres de la blogosphère lors de leur convention respective [6]. L’opération de séduction fleure le show-biz, la récup’ très marketing, mais on y est : le web est entré dans la politique. Un blog républicain comme Instapundit va accueillir jusqu’à 200 000 visiteurs par jour.
Dés lors, il va tout infiltrer. Jusqu’à l’esthétique de certains spots publicitaires de l’équipe Bush et jusqu’à la télévision américaine. Il y aura l’affaire fumeuse de la bosse de Bush lors de son 1er débat que des dizaines d’internautes vont interpréter, sans preuve, comme un récepteur pour oreillette. Et il y aura l’affaire fameuse des mémos militaires. Nous sommes en septembre. CBS croit détenir la preuve que Bush le belliqueux aurait bénéficié d’un traitement de faveur lors de la guerre du Vietnam.Le présentateur Dan Rather, le journaliste qui a entre autre sorti les tortures américaines en Irak, s’est fait des ennemis à la Maison Blanche, et ailleurs. Le 8 septembre, il sort les mémos militaires. Quatre heures après, un dénommé Buckhead dénonce la supercherie. Un problème de typographie, dit-il. Buckhead a raison. Des bloggers vont même exhumer des machines à écrire de leur garage afin de prouver que les caractères utilisés dans les mémos ne correspondent pas avec l’époque où ceux-ci sont supposés avoir été rédigés. Il s’agit, au mieux, de reconstitution. Dan Rather sera contraint à présenter ses excuses. Et tant pis si on apprendra plus tard que l’homme par qui le scandale est arrivé, le dénommé Buckhead, n’est pas un inconnu mais un avocat réputé et républicain venu d’Atlanta, déjà très actif dans l’affaire Clinton/Lewinsky... en 1998.
2 NOVEMBRE, AU SOIR
Au fil des heures, le web transmet tout et n’importe quoi. Le web transpire. Le web est en transe. Ainsi, sur BoingBoing, on peut trouver la photo d’une machine à voter en panne ; photo prise en Californie par l’un des contributeurs du site. Partout, de blogs en blogs, les rumeurs courent. Il y a les sondages, les témoignages, les réparties, les réponses, un ping-pong quasi mondial, qui vaut bien les mines tour à tour effondrées ou joyeuses des présentateurs CNN ou FoxNews. Le Net écrit au présent une histoire en cours, la littérature change, les élections deviennent un feuilleton écrit à des millions de mains ; et nons plus à quelques dizaines de voix. Entre pot-pourri et pot commun, les blogs soufflent un vent nouveau. Les récits de fraude s’accumulent, les cas avérés, rapportés, supposés. Un nouveau style surgit, ici et là. Plus abrupt que dans les médias établis. Moins engoncé que sur la plupart des télés. Moins autorisé. Des millions d’experts s’improvisent, tuant par la même, et par le nombre, la notion même d’expertise. Dès le lendemain, Le Monde publie un article sur la « folle nuit des bloggeurs ». Libération réplique le lendemain, accusant les « sondages sortis des urnes [d’avoir] trompé les blogs » et, par conséquent, les Blogs d’avoir trompé l’Amérique [7]... Et pourtant, pas si simple, si de nombreux blogs ont en effet relayé des chiffres erronés ; d’autres, très nombreux, les démentaient dans le même temps et dans un même élan.
ET APRES...
On en est là. Info partisane, partiale, partielle, info pertinente. La nuit du 2 novembre 2004 n’aura pas été si noire. Ce soir là, ceux qui en doutaient devaient s’incliner : le Net, boite à magie (noire), boite à dangers, à délices, centrifugeuse de nos vies éclatées/électronisées, avait marqué un nouveau point.
Merci à Cyril F. et Stanislas M.
Pour aller plus loin :
[1] Futur auteur de « The Revolution Will Not Be Televised : Democracy, The Internet, And The Overthrow Of Everything” , Joe Trippi est également interviewé ici.
[2] johnkerry.com et georgewbush.com/
[3] L’équipe Bush revendique 30 000 rencontres/Barbecue Parties.
[4] Sur www.blogsforbush.com/, on verra des centaines de blogs favorables au texan.
[5] MoveOn = passer à autre chose. L’origine du mouvement remonte à en 98, en plein affaire Lewinsky. Déjà le Net..
[a href="http://newsgaming.com/" class="spip_url spip_out"] http://newsgaming.com/, http://www.activismgame.com/, http://persuasivegames.com/, http://www.politicalmachine.com/
[6] 35 bloggers invités aux convention Républiciane (fin août, N.Y., 10 à 20 blogueurs) et Démocrate (fin juillet, boston, 30 blogueurs). Chiffre à ramener aux... 15000 accréditations journalistes.
[7] Curieusement, nulle trace dudit article sur le site... de Libération.
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Publié: vendredi 5 novembre 2004.
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