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Constitution européenne

Le masque indifférencié du marché

Les pays sont devenus des espèces en voie de disparition, pour ainsi dire les dinosaures de la géographie terrestre. La mondialisation, ou plutôt la globalisation les a maintenant ensevelis sous une chape indifférenciée de pictogrammes, de logos, de publicités géantes qui rappelle la continuité du capitalisme dans la discontinuité des paysages. Le fantasme gaullien d’une Europe qui irait de Brest à l’Oural a été remplacé par le fantôme persistant d’une Europe qui va de Danone à l’Oréal. En dépit d’un sursaut meurtrier des religions, les communautés auxquelles nous sommes réellement apparentés aujourd’hui s’appellent SFR, Bouygues ou Orange. Nous portons tous le masque indifférencié du marché.

Aux classes sociales se sont substituées les tranches d’âge. Autrefois, dans les sondages, on interrogeait des ouvriers, des agriculteurs, des employés. Aujourd’hui, on n’interroge plus que des jeunes et des moins jeunes. La différence sexuelle s’atténue, en vieillissant les corps se ressemblent. Nous nous ressemblons tous, car qui se ressemble ne s’assemble pas, ou alors pas longtemps. C’est la différence qui unit, mais le capitalisme en a fait son ennemie intime, et de toutes ses formes et ses forces, il la combat et l’abolit. Dans le vocabulaire médiatique, le mot de « personne » a ainsi été définitivement banni et unanimement remplacé par celui « d’individu ». Du vide, de l’air doit s’échapper de ce mot. Une forme d’indifférence calme, sereine, un peu ennuyée aussi. Dans la conscience de chacun, il faut qu’une chose soit bien comprise et qu’on n’ait plus jamais à y revenir : l’individualisme n’est pas un humanisme. Et si par malheur, dans un prodigieux mouvement de révolte ou d’agacement, il vous venait à l’esprit de vouloir lacérer ce masque indifférencié du marché qui vous colle à la peau, vous craindriez désormais de découvrir en dessous quelque chose de pire encore, qui sait, un homme sans visage, un animal.

Aujourd’hui, les gens se laissent photographier, filmer comme des animaux dans leur réserve. Ils vivent, souvent indifférents au regard des autres, sous l’œil des caméras, dans la nouvelle transparence d’un univers où même les téléphones photographient. Ces images passent dans les journaux, à la télévision pour authentifier la réalité de toute chose : dans le libéralisme, ce qui n’est pas vu n’existe pas, de même que dans le libéralisme sauvage, ne peut être vu, donc exister, ce qui n’est pas montré. Et si ces images font parfois un peu mal, si elles ne sont pas toujours agréables à regarder, si elles pincent un peu, c’est pour nous certifier qu’on ne rêve pas. « Les individus » prennent la pose dans leur indistinction même, semblent s’en foutre carrément. Dans leur réserve, ils se sentent à l’abri du ridicule et crapahuteront dans la boue pour peu qu’on les paie. La différence entre n’être personne et être « une » personne leur semblent désormais tellement artificielle, vagabonde. Leurs âmes leur ont déjà été tant de fois volées que les pauvres ne s’assurent plus contre ce vol-là. Ils savent que toutes ces images qu’on prend d’eux sont des miroirs sans tain, des miroirs qui ne réfléchissent pas. Ils savent que ce qu’on appelle dans les médias « le droit à l’image » est maintenant surtout devenu un immense devoir de conformité. Au demeurant, ils ne se plaignent pas. Leur cage est encore assez grande. Il y a le ciel, il y a la mer, il y a les champs. Certes, la mer est sale, le ciel aussi, les champs sont de moins en moins grands. C’est un peu dommage, cette cage qui rétrécit. On cache parfois certaines larmes sous le masque indifférencié du marché.

La France ? Elle a de fameuses nouvelles à vous annoncer : elle n’existe presque plus. Elle serre frileusement ses phonèmes pour ne pas devenir la Rance. Elle implose sans implorer, doucement, sous vos yeux. Elle n’est plus le fameux, l’orgueilleux « pays aux mille fromages ». Etonnamment, ce sont les Belges qui ont gagné la bataille. La France obéit aux coups de triques de Bruxelles, c’est-à-dire du marché. La douceur de vivre en France est en train d’être remplacé par la douceur de vivre dans le monde du marché unifié. Le pas de porte est à vendre. Pourquoi ne pas ouvrir une boutique de souvenirs ? Quoique. La téléphonie mobile, ce serait plus rentable.

Pour moi, c’est non.


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