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#Coronavirus

Corona Chroniques, #Jour57

Par David Dufresne, 11 mai 2020 | 208919 Lectures

DIMANCHE 10 MAI 2020 - JOUR 56

MATIN. C’est la quille — vraiment ?

Plus que quelques heures, et aura sonné le temps de faire son sort au Pendant (et à l’Avant — mais comment, et avec qui ?). Douce veillée d’armes en perspective, dimanche de mai, derniers écrits, carnets rangés, moto révisée pour une escapade de minuit — et on rend l’appartement propre comme un sou neuf, l’aînée de 21 ans débarque demain, pour faire escale et embrassades. Une enveloppe kraft accueille les attestations, archives froissées de nos acceptations obligées — pour ne pas oublier.

Ultimes messages de Nicolas, le médecin de garde de nuit des Hauts-de-Seine (cf. Corona Chroniques, #jour 54). En ces dernières heures, notre correspondance vire à la conversation, au speed dating in extremis d’avant la cloche de fin de mise en cloche, vaine tentative de prolonger un temps cette tranche d’Histoire ? Désir, surtout, de ne pas laisser cette panique mondiale sans égale s’échapper comme ça, aussi facilement qu’elle nous est tombée dessus brutalement. De ses nuits de détresse sans fin (double-gardes, 74 au compteur depuis le 16 mars — total respect), Nicolas pointe un phénomène jamais ressenti dans ces proportions : « la recherche des patients d’une complicité dans l’explication, une narration affranchie du storytelling des médias et des politiques. Un besoin de communion supérieur à d’ordinaire, toutes origines socio-professionnelles confondues. Parler pour comprendre, savoir ce qui protège ou rapprocherait, explorer le possible… On m’inviterait presque à casser la croûte entre familiers. Que tous ces gens attendent la monnaie de leur pièce en retour, dès demain, serait logique : se réparer individuellement et réparer le groupe social. »

Entre les lignes, Nicolas se révèle par petites touches — noctambule des eighties, époque Pacadis, Paquita, Bains douches et boites de nuit, sa médecine est un night-clubbing par d’autres moyens — serait-ce donc ça, le secret de nos échanges ? La Nuit qui nous unit, ou plutôt l’attirance pour les levers d’Après, le Covid comme frère de mauvaise fortune, viral et en avant ?

Dans sa dernière missive, le toubib finit par évoquer sa fascination pour ceux qu’il appelle le groupe des suggestibles, les invisibles influençables, ceux qui « ressentent physiquement le message anxiogène à force de martèlement. La respiration est au cœur du mécanisme : ils sont obsédés à tort, puis à raison, par la dyspnée médiatisée, l’accélération de la respiration, puis par le stress. La suggestion infuse le corps et tend à contrôler l’esprit. La barrière mentale rompue, je sens un désarroi massif et de quoi envisager toutes les ingénieries sociales possibles. » J’insiste une dernière fois, et une heure plus tard, message suivant, soudain, éclair de lucidité, demain se profile : « Dans le 92, en deux mois, nous sommes passés du film de guerre froide au film de SF. Il me traverse l’esprit que certains aux commandes ne devraient pas en abuser. Et qu’ils feraient mieux de ne pas foncer dans le tas en mode « comme avant ». »

APRÈS-MIDI. Visite à ma librairie de quartier (cf. Corona Chroniques, #jour 53) et retrouvailles sous plastique avec son tenancier, derrière son masque et sa barricade de Plexiglas tue l’amour. Mais il est là, enfin, et il est comme tout le monde, le même et un autre, cheveux allongés et traits tirés, inquiet et soulagé. Et Olivier qui tient parole, qui agit exactement comme convenu par courriel il y a six semaines déjà (Corona Chroniques, #jour 18), il click and collect son bras dans la vitrine et empoigne Feel like going home, immobile depuis tout ce temps. A la dédicace promise, Olivier écrit : « Pour David, ces légendes du Blues et du Rock ’n’ Roll, en souvenir du confinement… De la part de l’auteur absent de Paris, en ce glorieux mois de mai 2020 ». Et de vive voix, il ajoute cette sentence, de circonstance, surgie d’un autre livre et de nos vies nouvelles : « le Blues est un effondrement par le haut. »

SOIR. À 20h, #OnSePrépare. En France, 26 380 personnes sont officiellement décédées du Covid-19 ; 280 000 dans le monde (bilans provisoires et optimistes, comme ils disent à la radio). À 22h, #OnEstPrêt à rouler, casques et masques. Mais à 23h, Paris pestilentiel, une odeur inconnue envahit la ville, nouvelle alerte partout, volets qui se referment, IMPOSSIBLE DE SORTIR. Sur Twitter, la mairie de Paris signale que l’origine de la double peine est inconnue ; les pompiers rassurent, cette puanteur serait une affaire d’égouts et d’intempéries, l’orage d’hier et la pluie déconfinée depuis, et voilà que ça brasse en sous-sol : les mauvaises habitudes voudraient déjà remonter.

Sur BFM, la soirée spéciale déconfinement sombre à son tour dans le tragi-comique, la fête est bien gâchée, un oracle prédit qu’on va tous mourir. Sous l’homme-tronc, l’étiquette prétend que Nostradamus est ancien chef d’entreprise et démographe ; le bougon le répète, si on va pas tous au boulot, demain, on va tous mourir, demain. A minuit, dans l’immeuble en face, une main vient d’allumer le salon. Le petit voisin serait-il de retour ?

Moral du jour : 9/10
Ravitaillement : 4/10
Sortie : 1
Speedtest Internet : 937 Mbps