Comment la presse écrite va au Front (national)

Albertini (Libération) : « Le FN voit les journalistes comme des adversaires »

Comment la presse écrite travaille-t-elle sur le Front National ? Que reste-t-il des engagements des années 1980 ? Quelles sont ses armes, ses méthodes, ses finalités, ses forces et ses faiblesses ?

Petite série en forme d’hommage à ceux qui vont au front, pour de bon. Premier à tirer : Dominique Albertini, spécialiste pour Libération, responsable du mini-site Un Œil sur le Front, et co-auteur de plusieurs ouvrages de référence.

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Dix millions de votants pour Le Pen. Et une couverture médiatique désastreuse. Dix millions de votants et une « dédiabolisation » diabolique sur les chaînes d’info en continu.

La question des journalistes au Front est venue pendant que nous écrivions notre politique-fiction en temps réel L’infiltré, au plus fort de la campagne présidentielle française, entre le 10 avril et le 7 mai 2017. Le raz-de-marée Le Pen était annoncé sur toutes les antennes, non comme une défaite, mais un fait. Un fait neutre, un fait innocent, un fait de l’époque. Les télés, en boucle, s’en accommodaient fort bien, au point de se baffrer de « Monsieur BFM » (surnom en interne de Florian Philippot) et des images de ses meetings fournies clés en mains par le parti lui-même. Comment raconter un rassemblement du FN quand il est filmé par le FN ? Comment raconter la politique de l’extrême droite quand on accepte son extrême-photoshopisation à outrance (le pompon : l’affiche du second tour de Marine Le Pen, méconnaissable).

Peu à peu, une poignée de journalistes, principalement de presse écrite, mais pas seulement, a commencé à dire stop, à dire non, à dire on ne marche pas dans la combine. Ils ont raconté les sièges vides, les rideaux qu’on tire pour réduire l’espace de la salle et ont fini comme il se devait : parqués, avec interdiction de parler aux militants, puis refoulés en nombre. Fait rare, vingt-neuf rédactions, tous supports confondus, se sont regroupées pour dire basta.

Parmi les plumes que nous suivions à la trace, celle d’Albertini Dominique. Un jeune garçon, coupable d’un livre précieux, La Fachosphère, co-écrit avec David Doucet. Livre qui révéla la terrible vérité : dans la bataille du Net, le FN et ses affidés sont les mieux placés.

En attendant le désastre de 2022, et les Législatives 2017, petit entretien avec Albertini. Demain, ce sera avec Marine Turchi (Médiapart) et, bientôt, avec Guillaume Daudin (AFP) et quelques autres...

Comment qualifierais-tu tes rapports avec le Front National ? Et depuis quand travailles-tu avec et sur eux ?

Je suis le Front national pour Libération depuis le début de l’année 2015. Auparavant, j’avais déjà écrit, avec David Doucet, une “Histoire du Front national” (éd. Tallandier). Mes rapports avec le Front national, je les qualifierais de contrastés. Mes interlocuteurs les plus fréquents sont des cadres intermédiaires et des dirigeants de ce parti. Avec la plupart d’entre eux, les échanges sont courtois et professionnels. D’autres semblent plutôt voir l’exercice comme un pur rapport de force, ce qui conduit à des relations moins claires. En tant que journaliste, on est globalement sur un niveau de difficulté supérieur à celui des autres partis.

Pourrions-nous dire que, s’il y a plusieurs Front national, il y a plusieurs approches possibles dans ton travail ? Si oui, lesquelles ?

Je ne le vois pas comme cela. Il y a bien sûr des approches différentes, mais elles tiennent au profil particulier de l’interlocuteur plus qu’à son “écurie” d’appartenance.

Depuis le second tour, mais aussi pendant la campagne, tu cites plusieurs sources anonymes de dirigeants frontistes. Sais tu quelles sont leurs raisons de te parler ? La nature, fermée, du parti, n’est-elle finalement pas propice à ce genre de « fuites » ?

La première de ces raisons est évidemment leur intérêt bien compris, qu’il s’agisse de critiquer un adversaire en interne, de plaider leur propre cause ou celle du mouvement. Il s’agit alors de faire preuve de discernement pour ne pas être instrumentalisé, ou le moins possible. Ces propos sont souvent tenus en off, car dans ce parti ultra-centralisé, le moindre écart à la doxa peut faire l’objet d’un sévère rappel à l’ordre, voire de sanctions. Le off permet donc une parole plus libre. Le revers de la médaille est que des propos non-identifiés sont forcément sujet à caution : au FN, certains nous accusent même de les inventer — ce à quoi, faut-il le préciser, je ne me suis jamais amuser. Il est certain que le côté très “verrouillé” du parti, la pauvreté de son débat interne, est une incitation pour certains à utiliser la presse pour faire passer leur message.

Au fil de la campagne, on a vu le FN se recroqueviller comme au temps des années 1980/1990. D’abord, Médiapart et le Quotidien interdits. Puis Marianne. Puis les journalistes parqués dans des travées lors des derniers meetings, jusqu’au point d’orgue, la proclamation des résultats du 7 mai, au Chalet du lac, avec un grand nombre de journalistes refoulés. Comment expliques-tu cette tendance ?

Le FN ne voit pas les journalistes comme des atouts potentiels, un public à séduire, mais comme des adversaires. Il n’a d’ailleurs pas tort de considérer que beaucoup de journalistes n’ont guère de sympathie à son égard. Mais plutôt que de réagir avec finesse à cette situation, en s’efforçant d’offrir un visage avenant qui désarmerait la critique, il ne répond que sur le mode du rapport de forces. Offrant de nouveaux arguments à ses adversaires. C’est une illustration des limites du “marinisme”, et du niveau de la réflexion interne sur l’image du FN. Certains en sont d’ailleurs conscients : un jeune frontiste me disait récemment en avoir “ras le cul” de l’attitude de son parti vis-à-vis des médias.

La “dédiabolisation” est devenu une espèce d’explication ultime à tout ce qui touche le FN, se substituant à une analyse plus fine de la vie du parti.

De quoi le FN a-t-il encore peur vis à vis des médias, pourtant si indulgents à son égard (sauf exception) ?

Si l’on regarde les choses un peu froidement, je ne pense pas que l’on puisse parler d’une “indulgence” des médias vis-à-vis du FN. Cela n’en rend pas moins contre-productive l’attitude du parti à leur égard. Celle-ci peut s’expliquer par la nécessité par le sentiment sincère d’être maltraité par les médias et par la nécessité pour le mouvement d’entretenir sa dimension anti-système. Mais c’est sans doute l’un des aspects les plus surannés et les moins productifs de la rhétorique du FN. Ce discours est particulièrement incompréhensible lorsqu’il vise des chaînes telles que BFMTV, qui fournissent un considérable temps d’antenne aux orateurs frontistes.

Comment expliques-tu que la dédiabolisation, outil de communication, ait marché à plein ? Paresse des journalistes ? Lassitude du combat anti-FN ?

Là encore, les choses sont plus compliquées. Il y a au moins un acquis réel de la dédiabolisation : la rhétorique antisémite ne fait désormais plus partie du répertoire de la direction frontiste. Le problème n’est certes pas réglé à la base du parti et parmi ses cadres intermédiaires, mais Marine Le Pen n’a jamais donné de prise à ses adversaires sur ce terrain, ce qui représente une considérable différence avec son père. Ensuite, il faudrait être certain que la dédiabolisation ait réellement “marché à plein” : si c’était le cas, l’image de Marine Le Pen et du FN dans l’opinion serait bien meilleure qu’elle n’est aujourd’hui. Il faudrait enfin savoir si c’est la “dédiabolisation” seule qui a assuré les progrès du parti : elle les a sûrement rendus possibles, mais le contexte économique et sécuritaire n’aurait-il pas, de toute façon, amplifié le discours frontiste ? Bref, le débat est complexe.

Cela dit, on peut partager une partie de votre constat. En tant qu’outil marketing, le mot “dédiabolisation” a parfaitement rempli son rôle, devenant pour certains observateurs une espèce d’explication ultime à tout ce qui touche le FN, se substituant à une analyse plus fine de la vie du parti. Il est par ailleurs évident qu’un certain type de militantisme anti-FN est aujourd’hui à bout de souffle : le slogan “F comme fasciste, N comme nazi” ne mobilise plus, précisément parce qu’il s’agit là de deux précédents historiques avec lesquels Marine Le Pen a explicitement rompu.

Il y a un monde entre le traitement du FN par la presse écrite et par la télévision. Certains des premiers enquêtent, les second se taisent. Explications ?

Il faudrait nuancer : l’émission “Envoyé Spécial” a récemment réalisé une longue et passionnante enquête sur les affaires financières du Front national [1]. On pourrait effectivement questionner le traitement du FN par les chaînes d’info en continu — mais la même question se poserait aussi pour bien d’autres sujets. Il me semble que le niveau de spécialisation des journalistes et les formats qu’on leur demande de produire jouent un rôle important dans l’affaire.

La fachosphère joue le rôle des “tirs de préparation” avant l’assaut lors de la Première guerre mondiale : cela n’assure pas la victoire, mais la rend possible en préparant le terrain.

Le FN s’annonçait comme professionnel, doté enfin de cadres diplômés, des bac +7, des énarques, un ancien de l’IFOP. Vu de loin, il semblerait que le professionnalisme promis, notamment sur le plan com, n’est pas encore là. Je me trompe ?

C’est effectivement un problème persistant pour le Front national, qui n’est même pas forcément lié au niveau de qualification. On constate que même certaines figures “d’ouverture”, comme l’avocat Gilbert Collard ou l’énarque Jean Messiha, résistent mal aux plaisirs de l’outrance ou du plus mauvais complotisme sur les réseaux sociaux. Symptôme des problèmes de recrutement du mouvement, et d’une culture maison incapable de s’affranchir pour de bon des formes les plus puériles de la radicalité.

La fachosphère, que tu connais si bien, et la stratégie des réseaux sociaux prêtée au FN, sont-ils si importants pour sa conquête du pouvoir ? Constituent-ils, réellement, une force de frappe pour le parti ? Quand, au lancement de sa campagne, Marine Le Pen invite ses partisans à prendre d’assaut les Réseaux sociaux, est-ce par pure démagogie ou poursuite-elle réellement un but ?

La fachosphère joue le rôle des “tirs de préparation” avant l’assaut lors de la Première guerre mondiale : cela n’assure pas la victoire, mais la rend possible en préparant le terrain. Il s’agit ici de saturer les réseaux sociaux de message favorables à la cause mariniste, même au prix des mensonges les plus grossiers. Plus une idée vous semble partagée, plus vous êtes vous-même susceptible d’y adhérer : tel est le calcul de ces militants en ligne, dont Marine Le Pen a bien compris l’intérêt. Ceux-là vont en effet diffuser un message souvent plus radical, sur le fond et la forme, que ce que peut se permettre le FN : le parti en recueille donc les bénéfices, mais sans être associé directement aux outrances les plus flagrantes.

Que retenir du fait que Philippe Vardon (ex-Bloc Identitaire) soit responsable des stages Réseaux Sociaux des cadres du FN, et la société de Frédéric Chatillon (ex-GUD), en partie à la pointe de la stratégie numérique ?

Les deux hommes ont en commun les racines ultra-radicales de leur engagement, mais les suites de leurs parcours ne sont pas comparables. Vardon a renoncé, sans doute sincèrement, à l’antisémitisme pour sortir de la marginalité politique. Il est aujourd’hui un cadre important du FN. Chatillon, lui, est soupçonné de n’avoir rien renié de son douteux “antisionisme”. Il n’en a au fond pas besoin, car c’est comme prestataire qu’il officie auprès de Marine Le Pen. Son importance dans le dispositif est une autre preuve des limites de la “dédiabolisation” et de la sincérité de cette démarche de la part de Marine Le Pen.


Tous les entretiens sur les relations Journalistes et FN.


[1On objectera que l’enquête est précisément le fruit entre autres de deux journalistes de la presse écrite, Marine Turchi de Mediapart et Mathias Destal de Marianne


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