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#Coronavirus

Corona Chroniques, #Jour57

Par David Dufresne, 11 mai 2020 | 210099 Lectures

JEUDI 30 AVRIL 2020 - JOUR 46

MATIN. Le petit frère et sa grande sœur font des sauts de cabri, comme les enfants savent faire : sur place et plein de cris. Leur mère sourit devant l’étal improvisé. Tout le monde sourit, à dire vrai, de ce voyage dans le temps, et l’inconnu, on dirait Paris d’Avant-Guerre, par Atget, ou juste Après, par Doisneau, avec ses marchands de rien, au coin des rues, un vague plateau, deux tristes tréteaux, petites échoppes pour survie.

Au vendeur, la mère :
- Et vous en faites pour les enfants ?
- Oui, des roses ! Des bleus ! Des colorés !

Les enfants sautent de plus belle, et dégoupillent les clichés. Le petit veut rose ; la grande, bleu. C’est la sortie du jour, bonheur de tout, et de jeu à la marchande, instant volé au vol de nos journées.

- Et les élastiques ? poursuit la mère.
- Ici, sur place, mon père va vous les coudre.

Le rideau de fer est baissé au deux tiers et une petite table, sur le pas-de-porte, empêche l’accès à la boutique, qui a mieux que pignon sur rue, elle fait l’angle, c’est son heure de gloire comme jamais. Au-dessus de la table, le marchand a fixé une corde sur laquelle sont exposés tous les modèles. Sur la table, c’est le stock.

Deux amies s’approchent.

- Tu l’aimes pas, celui-là ? Avec des cœurs ?
- Ah non.
- Et avec des fleurs ?
- Non plus.
- Et le beige ?
- Ah, non, non ! Le beige, ça me va mal au teint !
- Et c’est combien, monsieur ?
- C’est 4 euros.

Au loin, une habituée de la maison, qui fait comme moi, qui écoute, et qui savoure, retient un petit rire, ah l’inflation ! Hier encore, ils étaient à 3€ les masques ! Au sommet de la devanture, sur le store laissé déchiré, il est écrit Retouches ; à gauche, un petit panneau dit tous vêtements - femmes - hommes - enfants - cuirs - doublures - rideaux. Et maintenant, jour de courses d’avant 1er mai, c’est l’attroupement : ça discute filtre, ça discute fil de fer au niveau du nez, ça tient mieux ; en vitrine, une vieille Singer assiste au défilé de mode du quartier ; dans l’atelier, on distingue une ombre, le père du vendeur, courbé sur sa machine, entre deux surpiqûres ; un badaud s’arrête à son tour, demande où est la queue, et fait son intéressant, il donne des cours d’économie sur l’économie parallèle, les artisans au noir versus les industriels qui sauvent la France, avant qu’on comprenne qu’il voudrait des masques en jeans, pour son fils, qui porte que ça.
- Et vous, vous vous promenez souvent ? demande l’habituée à l’inconnu.
- Ne le dîtes pas, mais j’ai deux attestations. Une pour la première heure, une pour la seconde.

APRÈS-MIDI.
Appel de la vaillante, ma vieille mère. La carte des zones est sortie, et le sol se dérobe, je suis en rouge, en rouge, et le déconfinement s’éloigne, je comprends pas, et la colère monte, météo des séparations, ils ont dû se tromper, tout autour de chez elle, chaque département, c’est jaune, ou même vert, et elle vit à 600 kilomètres. #OnOublieraPas.

Pas plus qu’on oubliera ce reportage de StreetPress sur les approvisionnements dans les quartiers populaires. Ici, Château-Rouge, dans le XVIIIe à Paris. Château-Rouge qui cumule tout, rien à voir avec mon XIVe, de bel ennui et de classes moyennes ; Château-Rouge : la pauvreté, la drogue, les logements insalubres, la promiscuité et un arrêté préfectoral tout spécialement ciblé — tout commerce doit fermer à midi 30 pour éviter ce qu’un rapport de la commissaire centrale de l’arrondissement appelle « un phénomène dit de “Tourisme alimentaire” ». Au premier jour du confinement, Château-Rouge avait aussi eu les égards du barnum : d’abord l’œil de BFM, puis la casquette du préfet. Quarante jours plus loin, StreetPress est donc retourné sur les lieux de la dîme et raconte les files d’attente interminables ; les rondes de police à répétition ; les amendes à la pelle, la brutalité faite système. Deux poids, deux mesures, totale injustice.

SOIR. A 19h59, sur BFM TV, tout est bon dans le cochon — en attendant une interview « exclusive » du professeur Didier Raoult (interview qui ne montrera rien, hormis la dextérité du gars à se moquer des journalistes, appâtés par l’exclusivité hasardeuse, plutôt que par la quête d’explications concrètes). Lidl met les applaudissements du soir en rayon. Ça s’appelle un carton publicitaire et celui-ci annonce, sans rire :

« Lidl soutient ”20h on applaudit” sur BFM TV et s’associe à la solidarité nationale en applaudissant aussi tous les salariés de la chaine alimentaire. »

Sans que l’on sache si les deux derniers mots s’adressent à Lidl, qui veut faire du gling-gling tiroir-caisse, ou à BFM, qui veut faire du bling-bling-audimat.

Un second carton précise que « l’ensemble des recettes générées par ce partenariat seront reversées à la Fondation des hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France  » sans préciser que sa présidente est Brigitte Macron.

A 20h, #OnGifle.

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 937 Mbps