Constitution européenne

Le masque indifférencié du marché

lundi 14 mars 2005, par arnaud viviant | Lu à 5956 reprises depuis sa mise en ligne | 8 réax | Mots clés: Economie |

Les pays sont devenus des espèces en voie de disparition, pour ainsi dire les dinosaures de la géographie terrestre. La mondialisation, ou plutôt la globalisation les a maintenant ensevelis sous une chape indifférenciée de pictogrammes, de logos, de publicités géantes qui rappelle la continuité du capitalisme dans la discontinuité des paysages. Le fantasme gaullien d’une Europe qui irait de Brest à l’Oural a été remplacé par le fantôme persistant d’une Europe qui va de Danone à l’Oréal. En dépit d’un sursaut meurtrier des religions, les communautés auxquelles nous sommes réellement apparentés aujourd’hui s’appellent SFR, Bouygues ou Orange. Nous portons tous le masque indifférencié du marché.

Aux classes sociales se sont substituées les tranches d’âge. Autrefois, dans les sondages, on interrogeait des ouvriers, des agriculteurs, des employés. Aujourd’hui, on n’interroge plus que des jeunes et des moins jeunes. La différence sexuelle s’atténue, en vieillissant les corps se ressemblent. Nous nous ressemblons tous, car qui se ressemble ne s’assemble pas, ou alors pas longtemps. C’est la différence qui unit, mais le capitalisme en a fait son ennemie intime, et de toutes ses formes et ses forces, il la combat et l’abolit. Dans le vocabulaire médiatique, le mot de « personne » a ainsi été définitivement banni et unanimement remplacé par celui « d’individu ». Du vide, de l’air doit s’échapper de ce mot. Une forme d’indifférence calme, sereine, un peu ennuyée aussi. Dans la conscience de chacun, il faut qu’une chose soit bien comprise et qu’on n’ait plus jamais à y revenir : l’individualisme n’est pas un humanisme. Et si par malheur, dans un prodigieux mouvement de révolte ou d’agacement, il vous venait à l’esprit de vouloir lacérer ce masque indifférencié du marché qui vous colle à la peau, vous craindriez désormais de découvrir en dessous quelque chose de pire encore, qui sait, un homme sans visage, un animal.

Aujourd’hui, les gens se laissent photographier, filmer comme des animaux dans leur réserve. Ils vivent, souvent indifférents au regard des autres, sous l’œil des caméras, dans la nouvelle transparence d’un univers où même les téléphones photographient. Ces images passent dans les journaux, à la télévision pour authentifier la réalité de toute chose : dans le libéralisme, ce qui n’est pas vu n’existe pas, de même que dans le libéralisme sauvage, ne peut être vu, donc exister, ce qui n’est pas montré. Et si ces images font parfois un peu mal, si elles ne sont pas toujours agréables à regarder, si elles pincent un peu, c’est pour nous certifier qu’on ne rêve pas. « Les individus » prennent la pose dans leur indistinction même, semblent s’en foutre carrément. Dans leur réserve, ils se sentent à l’abri du ridicule et crapahuteront dans la boue pour peu qu’on les paie. La différence entre n’être personne et être « une » personne leur semblent désormais tellement artificielle, vagabonde. Leurs âmes leur ont déjà été tant de fois volées que les pauvres ne s’assurent plus contre ce vol-là. Ils savent que toutes ces images qu’on prend d’eux sont des miroirs sans tain, des miroirs qui ne réfléchissent pas. Ils savent que ce qu’on appelle dans les médias « le droit à l’image » est maintenant surtout devenu un immense devoir de conformité. Au demeurant, ils ne se plaignent pas. Leur cage est encore assez grande. Il y a le ciel, il y a la mer, il y a les champs. Certes, la mer est sale, le ciel aussi, les champs sont de moins en moins grands. C’est un peu dommage, cette cage qui rétrécit. On cache parfois certaines larmes sous le masque indifférencié du marché.

La France ? Elle a de fameuses nouvelles à vous annoncer : elle n’existe presque plus. Elle serre frileusement ses phonèmes pour ne pas devenir la Rance. Elle implose sans implorer, doucement, sous vos yeux. Elle n’est plus le fameux, l’orgueilleux « pays aux mille fromages ». Etonnamment, ce sont les Belges qui ont gagné la bataille. La France obéit aux coups de triques de Bruxelles, c’est-à-dire du marché. La douceur de vivre en France est en train d’être remplacé par la douceur de vivre dans le monde du marché unifié. Le pas de porte est à vendre. Pourquoi ne pas ouvrir une boutique de souvenirs ? Quoique. La téléphonie mobile, ce serait plus rentable.

Pour moi, c’est non.


Débats

8 Messages de forum

  • 14 mars 2005 11:37, par bert

    Un nouveau fascisme, un de plus !

    « Tout dans le marché, rien hors du marché, rien contre le marché » !

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  • 17 septembre 2005 05:08

    seulement a propos des nations je ne pense pas que la nation soit prete a disparaitre et je l espere je ne pense pas qu’une nation se resume a une marque et il ne faut pas y penser car ce n’est pas le cas ce que je veux dire par la c que penser ainsi c trop regarder la tv ...et tout ce qui s’y passe la tv ne reflete pas les gens qui la regarde mais les administrations qui en decoule..et c ca le problem god

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  • 14 mars 2005 12:01, par Yobs

    Que la France disparaisse, qu’importe ? Il est probable que d’ici un millénaire ou deux, le concept de nation ne fera plus guère que sourire nos descendants ! Un des grands hommes de notre temps (Einstein pour ne pas le nommer) a dit « le nationalisme est une maladie infantile, la rougeole de l’humanité ». J’aime à penser qu’il en va de même pour les nations.

    Mais si la globalisation économique s’est déjà faite, dans le domaine politique, tout reste à faire !

    Et tant que aucun pouvoir politique global ne pourra faire contrepoids auprès des groupes géants transnationaux, ils auront beau jeu de poursuivre leur objectif (croissance et rentabilité) plutot que un éventuel objectif commun (bien être des populations)...

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  • 14 mars 2005 12:05, par noodles

    « ...nous portons tous le masque indifférencié du marché... » Cher Viviant, nous sommes tous des numéros, du 0 au............................. NOODLES

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  • 17 septembre 2005 05:16

    je pense que le monde d’aujourd’hui a besoin de difrent groupe pour parler chacune des nations forment un groupe le but est de les faire coincider sur des positions similaires pour fonder des solutions

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  • 23 mars 2005 11:59, par Stiourf

    Comment prendre le meilleur de chacun quand tout le monde se ressemble.....c’est la tout l’interet de conserver une identite culturelle.

    Sauf que je n’aime pas du tout l’analogie faite entre la notion de territoire ou nation , et celle de culture. La langue francaise n’est pas l’apanage de la france...la cuisine francaise n’est qu’une tendance de la culture culinaire, ce n’est pas une culture en soi.... si elle seduit 200 millions de personnes au lieu de 60 , elle sera justre tres « tendance »...

    La culture ne s’arrete pas aux frontieres . l’Europe ne peut en aucun cas nuire a la culture de mon point de vue..... au contraire elle ne peut que contribuer a l’enrichir. Rapprocher des points de vue n’a jamais amene le triomphe d’un seul....il a contribue a en faire naitre de nouveaux dont on rappelle sans cesse les origines.....la musique en est un exemple edifiant.

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  • 5 avril 2005 12:12, par Laurent DUPIN

    Tout à fait d’accord Arnaud. Votre analyse au scalpel rejoint les miennes, que je décortique ici ou là, plus particulièrement sur le projet Econobug (www.webzinemaker.com/econobug) Pour moi, nous sommes actuellement sous le feu croisé de deux terribles maux : l’« économisme » et l’« économysticisme » d’un côté, qui nous fait croire dans la religion supérieure du marché et du libéralisme débridé ; puis l’« éconoctature » de l’autre, qui s’impose à travers des marques et firmes mondiales supra-nationales, intouchables. Face à cela, l’indivudu pèse peu. Laminé par le chômage (j’en suis), contraint à se muer en « société individuelle fournisseur de services » (j’en suis) et de voir donc ses « tarifs » discutés et abaissés (la fameuse loi du marché...), il s’efface, se dissout dans le grand bain financiaro-entrepreuneurial. Parler de contrat de travail ? Dépassé. Travailler plus de deux ans dans une même boîte ? Oublié. En revanche, il s’agit de bien consommer : tous les produits high-tech, forfaits et bouffes industrielles imaginables. Acheter du lourd aussi (voitures, maisons...) à tarifs dispendieux (toujours ce foutu marché ma bonne dame), en faisant des jolis crédits, car les banques doivent bien vivre les pauvres... Démoniaque en effet, comme situation.

    Voir en ligne : Econobug

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  • 12 mai 2005 22:14

    Et cessons de dire « mondialisation » ou « globalisation » quand il s’agit d’AMERICANISATION (exportation mondiale des méthodes du far west).

    Pardon aux canadiens, mexicains guatémaltèques, argentins et tuuti quanti : j’aurais dû écrire « ETATSUNIZATION » ( in frenchoid in the text)

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