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Laurent Courau, « Mutations Pop et Crash Culture », the (not) défénitive entretien - Troisième Partie.

par davduf, 3 octobre 2004

Laurent Courau. L’auteur.

Raconte nous ta vie d’avant laspirale.org... Tu étais comme de juste... comme tout le monde, un punk, non ? Des concerts, des clips, c’est ça ?

A moins d’être aveugle, sourd et de vivre sur une île déserte, il était difficile de passer à côté du punk dans les années 80. On connaissait mal le hip hop, la techno n’existait pas encore. Et le punk, c’était pour moi le ricanement sarcastique de Johnny Rotten qui donne la chair de poule dans l’introduction d’Anarchy In The UK : un truc jouissif et iconoclaste. Sans être nostalgique, il y a quand même eu de grands moments... Un festival avec Oberkampf, DKP, Henri Paul et les Intouchables dans un Olympia transformé pour un soir en zone d’autonomie temporaire après que les skinheads aient évacué le service d’ordre, le concert de Bérurier Noir à la Mutualité en avril 1986 avec ses multiples alertes à la bombe et ses rangées de CRS à la sortie, les strip-teases à répétition du chanteur des Cramps, les punkettes peroxydées en minijupes noires et bas résille, les heures passées le nez plongé dans les bacs de New Rose, rue Pierre Sarrasin... Je pourrais continuer pendant des heures. De toute manière, que voulais-tu faire d’autre à cette époque ? Ecouter Supertramp et Phil Collins dans les boums du samedi soir en fantasmant sur la moue de Sophie Marceau ?
Bref, cette agitation libertaire m’ayant donné envie de m’investir à mon tour, je me suis vite retrouvé à travailler sur les concerts alternatifs, les sound-systems, les soirées hip hop et les premières fêtes techno illégales de la fin des années 80. De fil en aiguille, ça m’a amené à m’impliquer dans l’Elastic Crew Enterprize, une association à l’initiative d’une cinquantaine de concerts hardcore dont les premières apparitions de Fugazi et NoMeansNo en France, puis dans l’organisation de tournées pour les G.I. Love avec qui j’ai atterri à Berlin le week-end de la chute du Mur en novembre 1989. Après ça, il y a eu l’infographie et de l’animation sur Amiga, la découverte de la littérature cyberpunk avec Bruce Sterling et William Gibson, l’arrivée de la vague techno industrielle avec des groupes comme Ministry, Peace, Love & Pitbulls et les Revolting Cocks, la réalisation de vidéoclips et de nombreux séjours à l’étranger, jusqu’à la création de la Lettre de la Spirale, un bulletin d’information cyberpunk que j’ai fini par transférer sur Internet à la première occasion pour me débarrasser des coûts d’impression et de postage... Et BINGO, la Spirale était née !

Qu’est ce qui t’insupporte dans ce monde ?

Pour faire court, j’ai toujours du mal à comprendre l’égoïsme, la passivité et le manque de curiosité. Que nos dirigeants déconnent, c’est une certitude. Que les médias de masse nous endorment et nous manipulent, ça ne fait pas l’ombre d’un doute... Mais trop de gens se complaisent dans leur rôle de victimes passives. Le futur est réellement entre nos mains et il ne tient qu’à nous de nous réveiller et d’agir. Vous n’aimez pas l’image du monde que vous renvoient vos écrans ? Vous voulez que ça change ? Proposez autre chose au lieu de végéter devant votre télévision ou votre ordinateur et de consommer là où on vous dit de faire. La solution est dans le dynamisme et l’ouverture, certainement pas dans le repli et la stagnation. Blank DeCoverly du Bilboard Liberation Front, les pirates médiatiques qui s’attaquent aux panneaux d’affichage californiens, avait parfaitement résumé la chose en conclusion de son interview dans la Spirale : « Si vous voulez accomplir quelque chose, arrêtez d’y penser et mettez-vous au travail ! »
Ceci dit, certains préfèrent peut-être attendre l’arrivée du messie ou d’extra-terrestres qui viendraient nous sauver aux commandes de leurs soucoupes volantes. Pourquoi pas ? Mais ça risque de prendre un moment...


Où trouves-tu la force de tourner ton regard ailleurs ?

Ca ne me demande aucun effort particulier, bien au contraire. Je prends beaucoup de plaisir à débusquer les excentriques qui s’agitent dans l’ombre du réseau. Et je crois que j’ai encore de quoi m’amuser quelques années, vu le réservoir dont je dispose sur Internet.
De plus, j’ai la chance que mes activités audiovisuelles me permettent à partir à la rencontre de tous ces fous merveilleux dans le monde réel. Notre époque déborde de créativité délirante et d’initiatives surréalistes, il suffit de sortir des sentiers battus pour s’en rendre compte. Contrairement à ce que certains soutiennent, l’underground n’est pas mort. Il est au contraire très en forme ! L’anthologie de la Spirale en offre déjà un premier aperçu.


Si tu devais donner un qualificatif à chacun de ces événements, quel serait-il : Tchernobyl, Sida, 11 Septembre, Berlin ?

J’aurais du mal à trouver un adjectif pertinent pour chacune de ces preuves de notre incapacité à gérer les crises récentes. Paul Virilio, dont le travail investigue les notions de progrès, de vitesse et d’accident, cite souvent les propos tenus par Einstein à l’abbé Pierre dans les années soixante. Einstein parlait de trois bombes : la bombe atomique, la bombe de l’information et la bombe démographique. Cette intuition me semble juste. Après des décennies de guerre froide marquées par la hantise d’un conflit atomique, nous traversons actuellement une période de chaos informationnel qui sera selon toute vraisemblance suivie par une crise démographique. Bienvenue dans le nouveau désordre mondial !
Ceci dit, la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 est un peu à part. Elle a détruit l’illusion d’un monde bipolaire née dans les ruines de l’après-guerre et ouvert une nouvelle ère, mais ce n’est pas une catastrophe écologique ou humanitaire au même titre que tes autres exemples.


Que penses-tu de cette phrase de l’écrivain Jean-Patrick Manchette : « Je préfère mon anormalité à la normalité d’un Charles Pasqua »

Ce concept de normalité me semble bien étrange au jour d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui est normal ou anormal à notre époque ? L’échangisme latent de l’Île de la tentation, le darwinisme social des aventuriers de Koh-Lanta, la cupidité de Marjolaine face à ses millionnaires ? Les nouveaux stéréotypes qu’on nous propose sont assez palpitants ! Patrick Lelay est trop modeste. Ce n’est plus du temps de cerveau humain disponible qu’il vend à Coca Cola mais celui d’éponges zombifiées. Sans compter que ça ne se limite pas à la télévision, comme on peut s’en rendre compte en jetant un rapide coup d’œil sur les couvertures de magazines dans la première librairie venue. La dévolution est bel et bien enclenchée. Ceci dit, autant en rire... c’est la fête au village !
Maintenant, pour en revenir à Manchette, je suis évidemment d’accord avec lui. Pour faire un parallèle plus contemporain, je préfère nettement l’anormalité d’un Lukas Zpira à la dite normalité d’un Jacques Chirac ou d’un Nicolas Sarkozy. Avec de nouveau la plus grande réserve sur ce que peuvent être les normes de la société française de ce début de 21ème siècle.
« Aujourd’hui, ce qui est interdit, c’est de ne pas générer de profit ».


Plus généralement, n’y a-t-il pas chez nombre d’agitateurs digitaux une forme de schizophrénie, entre leurs sites, leurs livres, leurs expos, leurs concerts, et leur boulot ? Comment as-tu résolu cette question ?

Je n’ai rien résolu et je ne tiens absolument pas à le faire. En ce moment, je travaille sur un film documentaire tout en continuant à mettre à jour la Spirale, à écrire des articles pour divers magazines et à réfléchir en parallèle à de nouveaux projets de livres.
Zapper d’un média à un autre n’est pas très important en soi, d’autant plus que les nouvelles technologies facilitent ce zapping. A partir de là, pourquoi se priver en se cantonnant à une seule forme d’activité ? Ce qui compte, c’est la qualité du travail fourni, pas le nombre de supports sur lesquels on opère.

Nous avons eu l’occasion de parler ensemble de la question des droits, du copyleft, de l’open source jusque dans les arts, la littérature, le web. Nos avis divergeaient quelque peu. Peux-tu développer ce qui te déplait dans cette forme d’utopie de la société de contribution ?

Je n’apprécie pas le côté dogmatique de la chose. La Spirale a jusqu’à aujourd’hui fonctionné sur un principe de gratuité. C’est un choix personnel et ça fera bientôt dix ans que ça dure. A partir de là, je n’ai pas besoin qu’on vienne me dire ce que je dois faire ou ne pas faire, comme certains ont voulu me l’expliquer.
Ceci dit, je comprends tout à fait l’intérêt du copyleft dans le cadre de projets collaboratifs et notamment chez les développeurs du projet GNU, mais j’en perçois moins la nécessité dans un cadre artistique qui repose plus à mon avis sur des individualités. Maintenant, si ça fonctionne pour certains, libre à eux. Ca ne me pose aucun problème mais je ne suis pas non plus obligé d’adhérer à leur vision.

Pourtant, comme le dit Eric Ouzounian, dans ton livre : « Aujourd’hui, ce qui est interdit, c’est de ne pas générer de profit ».La gratuité comme ultime subversion ?

Oui et non. A moins de se retrancher dans un hameau des Pyrénées et d’y vivre d’amour et d’eau fraîche en complète autarcie, il me semble difficile de se tenir à l’écart du système monétaire. Plus que de refuser de générer des profits, je crois que c’est la manière dont on gagne de l’argent et ce qu’on en fait par la suite qui importent. Ca me rappelle les vieux débats autour du rock alternatif, si ce n’est qu’on discutait à cette époque de contenir le prix des disques et des places de concert dans des limites raisonnables. Il n’était pas non plus question de donner les disques ou d’offrir les concerts. Le public considérait au contraire comme normal de soutenir la scène en donnant un peu d’argent, argent qui était généralement réinvesti dans de nouveaux projets.
Pour en revenir à aujourd’hui, dans la mesure où des centaines de milliers d’internautes trouvent un intérêt dans la consultation des contenus du web indépendant, il me semblerait normal que ça génère des échanges, notamment financiers. Il ne s’agit pas de faire fortune, juste de se donner les moyens d’aller plus loin. Du côté de la Spirale, nous réfléchissons à des solutions alternatives permettant une forme de don sans que nos lecteurs aient à utiliser leur carte bleue et en évitant évidemment de limiter l’accès au site par une quelconque forme de paiement. Une expérience aura lieu dans ce sens dans les semaines à venir.


A propos, comment expliques-tu que tes lecteurs dépensent 27 € pour un livre dont ils peuvent trouver son intégralité en ligne, gratuitement ? Comment expliques-tu cette attirance pour l’objet-livre ? Pourquoi l’écran n’est pas encore parvenu à nous apporter cet attachement, ce lien ?

Le livre reste ce qu’on a inventé de mieux pour lire. J’adore le web pour la facilité d’accès à l’information qu’il procure, mais il ne remplace pas le livre pour se plonger dans de longs textes. Et il y a le fétichisme de l’objet : l’odeur du papier, le poids du bouquin dans la main, le geste de tourner la page. C’est presque un contact charnel.
Quant à expliquer pourquoi certains lecteurs de la Spirale décident ou ne décident pas de dépenser 27 €, il faudrait leur poser la question. Je peux juste te répondre que je n’ai jamais hésité à acheter des recueils de textes publiés au préalable sur des sites ou dans des fanzines que je possédais déjà. Il y a peut-être un peu de fétichisme là-dedans et le sentiment de participer à quelque chose qui nous tient à cœur. Pourquoi continue-t-on à acheter les disques de certains groupes qu’on pourrait télécharger sur les réseaux peer-to-peer ? Peut-être parce qu’on y voit autre chose que des produits de grande consommation et qu’on a un rapport affectif fort avec ces œuvres ? Les maisons de disque feraient bien de réfléchir sur ce dernier point plutôt que de nous abreuver de groupes préfabriqués en pleurant à chaudes larmes sur le piratage et la chute vertigineuse de leur chiffre d’affaire.

Laurent Courau, « Mutations Pop et Crash Culture », the (not) défénitive entretien

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