Tchétchénie

« Requiem pour Beslan », interview avec Yulia Yusik

Ce n’est pas un livre, c’est une torture. On ne lit pas « Requiem pour Beslan », on y fait face. Face à l’horreur de l’événement, face à la justesse des témoignages, et face à soi-même, au monstre qu’on fut à télé-regarder cette prise d’otages d’enfants, quelque part en Ossétie, il y a trois ans. « Requiem pour Beslan » est un livre traduit en France l’année dernière. Il a fallu tout ce temps pour en accepter sa force et retrouver son auteur, Yulia Yusik, jeune journaliste russe. «  La tragédie de Beslan, c’est quand des millions d’hommes et de femmes adultes ont regardé pendant plusieurs jours sur tous les écrans de télévision du monde mourir des enfants », dit la préface.

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Dans son livre, Yulia Yusik revient sur ce qui s’est passé le 1er septembre 2004, dans cette école n°1 de Beslan, Ossétie où, à 9h40, des boïevikis (combattants rebelles tchétchènes) croyaient trouver leur salut. 1500 enfants sont pris en otage. Trés vite, les premiers meurent. Poutine est infléxible. Black out sur la revendication des preneurs d’otages (le retrait des troupes russes en Tchétchénie). Puis, c’est l’assaut sanglant des forces moscovites. Le feu, les lance-flammes, la fin du monde. « Requiem pour Beslan » est un abécédaire, un inventaire, un bilan. On lit des mots, qui donnent des témoignages. Anges. Eau. Cercueil. Nourriture. Désir. Bruit. Ciel. Anneau. Nous. Moment. Cordons de troupes. Eclats d’obus. Premiers pas. Repas de fête. Des voix se succèdent, et racontent tout ce qu’elles ont vu, senti, et tout perdu. Il y a celle-çi qui parle de ces « mains ensanglantées [qui la]

tenaient par le pantalon et ne [la] lâchaient pas. Une poigne de fer. Je ne voyais pas de visage, tout était enfoui sous les décombres. j’entendais seulement une voix : “ aidez moi, aidez moi ” » (p.73). Il y a Zifa, une mère, qui annonce à son fils assoifé, pendant la prise d’otages, que quand ils sortiront de cet enfer, il aura droit à un bain. Un bain de Coca-cola. «  Il fera des bulles, dit-elle. C’est si bon... si sucré. Il en défaillait, clignait des yeux de bonheur et rêvait de ce bain de Coca Cola... C’est la dernière fois que je l’ai vu avant le début de l’assaut  » (p.78). Il y a ces mains de fille qui n’existent plus, qui se liquéfient. Ces mains « confiture  » (p.85). Il y a tous ces corps, après l’assaut, enchevêtrés, inertes, impossibles. « Comment le reconnaître, dit Maïrbek, un père, tous les enfants ont les mêmes orteils ? » (p.87). Il y a ce fric, « balancé dans la foule comme on balance un os à un chien  » (p.102), jeté par les autorités russes pour que les familles de Beslan se taisent. Page 118, c’est le mot urine qui ouvre le chapitre. Et c’est une otage, Angela qui parle : « j’ai donné un chiffon à un mioche assis à côté de moi, il a pissé dessus et après je me suis mise à sucer le liquide qui imbibait le chiffon  ». Ce sont les divorces post-drame. La recherche impossible des corps introuvables. La quête perdue de vérité sans illusion. Ce sont les cercueils en pin, car le pin, c’est moins cher. Ce sont les vers « qui grouillent sur les corps de nos enfants » (p.215). C’est tout cela « Requiem pour Beslan ». Le plus beau des livres terrifiants qui soit.

Chère Yulia, pourriez vous rapidement vous présenter ?

Je suis née dans le sud de la Russie. Dans une toute petite ville. Et je n’avais qu’une envie, en partir le plus vite possible. Ce que j’ai fait à 17 ans : je me suis mise à vivre de façon indépendante, à étudier à l’Université, à la faculté de journalisme, et à travailler dans un journal. A 20 ans, poussée par l’ambition, j’ai déménagé à Moscou. A 22 ans, l’enquête journalistique m’a tellement plu que j’ai entrepris d’écrire un livre. A 22 ans, toujours, je n’ai pas seulement écrit un livre, j’ai mis au monde une petite fille, Leya. Puis j’ai écrit un deuxième livre et j’ai eu une deuxième fille, Sonia. « Mon Dieu, m’a dit mon père. Tu devrais peut-être arrêter d’écrire ?!. » Envers et contre tout, je vais continuer.

Journaliste. En Russie. Est-ce encore possible ? Comment travaillez vous ?

Oh, faire du vrai journalisme en Russie aujourd’hui est impossible. Parce que tout simplement ça n’existe pas. Je ne fais pas actuellement de journalisme. Ce qui n’empêche pas néanmoins que, si un thème m’intéresse, j’écrive dans ce cas un livre – avec pour résultat qu’il est plus facile d’écrire un livre que d’être publié dans les journaux dans son propre pays. Ma décision est prise : tant que subsistera cette situation dans le pays et qu’elle arrangera ceux qui y vivent, ok,
j’éleverai mes enfants et j’écrirai des livres.


Beslan. Comment ce nom résonne aujourd’hui dans la société ossète ? Et la société Russe ? Et la société tchétchène ?

En Russie, Beslan est presque oublié… En Tchtétchénie on en parle peu. Savez-vous que dans le groupe terroriste, les Tchétchénes étaient peu nombreux ? C’étaient en majorité des Ingouches.. Et c’est pourquoi on parle souvent de Beslan en Ingouchie. C’est ce qui explique aussi que, dans cette République, on enlève des gens accusés d’avoir participé aux évènements de Beslan. On tente d’accréditer la version, qui n’est pas sans fondements, selon laquelle les Ossétes se vengaient des Ingouches et les enlèvements seraient le fait d’un groupe clandestin. N’oublions pas que l’actuel président d’Ossétie a perdu tous ses enfants dans cette tragédie. C’est la réponse à votre dernière question. Les Ossétes, visiblement ne laisseront pas oublier Beslan. Et d’une certaine façon, c’est juste, car compter en Russie sur la loi et la justice est une vue de l’esprit.

J’imagine que vous avez entrepris votre travail pour répondre à notre amnésie. Tout de même, comment expliquez vous cette faculté à oublier ? Et à Beslan, a-t-on conscience de cela ?

J’ai écrit ce livre pour moi. Pour me dire qu’en un moment pareil je ne suis pas tu. J’ai écrit ce livre sans envisager du tout un tel succès, et j’avais raison, cela ne m’intéressait pas le moins du monde. Mon livre est un document. J’ai travaillé pour l’Histoire même si cela paraît un grand mot. Hemingway l’a déjà dit : « Ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi ». Dire pourquoi en Russie on a oublié Beslan, c’est simple comme bonjour. Aux USA, on a élaboré une idéologie officielle autour du 11 septembre. Les Américains aiment faire de tout un show. Y compris avec les morts et, à en juger parce qu’on voit, ça ne leur pas mal réussi. L’homme russe est refléchi, scrupuleux. S’il faut que des enfants brûlent, on les brûle, mais après on a honte de le crier sur tous les toits. Il manque le cynisme américain. Poutine quand il a reçu les mères de Beslan, avait vu les photos des cadavres des enfants carbonisés. Beslan est quelque chose de douloureux pour lui. C’est difficile à croire, en effet, qu’un membre du KGB, ne soit pas un poisson froid. Mais c’est pourquoi on a donné l’ordre de ne plus parler de Beslan. Au vrai, je ne sais quelle philosophie m’est la plus proche de l’américaine ou de la russe, à la Dostoievski.

Beslan. Racontez moi. Pour vous, ça a commencé comment ? Où étiez vous le 1er septembre 2004 ? Vous souvenez vous de vos premières impressions ?

J’étais à Moscou. Bien entendu, je me suis ruée sur la télé, on était tous à l’affût des nouvelles. J’étais dans un taxi quand on a annoncé que les boieviki avaient fait exploser quelque chose et qu’il s’en était suivi un assaut désordonné. Le chauffeur a monté le son, nous nous sommes tus puis je me suis mise à pleurer et lui, un homme, était au bord des larmes. Tout le monde alors compatissait. Je ne m’apprêtais pas à faire un livre à ce moment. C’est seulement après quand j’ai pris pour de bon la mesure des dimensions bibliques de la tragédie, du volume de la chape de plomb, du poids du chagrin… Il m’était impossible de faire semblant de n’avoir rien vu, entendu, compris. C’était un cri du coeur. Et je suis partie là-bas…

Quels furent vos premiers contacts avec la ville ?

Beslan est tout petit, tout provincial et m’a rappelé ma ville natale. J’y suis arrivée en hiver et me suis logée dans un petit hôtel à Vladicaucase. Chaque matin, dans la gadoue et le mauvais temps, j’allais tous les jours à Beslan et n’en revenait qu’à la nuit tombée. Au début je ne connaissais personne, c’était difficile de parler avec les gens et on peut vraiment dire qu’après le choc les gens étaient tombés dans une sévère dépression. C’était difficile au début de prendre les premiers contacts, puis c’est devenu plus facile, les gens me recommandaient les uns aux autres, j’y allais à tâtons exactement comme dans une psychothérapie. Jour après jour, de porte en porte. A la fin de mon travail, j’avais l’impression de connaître ces gens depuis toujours. Je connaissais leurs enfants qui étaient morts, je connaissais leurs rêves, y compris ce qu’ils allaient faire une fois arrivés à la maison, une fois la porte fermée, et restés seuls. Je me suis glissée dans leur peau. Et ce fut compliqué ensuite d’en sortir. Psychologiquement, ce n’était pas une expérience innocente.

Comment se sont déroulés vos interviews ? Sur combien de temps ? Avez vous essuyé beaucoup de refus ? Ou la population avait-elle envie de vous parler ? Quel sens donnait-elle à cette parole ?

De diverses façons. Les interviews duraient en moyenne 2 ou 3 heures. C’était un minimum. La plupart du temps il fallait plus d’une seule interview. Au cours de ces rencontres les gens devenaient soit des amis soit des connaissances. Pas toujours bien sûr, mais en général l’attitude à mon égard était bienveillante. Quant à moi, il fallait savoir écouter. Pour gagner la confiance de quelqu’un, encore faut-il qu’il vous intéresse. On écoute et on dirige la conversation dans la direction souhaitée. Chacun vit sa douleur mais tout passe à travers vous et c’est cela qui en fait l’authenticité. Chez l’homme le plus insignifiant soit-il, le plus brut soit-il, il y a d’authentiques tragédies, des élans et des abattements. L’être humain m’intéresse. Et quand il sent qu’il est intéressant, important et que ses sentiments et ce qu’il a vécu requièrent l’attention de quelqu’un, alors les véritables confidences peuvent commencer.

Pour vous, quel est le plus insoutenable : le silence d’une mère ou le mensonge d’Etat ?

Le silence des mères.

Vous est-il arrivé de suspendre une interview ? De dire, « on arrête là ». Si oui, dans quels circonstances ?

Oui, effectivement, ça s’est passé ainsi. Alors j’ai compris que mon travail sur le livre était terminé. J’ai eu le sentiment que la coupe était pleine. Des dizaines et des dizaines de personne avaient partagé avec moi leur chagrin. Quand la coupe allait être pleine, j’ai compris que c’était terminé. Cela s’est produit au cours de l’interview de cette mère dont la fille et la petite-fille étaient mortes au cours de l’attentat. J’avais du mal à l’écouter et à un moment j’ai compris que je détestais cette femme. Parce qu’elle déversait sur moi son chagrin et que c’était trop, je croulais sous le poids de tout ce que je venais de voir et d’entendre. J’avais envie de lui crier dessus, j’ai failli sortir de mes gonds. J’ai eu soudain le sentiment que ma tête allait éclater tellement mes tempes battaient. C’était fini, mon cerveau refusait d’enregistrer une nouvelle information. Après cela, les interview ont pris fin. Je suis partie et j’ai commencé à écrire.

Comment les « voix » ont réagi à la publication du livre ?

Certains ont appelé et remercié. Des autres, je ne sais rien. S’ils se taisent, c’est que ce n’est pas si mauvais.

Et les autorités ?

A eux ça n’a pas plu. Alors que je partais accoucher, j’ai reçu un coup de fil de Torchine qui dirige la Commission parlementaire sur Beslan.
Nous nous connaissions, il avait lu mon premier livre Les fiancées d’Allah, et après l’avoir lu, il m’avait demandé de participer aux travaux de la commission en qualité d’expert (mais notre coopération n’a pas eu de suite en raison de nos divergences de vue comme vous pouvez l’imaginer). Il m’a appelé et a commencé à hurler dans le combiné en disant que c’était un tissu de mensonges. Et vous savez pourquoi, à ses yeux, je mentais ? Pour avoir écrit qu’il y avait eu 331 morts alors que lui en comptait 330 parce que la dernière victime était morte un an après. C’est risible non ? Il m’a dit une phrase si remarquable que je l’aie notée ensuite dans mon carnet : «  Pour vous, un homme est quelque chose d’insignifiant, pour nous chaque vie compte ». Allons bon, ai-je dit. Et je suis partie accoucher…

Traduit du russe par Michel Parfenov. Un grand merci à lui. Et des sourires pour Yulia Yuzik


« Requiem pour Beslan », Yulia Yusik, Actes Sud.


Vos commentaires

  1. hyppolite.patrick

    j’ai lu ce livre dans la douleur :je n’ai jamais lu de temoignages aussi poignants ,dits avec des mots si simples ;on etouffe de souffrances à les entendre .. à quand un film à la memoire de ces enfants innocents et à leurs parents ?

  2. lamarqueduweb.noosblog.fr

    Quand j’étais en Russie l’an passé pour un voyage de presse, j’ai discuté avec les entrepreneurs (français !) qui étaient sur place de la tragédie de Besnan. J’ai posé une question sur les tchétchènes et un pdg vosgien m’a répondu : quoi les tchétchènes ! Ils sont fous et on a eu raison de faire ce qu’on a fait à Besnan ! Et vous d’abord, vous avez bien les corses ! Il faut aussi les stopper non ?
    Je lui ai alors répondu que nous ne tuons pas des enfants en France, dans sa patrie d’origine.
    Tout cela pour dire que ce drame est absolument terrible et qu’il faut soutenir des ouvrages de ce genre. Mais malheureusement, les personnes influentes en Russie, soutenues par le pouvoir, n’ont plus de sens commun et se basculent très vite du côté de Poutine.