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Police

trajec(his)toire (vraie)

christian, 34 ans, ex-gentleman cambrioleur

Par emma, 23 mai 2002 | 21399 Lectures

Christian, bébé de six mois. Battu par le compagnon de sa mère. Placé en pouponnière, puis chez sa tante, puis chez ses grand-parents, à Gentilly, où vivent ses deux frères aînés.

« C’était une cité de barges. A 10 ans, je vivais en bas de chez moi. Je pensais que c’était rétrograde d’habiter avec ses grand-parents. Ma grand-mère me disait par la fenêtre : « Doudou, viens manger ta soupe », c’était la honte, elle me faisait porter des vêtements ridicules, des sous-pulls orange faits maison, qui grattaient, des chaussures de gonzesses avec plus de talons que de chaussure. Je voulais des pulls marins avec des boutons sur le côté comme les copains. J’ai glissé comme ça : à 11 ans je volais des fringues dans les boutiques. Je piquais de tout, tiens, un poisson sur l’étalage, je le prends. Les engueulades ne servaient à rien, j’étais hyper menaçant. Puis le vol devient organisé. Des moteurs, des motos, des voitures. Je suis revenu chez le poissonnier mais cette fois j’ai pris sa moto, à 12-13 ans. »

Christian, 13 ans. Après une colonie de vacances mouvementée, il est envoyé dans une institution pour cancres de bonne famille, à Montlhéry (91).

« Il y avait des traitements épouvantables, le directeur devait être un amoureux des années 30, manquaient juste les casquettes et les godillots. J’ai vu un prof déchirer une oreille avec une règle, on devait se laver en deux minutes à l’eau froide, au moindre bruit dans le dortoir on devait se mettre à genoux ; et un bruit de plus on tournait en rond dans la cour, en slip, en plein hiver. J’ai découvert la fumette, avec un copain sénégalais rasta, un vrai. Au bout de trois mois, avec deux copains, on s’est fait Alcatraz. On a programmé l’évasion un mercredi après-midi de cinéma italien sous-titré, avec un scénario qui pue, à te donner envie de prendre un chat et de le caresser. On a ouvert un grillage, marché sur de la tôle ondulée, sauté d’un mur immense, je me suis explosé le coccis. On s’imaginait recherchés par toutes les polices, on était heureux parce que libres. »

Christian, 14 ans. Inscrit dans un lycée de Vitry-sur-Seine, entame une formation de cuisinier, « me voilà avec une toque, du délire, rien ne m’intéressait, même pas cosmonaute », et devient dandy cambrioleur.

« Je suis parti vers un truc de ouf, dans un milieu rebeu. Vol de fringues, de voitures, deal de shit. On s’appelait les reurtis, les tireurs. Prendre seulement à des gens qui avaient de l’argent, qui seraient remboursés par les assurances, c’était notre truc moi et ma famille. J’avais ma tête d’ange, ma coupe à la Mireille Mathieu, on prenait, on sortait calmement, la porte faisait gling-gling, on courait jamais, on prenait une voiture, clac-clac. On était habillés en Yves Saint-Laurent, Lapidus, Rodier, Daniel Hechter, Cardin, c’était pour être reconnu des siens et se faire valoir auprès des autres. On allait danser au Pacific Club, des Minelli aux pieds. On revendait dans les cités. On n’a jamais été dénoncés. Puis j’ai été viré du lycée. On m’a accusé d’avoir vendu de la came à des petits. C’était faux. »

Christian est inscrit au lycée Boileau de Champigny, et placé dans un foyer de la Ddass, à Joinville-le-Pont.

« C’était pas un lieu où on réfléchissait à ce qu’on pouvait faire avec des mômes. Les éducateurs, on pouvait quasiment pas les voir, c’était « repasse demain ». Je fumais trop. Ma première vraie histoire d’amour, c’est là, c’est Brigitte, une fille magnifique avec une cicatrice sur le ventre, immense et large, que je sentais sous ma main quand je la rejoignais dans son lit, en cachette. Une cicatrice qui créait de l’amour et du dégoût. Son père avait voulu la violer, elle s’était ouvert le ventre devant lui. J’ai rencontré Sims au foyer. Un boxeur black américain, qui m’a appris à prendre conscience de ma peur, ma peur des autres. Mon éducateur, c’était lui. Il me protégeait des agressions. J’ai eu ce privilège de voir des scènes de film, avec des coups des vrais, un match magnifique, t’ as mangé, au suivant. Ce mec-là pouvait pas mourir. Aujourd’hui, il travaille dans le spectacle. Brigitte, je l’ai revue clocharde, des années plus tard. Elle s’est jetée comme une folle dans mes bras. J’étais en costume, responsable d’une agence de location de voitures. J’ai flippé, je suis parti. »

Christian, 15/16 ans. Entre au foyer d’action éducative d’Arcueil, devenu aujourd’hui son unique famille.

« C’est là que j’aurais du m’en sortir, parce que j’avais un éducateur extraordinaire, Laurent H. Le dimanche, on allait ensemble courir au parc de Sceaux. Mais ça ne s’arrangeait pas. Je n’étais plus du tout scolarisé. Je travaillais avec Malika, du foyer, qui avait un art majestueux de la tire. On prenait les sacs à main dans les beaux quartiers, Odéon, Saint-Michel, Trocadéro, elle pour son héroïne, moi pour les fringues. Puis, avec trois copains du foyer, on a fait un cambriolage à Sceaux. Que je voulais pas faire, mauvaise intuition. Le jardinier de la maison voisine nous a vus, les flics nous ont serrés. Je me suis fait choper pour la première fois. Quelques semaines de détention préventive à Bois d’Arcy. Une minute en incarcération, c’est d’une longueur… C’est Laurent qui m’a fait sortir. J’ai été condamné à 5 ans avec sursis, et à la privation de mes droits civiques, jusqu’à 25 ans. »

Christian, 16 ans-34 ans. A exercé vingt métiers.

« C’est l’amour qui m’a sauvé. J’ai continué à faire quelques conneries, mais j’ai passé mon permis, acheté une voiture, beaucoup travaillé, j’étais un mec carré, carré-carré, la chance que j’ai eu de donner l’image d’un homme droit à mon grand-père avant qu’il ne parte ! La prison m’a fait énormément de mal et forcément du bien. J’ai vécu en Guadeloupe, puis dans des cités de merde où les ennuis me poursuivaient. J’ai une petite fille de 9 ans, je vis avec ma nouvelle compagne à Bussy-Saint-Georges, c’est tellement bien une ville propre où les gens vous regardent et vous disent bonjour. Je suis allé chercher du muguet dans la forêt d’à côté, j’avais jamais vu des bois d’aussi près… Je fais de l’intérim. Je suis une formation pour conduire des bus. Il y a dix ans je considérais que je m’en étais sorti. Aujourd’hui, je lutte pour ne pas replonger tous les matins. Parce que je ne trouve pas de vrai boulot, bien et stable. Il y a une inégalité due à ma naissance, un racisme social. J’ai pas de diplôme ; et y a pas de validation des acquis dans ce pays. Etre un homme, c’est ce qu’il y a de plus dur. »

Messages

  • Effectivement, il n’y a pas de validation des acquis pour la basse classe. La haute, elle, auto-validera toujours le fait qu’elle soit ce qu’elle est : la royauté moderne.

    Tant pis pour nous. Il faut ramer et c’est déjà beau de le dire sur le net...

    • on peut vivre autrement que dans une classe quelconque, s’intégrer dans cette société de merde trés peu pour moi,leur reconnaissance,validation ,qu’elle terme immonde, ils peuvent ce la foutre au cul,quand a l’étalage sur le net..j’vous laisse vos galére je retourne sur mon vaisseau pirate.RC

« les matons m’ont dit : « vous êtes libérable » »

En route !