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#Coronavirus

Corona Chroniques, #Jour57

Par David Dufresne, 11 mai 2020 | 208831 Lectures

MARDI 24 MARS 2020 - JOUR 9

MATIN. Sur BFM TV, un type fait de grands gestes et de grandes phrases. Il « lance un appel » à rejoindre « la grande armée de l’agriculture française ». Le voilà qui exulte maintenant, il invoque l’« armée des ombres », et se reprend, « heu... l’armée de l’ombre », et nous enjoint de la gagner.

200 000 bras sont nécessaires dans les champs.

L’homme brasse de l’air et l’Histoire (on lui dit pour la Grande Déroute de la Grande Armée de Napoléon ? Et pour l’Armée des ombres, de Melville inspiré de Kessel inspiré de la Résistance face à l’occupation nazie ?). Même son interlocuteur semble trouver ça un brin déplacé, et pourtant, il lui en faut à l’adjudant Jean-Jaques Bourdin pour soulever une paupière.

« Je veux lancer un grand appel aux femmes et aux hommes qui, aujourd’hui, ne travaillent pas, à celles et ceux qui sont confinés chez eux dans leur appartement, dans leur maison, à celles et ceux qui sont serveurs dans un restaurant, hôtesses d’accueil dans un hôtel, aux coiffeurs de mon quartier. Je leur dis : rejoignez la grande armée de l’agriculture française. Rejoignez celles et ceux qui vont nous permettre de nous nourrir de façon propre, saine. »

Dimanche, dit-on, la re-re-re-re-re-re-re-re-re-re-re-diffusion de La Grande Vadrouille avait encore cartonné (5 millions de fugitifs, confinés devant France 2). En écoutant l’illuminé, je me demande s’il ne serait pas un figurant échappé du casting à qui le gouvernement aurait confié une réplique, un petit moment de gloire, dans cette drôle de guerre sanitaire...

Didier Guillaume, c’est écrit dessus. 
Il est ministre de l’agriculture et de l’alimentation.

Et sa langue qui fourche (sans jeu de mot) dit l’inconscient qui nous menace : devenir des ombres. Tous aux champs. Tous précaires. Tous courbés. Devenir comme ces exploités que nous refusons de regarder, été après été, maghrébins de saison, sans papier à vie. Au moins, c’est le mérite de cette pandémie : les sans grades gagnent du galon, chaque jour, y compris dans la plus libérale des presses. Les infirmières et les caissières, les driveurs de supermarchés et les éboueurs, et, désormais, les petits soldats oubliés de « la grande armée de l’agriculture française ».

Des ombres en puissance. La Loi d’urgence sanitaire, votée dans le week-end, ouvre littéralement cette perspective de casse sociale. Elle porte en elle la liquidation du droit du travail. Mais qui s’en soucie ? Qui se soucie de ce virus social en germe ? Le documentariste Christophe Del Debbio a fait les comptes (par email). Dimanche, après le vote dans la nuit de ces mesures d’exception, le JT de TF1 de 13h a consacré 12 secondes à la loi ; celui de France 2, même heure, 30 secondes bien tassées ; rien dans le 20h de TF1 (pourtant édition spéciale, 52 minutes) et à peine une phrase dans un vague reportage au 20h de France 2.

APRES MIDI. Toujours infoutu de lâcher mes écrans. Bureau, chambre, cuisine, salon, toilettes, couloir, c’est Coronaweb toute la journée, au moindre instant, à scruter courbes et analyses, chiffres et reportages. Et même dans ma nouvelle extension côté rue : entre les volets et le garde corps de ma fenêtre, un balcon de fortune avec couette et coussin comme paillasse pour jambes repliées au soleil. Vue imprenable sur le manège, en bas, des téméraires qui zigzaguent en quête d’air et de fruits frais.

Sur les réseaux sociaux, les rumeurs d’amende arbitraires pour non respect des consignes de déplacement pullulent. On y lit ceci, entre autres :

« En sortant de son supermarché. Contrôle. Elle sort le papier. Ils font l’inventaire, sortent deux paquets de gâteau et demandent « ce sont des produits de première nécessité ? » Elle se défend, interroge le texte qui dirait quoi manger... bref : 135€ d’amende. Elle s’agace, le ton monte. Elle écope de 360€. À la base : deux paquets de gâteaux dans son sac de courses pour la semaine. »

Autre scène, téléfilmée cette fois. Une femme se fait contrôler par des gendarmes à la sortie d’un supermarché. Dans son caddie, un cliché de la malboisson : une bonne demi douzaine de bouteilles de Coca, et rien d’autre. La femme se fait risée de Twitter, et des flics : « vous prévoyez une gastro, Madame ? »

Le message est clair. Deux forces seraient actuellement en manœuvre sur le territoire : l’armée des bras (à prix) cassés qu’on enverrait à la campagne, et les bras armés qu’on envoie à la périphérie sonder les âmes et les achats.

SOIR. Des lecteurs attentifs de ce carnet m’envoient leurs calculs. Il semblerait que, samedi, j’ai sur estimé la générosité du bon Bernard Arnault, avec ses 6 millions d’euros investis dans la fabrication de masques. Sur 97 milliards de sa fortune estimée, disais-je, ses 6 millions seraient l’équivalent d’une demi baguette. Pas même. Un quignon, si j’en crois Myriamthou :

« 6x10⁶ sur 97x10⁹ ce qui donne 6/97×10³= 0,00006185567, pour une maison de 200k ça donne un don de 12,37 € »

Ou, plus parlant encore, RoL57000 :

« 97 milliards, Arnaud donne -> 6 millions €
Toi tu gagnes :
97 000 € -> 6 €
10 000 € -> 0,60 €
1 000 € -> 0,06 € »

A 20h, #OnApplaudit. En face, le petit voisin saute de plus belle. Ce soir, il parvient même à ouvrir, seul, la fenêtre. Sait-il que le Conseil scientifique voudrait lui faire gagner encore un mois de joies du soir ? Au coin de la rue, devant la boulangerie, une voiture de police fait sonner sirène. Une voix, descendue des étages : « éteins ton pin-pon, toi ! »

  • Moral du jour : 6/10
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