la guerre du golfe II

Terry Jones, un Monty Python contre l’Axe du Bien. Extrait : « Péril en la grammaire »

par davduf, Gédéon, 24 mars 2006

Au soir du 11 Septembre, l’Occident frappé de stupeur erre à tâtons dans un monde en ruine. Afin de recoller les morceaux de leur autorité symbolique chancelante, les dirigeants américains se replient tambour battant sur un discours manichéen, qui menace et tranche : « Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous » . À ma droite, la démocratie, blanche comme l’agneau ; à ma gauche, le terrorisme aux noirs desseins. Foi d’Aristote, c’est beau comme de l’antique !

Mais le spectacle du monde a toujours partie liée avec la grammaire qui l’articule : Eux et Nous, le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux sont d’abord des choix de mise en scène. Sitôt distribuées les cartes de ce jeu de dupes, qui condamne les « cerveaux disponibles » au suivisme patriotique, le langage est pris de curieuses contorsions. Triomphe d’une nouvelle et fruste grammaire, dont les règles perverties orchestrent les récits pernicieux de la « guerre au terrorisme ».

Révolté par l’hypocrisie du pouvoir et l’inertie du plus grand nombre, Terry Jones contre-attaque, pour démasquer les contradictions que recèle cette « guerre » et la forfaiture qu’elle constitue. Passant au crible d’une implacable verve satirique les faits d’armes et les méfaits de langue de George W. Bush et Tony Blair, l’ex-Monty Python revisite avec une féroce nonchalance les arcanes d’une croisade irrationnelle et mensongère, et nous invite à renouer les fils d’une réflexion trop souvent contaminée par le novlangue des « informations ».

Constatant que « la première victime de la guerre, c’est la grammaire », Terry Jones se met en devoir de traquer les symptômes de cette « guerre des mots » secrètement déclarée à l’opinion publique par les spin doctors de la Maison Blanche et de Downing Street, au détour de leur campagne contre le « terrorisme », ennemi aussi insaisissable que flou. « Le langage est censé rendre les idées claires, et compréhensibles pour tout un chacun, écrit-il. Mais [...] il est impossible de faire la guerre à un substantif abstrait : comment saura-t-on qu’on a gagné ? Quand le terme en question aura été supprimé du dictionnaire, peut-être ? »

Par jeux d’échos et de miroirs, se dévoile au fil des textes une pensée exigeante, qui dépasse largement le cadre de l’opposition à la guerre, pour interroger plus fondamentalement les mots d’ordre de notre « civilisation » ivre de son propre pouvoir. Voici donc, ci dessous, un avant-goût de ce jubilatoire exercice d’hygiène linguistique et civique ; la suite vous attend dans le livre !

« Péril en la grammaire » [1]

Il y a quelque chose qui m’inquiète particulièrement, dans la « guerre au terrorisme » du président Bush : c’est la grammaire. Comment livre-t-on une guerre contre un substantif abstrait ? C’est un peu comme de bombarder le « meurtre ».

Imaginez un peu que Bush ait dit : « Nous allons bombarder le “meurtre” partout où il rôde. Nous allons pourchasser les meurtriers et les candidats au meurtre partout où ils se cachent et nous allons les traduire en justice. Nous allons aussi bombarder tous les pays qui abritent des assassins avérés ou des personnes susceptibles de le devenir. »

Un autre truc me tracasse au sujet de la « guerre au terrorisme » de Bush et Blair : quand et comment sauront-ils qu’ils ont gagné ?

Dans la plupart des guerres, on peut prétendre avoir gagné quand l’autre camp est exterminé, ou quand il capitule. Mais comment le « terrorisme » capitulerait-il ? C’est bien connu, dans les milieux linguistiques, qu’il n’est pas simple du tout, pour un substantif abstrait, de se rendre. D’ailleurs, c’est très difficile pour les substantifs abstraits d’accomplir quoi que ce soit de leur propre gré - et difficile, même pour les plus chevronnés des linguistes, de négocier avec eux. Il est ardu de trouver leurs caches, et vain de chercher à leur couper les vivres ou à intercepter leurs communications ; toute tentative pour les amener à capituler est vouée à l’échec. Qu’on le veuille ou non, les substantifs abstraits ne fonctionnent pas comme ça. J’ai bien peur que l’amère vérité sémantique soit que l’on ne peut gagner contre ce genre de mots - à moins, j’imagine, de les faire expulser du dictionnaire. Ça leur servirait de leçon !

Un voisin, professeur de sémiotique ontologique (actuellement occupé à chercher ce que son titre signifie) m’informe que la Seconde Guerre mondiale a été livrée contre un substantif abstrait : le « fascisme » - vous vous souvenez ? Mais je lui fais remarquer que ce substantif abstrait se cachait sournoisement derrière les très réels dirigeants de l’Allemagne nazie. En 1945, il nous suffisait de vaincre l’Allemagne nazie pour gagner. Dans la « guerre au terrorisme » du président Bush, il n’existe pas de solution de ce type. Il a beau claironner, tel le capitaine Haddock secouant un palmier : « Nous allons détruire le terrorisme. Et ne vous faites pas de souci, nous gagnerons ! », c’est à peu près aussi sensé que de dire : « Nous anéantirons l’insolence », ou : « Nous allons tourner l’ironie en ridicule. »

En fait, le mot même de « terrorisme » semble avoir changé de sens ces dernières années. Tout au long de l’histoire, le terrorisme a été un outil privilégié des gouvernements - on pense (ou peut-être pas) à la chevauchée [2] d’Édouard III à travers la Normandie en 1359. Mais, dans son acception courante, le « terrorisme » ne peut être le fait d’un pays. Quand les États-Unis ont bombardé une usine pharmaceutique au Soudan en 1998, sur la foi d’un tuyau percé de la CIA prétendant qu’il s’agissait d’une fabrique d’armes chimiques, ce n’était pas un acte de terrorisme. C’était juste complètement stupide. La pénurie de médicaments qui s’est ensuivie a probablement tué des milliers de personnes, mais ce n’était pas un « acte de terrorisme » selon la signification courante du mot, parce que c’est le gouvernement américain en tant que tel qui l’a commis. En plus, il s’est excusé. Ceci est très important. Aucun terroriste qui se respecte ne présente jamais ses excuses. C’est du reste l’un des rares critères qui permettent de distinguer les gouvernements légitimes des terroristes.

Terry Jones

Il était donc vraiment malaisé pour le président Bush de savoir qui bombarder après les attentats du World Trade Center. Si la responsabilité en avait incombé à un pays comme les Bermudes ou la Nouvelle-Zélande, alors ça aurait été simple : Bush aurait pu bombarder les Bahamas et l’Australie. Que les auteurs d’une catastrophe si abominable ne fussent pas une nation, voilà qui devait être vraiment irritant. Qui plus est, les terroristes - à la différence d’un pays - ne se tiennent pas tranquilles dans leur coin, à attendre qu’on vienne les bombarder. Ils ont cette détestable habitude de bouger, et parfois même de sauter les frontières. Décidément, tout cela n’est pas très américain - euh, sauf en ce qui concerne leur entraînement...

Pour couronner le tout, on n’a pas la moindre idée de leur identité. Enfin, je présume que la CIA et le FBI n’avaient aucune idée de qui étaient les terroristes du World Trade Center - sinon ils auraient commencé par les empêcher de monter dans les avions. C’est le propre des terroristes de rester anonymes tant qu’ils n’ont pas personnellement commis un acte de terrorisme. Jusque-là, il n’y a que des gens ordinaires, comme ce brave Tim McVeigh qui habite la porte à côté, ou ce sympathique M. Atta qui prend des cours de pilotage.

Bon, pourrait-on objecter, il y a ce pas-si-gentil-que-ça (quoique assez bon en propagande) Oussama Ben Laden : nous savons qu’il a commis des actes de terrorisme, et qu’il a l’intention de recommencer. Très bien. Au moins, nous connaissons un terroriste. Mais tuons-le et nous n’aurons toujours pas tué le terrorisme. En fait, nous ne lui aurons pas infligé le moindre mal. C’est l’ennui quand on déclare la guerre au terrorisme. En tant que substantif abstrait, il ne peut se résumer à des individus ou à des organisations.
MM. Bush et Blair sont probablement les premiers chefs d’État à embarquer leurs pays dans une guerre sans savoir qui est l’ennemi.

Aussi, oublions le substantif abstrait. La guerre du président Bush, renommons-la pour lui, et appelons-la plutôt « guerre aux terroristes » ; ça fait déjà un peu plus concret. Mais, à vrai dire, la sémantique n’en devient que plus obscure. Qu’est-ce que le président Bush entend exactement par « terroristes » ? Comme il n’a en effet pas défini le terme pour nous, il ne nous reste plus qu’à tenter de déduire ce qu’il veut dire de ses actions.

À en juger par lesdites actions, les terroristes instigateurs des attentats contre le World Trade Center vivent tous ensemble dans des « camps », en Afghanistan. Apparemment, après la réussite de leur mission, ils se sont tous regroupés dans ces « camps » où il ne nous reste donc plus qu’à aller leur balancer une grêle de bombes dessus. Sans doute passent-ils leurs soirées là-bas à jouer de la guitare et à pique-niquer autour du feu. Dans ces « camps », les terroristes se consacrent aussi à « l’entraînement » et stockent des armes, qu’il ne tient qu’à nous de détruire à coups de bombes à fragmentation et de missiles à l’uranium. Il semble que personne n’ait expliqué au président Bush que quelques cutters ont suffi pour perpétrer les horreurs du 11 Septembre. Bien sûr, les États-Unis pourraient bombarder toutes les réserves de cutters à travers le monde, mais quelque chose me dit que ça n’éradiquera toujours pas les terroristes...

Du reste, je croyais que les terroristes qui ont fait s’écraser ces avions sur le World Trade Center vivaient en Floride et au New Jersey. Je croyais que le réseau Al-Qaida opérait dans soixante-quatre pays, notamment aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe - que le président Bush lui-même préfère peut-être éviter de bombarder. Mais non : le président Bush, le Congrès américain, le Premier ministre Blair et la quasi-totalité de la Chambre des communes sont convaincus que les terroristes vivent en Afghanistan et qu’on peut les bombarder depuis une distance confortable. Nous assistons clairement, là encore, à un autre exemple de glissement de sens.

Les déclarations n’ont plus la même signification qu’avant. Par exemple, des gens me disent à tour de bras : « Nous devons continuer normalement, comme si de rien n’était. » De quoi parlent-ils ? Le World Trade Center a été détruit, des milliers de personnes y ont trouvé la mort, les États-Unis et le Royaume-Uni sont actuellement en train de bombarder l’Afghanistan. Cela ne ressemble pas pour moi à une définition du « normal ». Pourquoi devrions-nous faire comme si ça l’était ?

Et que signifie : « Nous ne devons pas céder au chantage des terroristes » ? C’est pourtant ce que nous avons fait, dès l’instant où les premières bombes sont tombées en Afghanistan. Les instigateurs du 11 Septembre, morts de rire, ont dû faire sauter les bouchons de leur champagne sans alcool ! Ils avaient réussi : les États-Unis attaquaient, une fois encore, un pays pauvre dont ils ignoraient jusqu’alors à peu près tout, soulevant dans tout le monde arabe une authentique vague de réactions écœurées, garantie de soutien aux fondamentalistes islamiques.

Les mots ont perdu de leur valeur, certains d’entre eux ont changé de sens et les linguistes, impuissants, en sont réduits à hocher la tête en se demandant si tout ça n’est pas, au bout du compte, un énorme gâchis grammatical. La première victime de la guerre, c’est la grammaire.



TERRY JONES

Ma guerre contre la « guerre au terrorisme »
Un Monty Python contre l’Axe du Bien

Traduction, préface et notes
par Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent
Éd. Flammarion - 18 € - Paru le 10 mars 2006 - ISBN : 2-08-210562-8

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Flammarion.
© Flammarion, Paris, 2006, pour la traduction française.


[112 janvier 2002

[2en français dans le texte

Messages

  • Terry Jones était très souriant, très pro et on faisait beaucoup de photos avec lui au Virgin Megastore. cela dit, il n’a pas compris ma blague, il faut dire que mon anglais est plutôt juste. Je lui ai dit que j’étais content d’avoir sa signature parce que je n’avais pas pu avoir celle de Noam Chomsky. Peut-être que cette blague n’était pas drôle ou trop tordue. Mais je voulais faire rire cet homme qui m’a fait rire des millions de fois, le faire rire au moins une fois... Voyez. Un peu : retour à l’envoyeur. Et ben non.

    Maintenant, concernant ce livre, même s’il est très sympathique, il est plutôt "léger". Il y a des choses très justes mais aussi beaucoup de "bon sens populaire" et dieu sait que le "bon sens populaire" ma bonne dame ben des fois c’est ti tout ce qu’il y a de plus vrai pi d’aut’ fois ba ça demande à c’qu’on réfléchisse un peu - ben tiens. Il l’a sûrement écrit sur le coup de ses colères... Alors, sur le même sujet, je pense qu’il vaut mieux lire "la Croisade des camelots" de Christophe Grauwin - qui est beaucoup plus détaillé et aussi plus rigolo. Rire et instruire - dans ce genre.

    Mais attention : j’ajoute que Terry Jones est, de toutes les façons, sanctifié depuis belle lurette et que mes critiques sont tout à fait, dans mon propre esprit, comme la bave du crapaud sur la colombe immaculée et l’âme et l’esprit et le corps de Terry Jones restent purs et blancs comme au premier jour. So be it.