Konix Speedking

Grandeur et décadence des bâtons de joie
Les médias évoquent de plus en plus les jeux video sous l’angle du produit culturel, et il devient tendance d’étaler son érudition dans ce domaine. Dans ce revirement tardif d’opinion, on oublie souvent de parler de ce qui a conditionné, de manière tellement évidente qu’elle reste fréquemment inaperçue, la réalisation des jeux video : le joystick.

Je vous parlerai ici de la grande époque de l’informatique personnelle, la vraie, la noble, celle qui n’était pas infiltrée par les rejetons des logiciels corporate ; celle où l’on n’installait pas de « tableur » sur son ordinateur, et où le logiciel de traitement de texte n’était utilisé que par quelques fanzineux pour propager leur passion. En cette ère d’authenticité, les joysticks étaient binaires et non pas analogiques. Impossible de faire varier la pression sur le manche pour accélérer ou ralentir le mouvement... on va à gauche, ou on ne va pas à gauche : point barre ! Cette rusticité a pour contrepartie une ergonomie beaucoup plus simple, l’impression d’un rapport direct et franc avec la machine au contraire du toucher indécis des joysticks « analogiques ».

 Deux écoles

Poussées par l’implacable progrès vidéoludique, deux écoles se sont rapidement distinguées dans l’artisanat méconnu de la confection de joysticks. D’un côté, on cherchait à accumuler les fonctions améliorant la puissance du joy. Cela a commencé avec l’autofire (fonction, très utile dans certains shoot’em up, qui permet de tirer des rafales sans se fatiguer le doigt), et continua avec une prolifération de boutons supplémentaires en tous genres : des carrés, des ronds, des colorés, des qui rippent, des qui glissent, des qui chuintent ou qui couinent...

Ironiquement, certains créateurs de jeux video, se rendant compte que leurs jeux devenaient faciles à battre en utilisant l’autofire - à cette époque où les jeux ne cherchaient pas à être réalistes, les munitions n’étaient pas toujours limitées et les ennemis esquivaient rarement les coups... -, programmèrent rapidement des routines pour détecter l’autofire, et interdire son utilisation. Quant aux boutons supplémentaires, pour ne pas pénaliser ceux qui n’en disposaient pas, ils étaient généralement relégués à des fonctions annexes, peu utiles.

L’autre école prêchait la simplicité fonctionnelle associée à la finesse de l’ergonomie. Des designers géniaux (parfois) ou délirants (souvent) rivalisaient d’inventivité dans le dessin du joystick. On a pu voir des joysticks à double manche, des joysticks à touches sensitives, des designs tellement étudiés qu’il était absolument impossible, si l’on était gaucher, de jouer avec la version pour droitier, même en se tordant le poignet ! Les magazines d’antan, pourvus de l’enthousiasme naïf propre aux hobbyistes, relayaient régulièrement les promesses d’une jouabilité révolutionnaire apportées par le nouveau joystick du constructeur X.

 un souvenir incomparable

L’école majoritaire était la première, celle des boutons à gogo. D’abord parce qu’il est plus facile de concevoir et de vendre des boutons supplémentaires qu’une ergonomie améliorée. Ensuite parce que les joueurs vieillissant, et les ordinateurs devenant plus puissants, de nouveaux types de jeux ont commencé à tirer réellement parti des pléthores de boutons : notamment, les simulateurs de vol.

Pour ma part, j’ai toujours préféré la deuxième catégorie, n’aimant pas avoir un joystick qui ressemble à un cockpit d’avion de ligne. Le joystick indépassable sur ce plan, celui dont la possession laissa à beaucoup un souvenir incomparable, c’est le Konix Speedking.

Le Speedking, qui portait bien son nom, se distinguait par un design particulièrement minutieux sous ses apparences de simplicité. Le boîtier ne se fixait pas avec des ventouses comme la plupart de ses congénères. Il tenait dans la main... Mieux, il épousait et emplissait parfaitement la main ! A tel point que la version pour droitier était inutilisable par les gauchers, et vice-versa. La main qui tenait l’engin, donc, était la main gauche pour les droitiers. Elle soutenait délicatement la forme galbée du dessous du boîtier - dont le plastique présentait un grain rugueux afin d’éviter tout glissement - et remontait du côté droit, où l’unique bouton de feu tombait à point sous l’index gauche. Le majeur gauche, s’il n’avait pas de bouton à contrôler, n’en bénéficiait pas moins d’un subtil renfoncement afin de parfaire la prise en main. Enfin, un décrochage, à l’arrière du boîtier, du galbe inférieur, en réduisait l’épaisseur pour ne pas fatiguer les deux derniers doigts de la main, plus petits et plus faibles.

Le manche de direction, lui, était tout naturellement manié par la main habile du joueur. L’ensemble procurait un tel contrôle qu’il donnait plus la sensation d’une géniale prothèse que d’un accessoire autonome. L’absence de ventouses et l’inutilité de tout plan fixe permettaient une grande liberté de mouvement dans le jeu (on pouvait ainsi jouer un peu sur son lit avant d’aller se coucher). Les contacts du bâton et du bouton de feu étaient assurés par des microswitches, de petits interrupteurs mécaniques extrêmement résistants qui apportaient l’avantage supplémentaire d’un déclic sonore très pratique à l’usage.


La mécanique était d’une simplicité biblique. Quand le bouton de feu commençait à mollir, ou que le bâton donnait des signes d’asymétrie, il suffisait de dévisser l’unique vis de montage, de localiser le microswitch en cause et de le remettre en place en s’aidant éventuellement d’un peu de colle pour plastique. Le boîtier remonté, on pouvait plonger dans le feu de l’action sans crainte d’une rechute. Ainsi un Speedking pouvait combler son propriétaire pendant des années (sans être pour autant plus cher que les autres : il était vendu au même prix qu’un joystick moyen). Il était d’ailleurs conseillé d’en acheter deux, au cas où un copain passe à la maison : pour qu’il ne fût pas vexé d’avoir à utiliser un joy médiocre qui lui donnerait un handicap face à vous qui refusiez de jouer avec autre chose que votre joystick fétiche. Evidemment, si votre ami est gaucher...

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version autofire

 La synchronisation plaisante des deux mains

J’ai toujours pensé que l’utilisation d’un joystick doit procurer un agrément physique. Voilà pourquoi je déteste les joypads, ces protubérances de plastique incommodes qui privilégient l’esbrouffe esthétique sur le plaisir de prise en main ; c’est aussi pour cette raison que j’aime peu les consoles. Quant aux ordinateurs, après l’erreur que fut le passage aux joysticks analogiques (qui détruisent le plaisir que peut apporter un bon vieux joystick binaire, et ont considérablement retardé l’apparition de jeux d’arcade dignes de ce nom sur PC, faute d’un marché du joypad suffisamment développé sur cette plate-forme), on a finalement trouvé une solution moderne et intelligente grâce au combo souris-clavier. La configuration dominante (souris dans la main droite pour viser, tirer et changer d’arme avec la molette, clavier de la main gauche pour se déplacer, sauter, esquiver et s’accroupir) procure beaucoup de plaisir à des millions de hardcore gamers dans le monde. La synchronisation plaisante des deux mains, la fluidité du mouvement, l’ergonomie généralement excellente des souris modernes - notamment la toute simple mais indémodable Logitech à molette - permettent enfin au jeu d’arcade sur PC de devenir un genre majeur. Ainsi une partie tactique de Capture The Flag sur Internet fournit l’occasion grisante de mesurer son habileté à manier le clavier et le mulot en une partition digitale constamment réinventée à partir de patterns pré-existants, comme peut l’être un boeuf pour un musicien de jazz. On en viendrait presque à couper les hauts-parleurs quand on joue, pour mieux entendre la mélodie répétitive des corps de plastique.

Néanmoins tout cela ne remplacera pas l’inoubliable rusticité du Konix Speedking. On pourrait se perdre en dissertations freudiennes sur l’utilisation d’un tel joystick, qui associe la prise en main moelleuse d’un galbe au maniement brutal d’un bâton vertical. La rudesse des microswitches de métal, la rugueur du plastique noir - même s’ils étaient contrebalancés sur certaines versions par l’adjonction hérétique d’un autofire... -, la sensation persistante d’un design conçu spécialement pour la main qui le tient et pas celle d’un autre, tout cela concourt à faire du Speedking un prolongement du corps qui se l’approprie. Ce à quoi un combo clavier-souris, trop sophistiqué voire cérébral - il faut le configurer avant de l’utiliser, chose impensable avec un joystick muni d’un unique bouton ! -, ne pourra jamais atteindre. En attendant l’extension électrique du cerveau humain par connexion directe aux neurones...


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