Comment la presse écrite va au Front (national)

Aveline et Perrotin (BuzzFeed) : « Au FN, il y a des arrières-boutiques passionnantes à fouiller »

David Perrotin et Paul Aveline travaillent pour BuzzFeed. Leur champ d’exploration, principalement (mais pas seulement) : le FN et ses affidés sur les réseaux sociaux. Durant la campagne 2017, Aveline et Perrotin ont révélé posts haineux de candidats locaux du FN et larges débordements de la Fachosphère, faisant de leur site (et de leur fil Twitter respectif) un étonnant poste d’observation. Entretien avec deux vigies du web, désormais refoulés par le parti d’extrême droite.

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Comment qualifieriez vous rapports avec le Front National ? Et depuis quand travaillez vous avec et sur eux ?

David Perrotin : Ils étaient bons jusqu’à cette élection, mais les relations avec certains cadres se sont dégradées depuis l’élection de Trump aux États-Unis. L’entourage de Marion Maréchal-Le Pen avait par exemple annoncé que la députée nous boycottait parce que selon elle « BuzzFeed est assimilable à un média diffusant des fake news ». Ensuite, après plusieurs révélations sur le profil de cadres frontistes, le FN a décidé de nous refuser l’accès à sa soirée électorale du second tour.

Paul Aveline : Ils étaient “bons” jusqu’au deuxième tour de la présidentielle et qu’ils décident de nous priver de soirée électorale au 2ème tour.

Justement, racontez comment s’est passé votre blacklistage de la petite sauterie du FN, le soir du 7 mai ? Et qu’avez-vous ressenti ?

Paul : J’avais demandé une accred’ dans les temps, comme je l’avais fait pour le 1er tour. La semaine d’avant, il n’y avait eu aucun problème. Il m’est même arrivé de me pointer à des événements du FN sans accred’, et d’être rentré sans aucun souci, on ajoutait simplement mon nom sur la liste au stylo. Là, la réponse se faisait attendre. On m’a finalement indiqué la veille par texto que ça n’allait pas être possible “faute de place”. On s’est rendu compte qu’une dizaine d’autres médias avaient reçu à peu près le même texto, et on a compris. Personnellement, je m’en moque, ça n’a pas gâché ma soirée. Si le FN croit qu’il peut se passer des journalistes, qu’il essaie, et on verra si ça marche.

Le FN a montré qu’il pouvait sciemment s’affranchir des faits et relayer des fausses informations sans s’excuser ni les supprimer.

Que répondez-vous aux critiques faites aux journalistes qui ont semblé découvrir, en cours de campagne, la vraie nature du FN ?

Paul : Personnellement, je ne me sens pas trop concerné, et je ne pense pas qu’on puisse dire que des journalistes ont “découvert” la nature du FN. Ils ont juste tendance, parfois, à résumer le FN à Marine Le Pen, comme si son image lissée suffisait à garantir la respectabilité de l’ensemble des cadres et des militants du parti. En ce sens, les critiques sont justifiées. Marine Le Pen est “juste” la présidente du FN. Elle n’est pas le FN.

David : Sur ce sujet, mais comme sur beaucoup d’autres, il y a un clivage entre certains journalistes spécialisés qui préfèrent le champ de l’investigation et d’autres qui relaient surtout les informations politiques. Cela fait plusieurs années que le FN porte atteinte à la liberté de la presse (en refusant l’accès à Quotidien ou Mediapart par exemple), sans que la presse s’en émeuve. Je suis satisfait qu’il y ait eu une prise de conscience générale après la soirée du second tour, mais je pense que cela doit nous contraindre à réfléchir aux actions que nous pouvons mener pour refuser qu’un parti politique dicte ses règles anti-démocratiques à l’encontre d’un ou plusieurs journalistes.

Quelles furent vos motivations pour vous consacrer au FN ?

Paul : Ce qui me plaît au FN, c’est de montrer que ce n’est pas un parti aussi simple qu’il y paraît. Il n’y a pas un bloc uniforme derrière Marine Le Pen qui dirigerait tout sans opposition. Il y a des tendances, des courants de pensée, des personnalités qui s’affrontent. Et il y a des arrières-boutiques qui sont passionnantes à fouiller pour ce qu’elles révèlent du FN “dédiabolisé”.

David : Depuis plusieurs années maintenant je m’intéresse aux sujets liés de près ou de loin aux discriminations. Ce faisant, il m’est apparu indispensable de couvrir le Front national en particulier qui est un parti qui prône des politiques stigmatisantes et souvent favorables à l’exclusion. J’ai aussi regretté que de nombreux médias se “contentent” de répéter les messages de “dédiabolisation” relayés par Marine Le Pen et d’autres, sans analyser les conséquences et la réalité d’une telle affirmation. Il y a un décalage entre la couverture de ce parti proposée par des journalistes comme Albertini, Turchi, Faye et celle menée par des télévisions par exemple comme BFMTV. À BuzzFeed et, avant à Rue89, nous avons donc considéré que nous avions un espace pour proposer un traitement journalistique critique et rigoureux.

Qu’est-ce qu’ils postaient sur Facebook l’année d’avant ? Comment ils tweetaient il y a deux ans ? Etc. Là ça devient intéressant parce qu’on peut passer sous la couche de vernis que leur apose le FN, et on se retrouve avec le FN canal historique.

La fachosphère, et la stratégie des réseaux sociaux prêtée au FN, que vous connaissez bien, sont-ils si importants pour sa conquête du pouvoir ?

Paul : cette stratégie a montré ses limites pendant la campagne présidentielle. Et à mon avis, sans une sérieuse remise en question de ses cadres, le FN n’ira jamais plus loin qu’un second tour à 35%. De nombreux cadres du parti se sont comportés comme des amateurs tout au long de la campagne, que ce soit sur les réseaux sociaux ou ailleurs. Ce genre de stratégie, qui consiste à se comporter comme un troll de base sur Twitter notamment, convainc jusqu’à un certain point. À mon avis, le sommet c’était le débat où Marine Le Pen a voulu jouer la troll en direct, et s’est effondrée face à Macron, venu parler projet.

David : Cette stratégie a été très importante tout au long de la campagne même si un certain amateurisme a été très souvent présent. Le FN a semblé calqué sa stratégie sur celle de Trump en pensant que l’issue électorale pourrait être similaire. Je ne sais pas ce qu’il en sera pour les autres échéances politiques mais une chose est sûre, un pas dans la désinformation et dans la manipulation a été franchie. Le FN a montré qu’il pouvait sciemment s’affranchir des faits et relayer des fausses informations sans s’excuser ni les supprimer. La presse a mené un travail colossal pour fact checker de nombreux mensonges, mais là encore je pense qu’une réflexion est à mener : de la part des journalistes, mais aussi d’autres institutions. Une question peut se poser aujourd’hui : des élus peuvent-ils propager des fake news sans risquer de devoir rendre des comptes ?

Vous avez révélé pas mal de choses durant la campagne, issues de votre travail de veille. Je pense à la photo du député russe homophobe et antisémite Vitaly Milonov avec Marine Le Pen, ou aux posts haineux d’une candidate régionale du FN. En quoi les réseaux sociaux sont-ils un terrain d’enquête sur le FN ?

Paul : Le FN a peu de cadres professionnels comparé aux autres partis. Et forcément, pour des élections qui requièrent un grand nombre de candidats comme les législatives, ils sont obligés d’aller chercher beaucoup de gens issus de la société civile (ce qui n’est pas un mal en soi, au contraire). Sauf que ce sont des gens qui n’ont pas pensé qu’en se présentant, ils ouvraient la porte à un tas de vérifications sur leur passé et leur vie. Qu’est-ce qu’ils postaient sur Facebook l’année d’avant ? Comment ils tweetaient il y a deux ans ? Etc. Là ça devient intéressant parce qu’on peut passer sous la couche de vernis que leur apose le FN, et on se retrouve avec le FN canal historique.

David : Ce n’est pas seulement propre au FN. Avec l’évolution des technologies et des modes de vie, les réseaux sociaux sont un terrain d’enquête à part entière. En revanche, cela se démontre encore davantage pour le FN car ce parti a dû se constituer très rapidement (après ses différents scores aux élections) et mise beaucoup sur les jeunes. Enfin, le Front national a été précurseur dans le domaine du web politique en misant sur le Minitel, les sites web, les blogs, Youtube…

Même si l’influence de la fachosphère n’est pas (encore) quantifiable, elle est bien réelle.

A propos de la fachosphère, on a vu la presse fondre sur elle comme… une aubaine. Une nouveauté. Un truc moderne à raconter. L’effet de loupe est-il justifié ? Son influence est-elle réelle ?

Paul : C’est une aubaine mais c’est aussi un sujet nouveau qu’il faut faire comprendre aux gens. La plupart des Français ne sont pas sur Twitter, et ne vont sur Facebook pour discuter avec leurs amis et leur famille. Là, on a un pan entier d’une campagne qui s’est joué sur les réseaux sociaux. Elle a eu une influence (difficile de dire jusqu’à quel point) dans le sens où des intox lancées sur Twitter se retrouvaient dans les discussions des gens le soir. Parce qu’ils avaient reçu un mail, vu un statut Facebook ou reçu une image etc.

David : Même si ce n’est pas (encore) quantifiable, je pense que l’influence de la fachosphère est bien réelle. Lors de cette élection, nous avons vu des gens organisés sur le net et des fausses informations très bien construites pour discréditer d’autres candidats. Dès lors, je pense que s’intéresser à la fachosphère est capital, surtout lorsque cela peut influencer un scrutin. Pouvons-nous nous améliorer, comment être le plus efficace possible, pour traiter ce phénomène, sont les deux questions auxquelles, nous journalistes, devons en revanche rapidement répondre.

Selon vous, où se situe la faillite médiatique vis à vis du FN ?

Paul : Je ne sais pas s’il y a une “faillite” médiatique. Le problème est insoluble. Soit on arrête de parler du FN, et on est accusé de passer sous silence 30% de la population, soit on le reconnaît comme une force politique sérieuse, et on est accusé de le banaliser. La solution, c’est d’imposer au FN les règles qui s’appliquent aux autres. Le FN trie les journalistes ? Tout le monde boycotte. On verra qui craque le premier. Il n’est pas normal qu’un média blacklisté du 1er tour se retrouve l’un des seuls à couvrir le 2ème tour de l’intérieur. C’est du masochisme, et franchement, ça manque un peu de panache.

David : La faillite médiatique réside dans la façon de traiter ce parti et de relayer ses messages. Certains journalistes sont dans un traitement immédiat et sans recul des infos liées à ce parti. Prenez par exemple l’exclusion de Jean-Marie Le Pen. Ce fait politique a été traité comme une série télévisée où l’on évoquait la volonté de Marine Le Pen de “dédiaboliser” davantage encore le parti jusqu’à “tuer le père”. Or avec un peu de recul, il était aisé de s’apercevoir que tout cela relevait de la stratégie politique et que si, en apparence, Marine Le Pen adoucissait la ligne du FN, il n’en était rien en réalité. La gestion locale des maires FN, le programme du parti et les cadres sulfureux (Loustau, Chatillon, Jalkh…) travaillant toujours pour celui-ci, suffisaient à le démontrer.

Dernier point, je me rends compte que la plupart des journalistes de presse écrite spécialisés FN ont moins de 35 ans. Qu’est-ce qui explique cette tendance ? Où sont passés les journalistes « historiques » ?

Paul : alors là… aucune idée (mais tant mieux, place aux jeunes un peu).

David : Peut-être que finalement la presse se renouvelle aussi. Plus sérieusement, je pense que c’est lié à la façon de traiter ce parti. Les journalistes historiques avaient des méthodes traditionnelles. Or, pour couvrir ce parti et enquêter dessus, il faut évidemment prendre en compte les réseaux sociaux, ou aller sur des terrains compliqués. Le jeune âge peut peut-être rendre plus à l’aise pour adopter ce traitement journalistique.


Lire la série de tous les entretiens sur les relations Journalistes et FN.


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