Il ne faisait ni gris ni beau. Il faisait vieux, vingt ans dans la gueule. Nous étions quelques uns, cinq dizaines à tout casser. Des vieux gris, des vieux beaux, et des jeunes femmes ; et quelques beaux vieux aussi, mais pas de jeunes gris, du moins, je ne crois pas...

- Malik Oussekine - Le film
- Plaque commémorative dévoilée pour les 20 ans de sa mort. Paris, 6 décembre 2006.
Il y avait la famille Oussekine, un frère, des soeurs, une mère, je crois bien. Il y avait Maurice Rajsfus, l’historien de Vichy et des bavures policières. Il y avait Ahmed Meguini, figure du mouvement lycéen 2005. Il y avait des copains de Samizdat.net, qui ont tout fait pour rameuter. Et d’autres copains, croisés ici pour la première fois, aux visages pourtant déjà familiers. Jérome D. est là aussi. Jérome, c’est cet étudiant blessé sur l’Esplanade des Invalides le 4 décembre 1986, et qui avait laissé quelques commentaires ici, en bas de ce vieil article bancal, écrit il y a dix ans.
15h30-16h. Petits silences, sourires tristes, circulation un temps fermée et deux simples initiales comme un Grand Tout. M.O. comme Malik Oussekine. M.O. comme Mots d’ordre. M.O. comme Maintien de l’ordre. Avec Christophe B., réalisateur, et Jean Robert V., chef’ op’, nous sommes là, aussi, pour ça [1].
Dans la foule, également, des petites mains de SOS Racisme apportent un gros bouquet auto-sponsorisé. Toujours la même histoire, avec eux. Les petits gars sortent même des fanions-naphtaline. Et voici le maire de Paris, Delanoë. Que j’écoute, et que je ne filme pas quand il nous dit : « ce n’est pas nous qu’il faut filmer, c’est la plaque ». Ca tombait bien, j’étais venu pour elle ; pas pour lui. A ses côtés, on croise le regard un peu fébrile d’Assouline David, sénateur PS à l’origine de la dite plaque. Alima Boumediene, sénatrice de Paris elle aussi, mais chez les verts, est colère. Colère contre la police. Colère contre cette pose express. Colère contre colère.
Un adjoint au maire me raconte que la co-propriété n’a pas souhaité que la plaque soit scellée sur le mur de l’immeuble.
Alors, on se penche, on regarde au sol, à terre, comme Malik Oussekine gisait, il y a vingt ans.
A terre.
La plaque est là, à même le sol, sur le trottoir. Elle est à la ville, dans la ville, elle est à la mort et à la vie. Ici ou là, on s’étonne. La plaque dit : « A la mémoire de Malik Oussekine étudiant de 22 ans frappé à mort lors de la manifestation du 6 décembre 1986 ».
Une main, celle de Jérome D., ajoute sur un papier : « par la police ». Et le voilà qui sort de ce gros scotch qu’on appelle gaffer. La phrase devient « frappé à mort par la police ». Provisoirement, la gaffe a disparu.
Et puis, les officiels se retirent. De belles passantes s’arrêtent enfin, des apprentis tiennent leur caméra. Un vieil homme, employé jadis par la librairie d’â côté, a les larmes aux yeux : pendant des années, me dit-il, il a renseigné les curieux, posé des fleurs. En voici une, justement. Une rose. De ces roses qui rappellent la Mitterrandie, et ses mitterranderies : Malik Oussekine n’y avait pas échappé, d’une certaine façon, quand le Vieil Homme avait su quoi tirer du Jeune Homme. C’était du temps de la Cohabitation, tout ça. De Chirac-Pasqua-Pandraud, ceux-là.
Il est 16h30, il est 17h, il est 1986. Sur le trotroir, quelques mémoires restent. Parlent. Retiennent l’instant. On scotche des textes, des tracts. Ca semble moins compassé, moins solennel, c’est la vie qui continue.
Et puis, la nuit tombe. On s’embrasse sans le faire vraiment. Et moi, je viens de reprendre mon site, après six mois de doutes, sans le savoir vraiment.
[1] Finir un documentaire sur le Maintien de l’ordre en France. Finir le tournage par cette scène là, sans l’avoir prévue à dire vrai. Mais ce n’est pas trop le moment d’en dire plus. Promis, on en reparlera. Plus tard.
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Publié: mercredi 6 décembre 2006.
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- Rubrique: au nom de la loi
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