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#Coronavirus

Carnet d’un confiné, #Coronavirus 2020, #Jour12

Par David Dufresne, 17 mars 2020 | 54041 Lectures

VENDREDI 27 MARS 2020 - JOUR 12

MATIN. Réveil en sueurs, un rêve de nature et de drone que je manipule depuis le jardin d’une maison de campagne que je ne connaissais pas ; le drone s’envole, majestueux, silencieux, transmission des images parfaite, le voilà qui survole les bois, longe les champs, et fonce maintenant sur un pavillon de chasse, à Versailles, la Lanterne, où Macron se repose ; l’engin est désormais incontrôlable, trop loin, trop vite, il pique sur la résidence présidentielle, et s’écrase, ridicule, contre une fenêtre.

Une voix douce me tire du merdier. Sans cet amour, je virerais fou, j’en suis sûr.

APRÈS-MIDI. Le sourire de Julie, 16 ans, transperce mes déambulations numériques. L’adolescente est à peine décédée que, déjà, sur les chaines en information continue, une armada de spécialistes de la spécialité est sommée de nous en glisser deux mots --- et d’atténuer séance tenante la portée du drame.

Julie était élève dans un lycée professionnel de la région parisienne, tout a commencé par une légère toux, puis les glaires samedi, un généraliste dimanche, puis l’hôpital Necker, tests d’abord négatifs puis positifs, réa, respirateur, le corps de Julie qui ne supporte l’opération, sa mère s’effondre, et le sol se dérobe sous nous pieds : « On n’aura jamais de réponse, c’est invivable. »
Dès qu’un chirurgien apparaît sur l’écran, c’est la même mécanique que les présentateurs déroulent. Dites, professeur, c’est grave, mais c’est exceptionnel, rassurez-nous, hein, le virus, il-tue-pas-les-jeunes-normalement ? Et le docteur Raoult, hein, il en penserait quoi ? Y a espoir, non ?

Le chaud, le froid, les images chocs et les corps encore tièdes, LCI et consorts jouent toutes la même partition depuis le début du confinement : la modulation des angoisses en couleurs, qu’elles voudraient choisir, et guider, comme mon drone du petit matin, pour mieux nous sécuriser. Nous sidérer et nous cajoler, papa-maman ridicules, avec leurs sourires forcés, voilà ce que ces broyeuses à images tentent de faire. On sait comment ça finira : dans le mur.
Dans cette folie, où un ministre nous dit qu’on peut aller travailler mais pas se rendre aux obsèques familiales, le temps du deuil est décidément déchiqueté, partout. Et on se désole : le virus ne pourrait-il être la bascule où tout bascule, pour tous, comme pour elles, ces chaines en confusion continue, si puissantes et si fragiles en même temps : ne pourraient-elles pas enfin faire leur examen de conscience ?

Pandémie peine perdue.

Dans un live au Monde, le président de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (oui, ça existe) suggère d’« écrire, avec les enfants, les cauchemars ensemble et, éventuellement, les relire le soir avant de se coucher en proposant de modifier le scénario du cauchemar pour qu’il soit moins anxiogène. »
On pourrait pousser un cran plus loin, et détourner l’apocalypse : écrire ensemble la réalité morbide qui s’abat sur nous pour modifier le scénario de l’après.

Prédictions d’Édouard Philippe : « la vague extrêmement élevée » du #Covid-19 va bientôt « déferler sur la France », « situation difficile pour les jours qui viennent ». Signe des temps, le Premier ministre ne s’exprime pas depuis Matignon, où rien n’a été ni vu ni prévu, mais depuis une cour qu’on reconnait facilement, une cour de répression, quand il ne reste plus que le bâton pour diriger le pays, une cour toute en graviers et en longueur, avec, à l’entrée, de belles grilles noires aux pics dorés qui donnent sur la place Beauvau.

Pendant ce temps, les vidéos d’ultra #ViolencesPolicières s’additionnent. A Marseille, un récalcitrant aux attestations, plaqué contre un mur, reçoit des coups au visage et, comme ça ne suffit pas, lui qui se laisse frapper pourtant, a droit à une décharge de Taser sur les côtes. Aux Ulis, un livreur d’Amazon, 21 ans, est tabassé par un groupe de policiers, d’abord au vu et au su de tous, sur le parvis, puis à l’ombre d’un porche ; insupportables hurlements, les coups s’abattent, une première caméra suit le début de l’enfer, une autre capte les flammes de la suite. Je retweete.

Dans la soirée, grande première, un député gazouille à son tour : « Les opérations de contrôle dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de Covid-19 ne doivent pas donner lieu à des abus. Je me suis entretenu avec les parties prenantes. Les plaintes doivent être déposées pour que toute la lumière soit faite. » C’est Cédric Villani, député de l’Essonne.

Cauchemar. Scénario. Angoisses. Réécriture du monde de demain (qui nous appartient, Suprême NTM, 1990, déjà, 30 ans déjà que ces prophètes du réel avaient tout annoncé).

SOIR. A 20h, #OnApplaudit, avant soirée pizzas surgeled in Italy. Palabres et rires de virus avec ma femme : doit-on ajouter ces belles burratas choisies mercredi chez le fromager du coin ? Le commerçant était formel, vous m’en direz de nouvelles, avait-il lâché plein d’optimisme, sûr de lui, de sa camelote --- et des jours à venir. Et cet emballage, l’avions nous bien décontaminé, à coup de savon, et de tristesse ? Sur la boite, un slogan en douces lettres d’avant Malédiction : Contagiosa freschezza.

23h30, dernier tour du web avant nuit agitée. Confinée dans une aile de l’Elysée, Brigitte Macron vivrait mal ces heures sombres, « ça lui coûte », selon l’édition du jour de Elle : « Le service à la française, où chacun pioche dans les plats, a été remplacé par le service à l’assiette, plus hygiénique. »

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

JEUDI 26 MARS 20202 - JOUR 11

MATIN. Ça commence par une modeste virgule. Une simple virgule, l’amie discrète des mauvais temps et des belles lettres, c’est le journal La Croix qui l’a placée, et de quelle manière. Son titre :
« L’Etat, d’urgence ».

Par courriel, je prends des nouvelles d’un manifestant amoché par la police d’État lors des samedis Gilets jaunes. « Pour ma part, confinement dans mes 20 metres carrés, avec la nourriture des Restos du coeur car plus de moyens financiers. Impossible de reprendre mon taf. Toujours sous calmant , anti dépresseur et somnifères. »

Et malgré ça, virgule de vie et vie entre parenthèses, la journée s’annonce radieuse. On dirait qu’avec le confinement, le ciel de Paris tient sa revanche. Tous ces fuyards, un million deux cent mille franciliens, dit-on, trahis par la circulation de leur portable, et les mouchards d’Orange, ne verront jamais ce que c’est Montparnasse qui renait en plein virus de mars. Depuis dix jours, le ciel est cruel, il nous nargue, il nous tente, il nous provoque, il respire comme jamais, pas un postillon, pas un crachat, pas une toux : il fait le beau, partout --- beau temps, beau fixe, beau soleil.

Est-ce les effets de la dégringolade de la pollution en ville ? 60 % des oxydes d’azote en moins, claironne Airparif. Dans Libération, le directeur d’un service européen de surveillance atmosphérique lâche : « le Covid-19 peut rester accroché pendant environ trois heures sur les particules fines en suspension, émises entre autres par les voitures, l’agriculture ou l’industrie. » Si le chercheur dit vrai, le Coronavirus serait alors le liquidateur le plus expéditif de notre propre folie. Le nouveau tueur à gages de la pollution atmosphérique, qui assassine, déjà, mais à feu doux, à jet continu, invisiblement, près de 48.000 personnes par an en France (source : Santé Publique France, 2016). Ce que l’on comprend du Covid-19, c’est qu’il serait à notre image d’hommes et de femmes modernes : il voyage, vite, il cible, vite, il aime le spectacle, rapide, social comme Facebook, et il passe à autre chose, vite et pressé, rue après rue, victime après victime, virgule après virgule.

APRES MIDI. La porte-parole du gouvernement s’emmêle les pinceaux une nouvelle fois. La faute au va-t-en-guerre Didier Guillaume, qui veut soulever une « armée des ombres » d’agriculteurs spontanés (cf. le carnet de mardi). Elle déclare qu’il n’est pas question d’envoyer au champ et à l’autre bout de la France des enseignants, qui-ne-travaillent-pas en ce moment, avant de se reprendre, évidemment qu’ils télé-travaillent, les profs et que, même, chaque matin, chaque parent mesure l’envergure de leur mission avec les devoirs à faire faire. De l’aplomb de Sibeth Ndiaye ou de sa bêtise, ou des deux, on ne sait ce qui est son arme la plus redoutable. Depuis mon balcon de poche et de fortune (Paris soleil, à nous deux !), je laisse Twitter s’étriper : faut la virer, la garder ; certains parlent de fusible commode, d’autres d’incompétente notoire. Elle est pourtant parfaite dans son rôle. Reine de la diversion, elle occupe les esprits. Son maintien, ou non, au gouvernement est affaire de temps, donc de stratégie. Faire durer la bouc-émissairisation, c’est gagner du temps de cerveau disponible.

SOIR. A la télé, Christophe Castaner annonce des chiffres terribles. Depuis le confinement, en zone gendarmerie, c’est +32% de violences conjugales. A Paris, +36%. L’émission spéciale, qui végétait jusque là, dans son habituel bavardage entre experts confits et confinés sur place (toujours les mêmes, au discours grosso modo rassurant, pour nous et surtout pour le gouvernement), prend soudain une tournure d’un autre temps.

Le ministre de l’Intérieur dévoile qu’il voudrait, comme en Espagne, que les pharmacies deviennent des lieux d’alerte, des refuges pour femmes battues, que ces dernières pourraient y venir, dans ces officines de la résistance, avec un mot de code pour déclencher l’alerte immédiate. Castaner donne l’exemple espagnol : « Je voudrais des masques 19 », et le pharmacien comprend. Mais le ministre se reprend, lui plus calme qu’à l’ordinaire, tellement fatigué, jamais vu autant usé depuis que je l’observe, il dit que ça doit être une autre expression codée, laquelle, on l’ignore, et son lapsus dit aussi l’étendue du marasme : il n’y a pas plus de masques 19, qui n’existent pas, que de certifiés FPP2, qui n’existent plus, dans les pharmacies de France.

A 20h, #OnApplaudit. Cette fois, je sors une casserole. Plus de bruit, comme hurlait La Mano Negra, au bout d’une heure de concert, avant de repartir pour autant de temps et de dinguerie. Dans l’immeuble d’en face, le plus petit des voisins exulte. Mon boomtchak boomtchak doit le rassurer : les adultes, aussi, sauraient donc faire les fou-fous.

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 7/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps