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#Coronavirus

Corona Chroniques, #Jour57

Par David Dufresne, 11 mai 2020 | 208946 Lectures

LUNDI 23 MARS 2020 - JOUR 8

MATIN. Sortir, ne pas sortir ? Aller saluer le boulanger, et s’il n’était pas là ? Avec Anita, on se promet qu’on le fera. On se dit qu’on devrait, marcher un peu, main dans la main, lâcher nos putains d’écran, qui filent migraine et yeux rouges, sortir de la petite folie qui gagne le petit appartement. Il fait si beau, sec et froid. Et puis : la frousse.

APRES MIDI. Obsession : que se cache sous la loi d’État d’urgence sanitaire, passée hier dans notre monde, comme au garde à vous ? Les cent pas dans la maison, les interrogations qui s’additionnent, et ces maux de tête qui reprennent. Et ces morts : Italie, Espagne, l’ami d’un ami. Manque d’air, de rencontres, manque de visages.

Au téléphone, William Bourdon a ses envolées d’avocat, dans sa voix chaude, et sa gestuelle que j’imagine. Il montre, aussi, les inquiétudes du défenseur des Droits qu’il est : « L’État d’exception offre toujours une tentation opportuniste de penser que la répression est le remède adapté à une situation de crise. Un remède qui, sournoisement, s’inscrit parfois dans le marbre de la loi. »

L’avocat en est convaincu, et il est atterré : la pénalisation en cas de récidive de non respect des consignes de confinement, « ça va s’abattre sur les personnes les plus isolées, sur les damnés de la société ». Les premiers chiffres en attestent : à Beauvau, on en brandit un comme un trophée, en boucle sur les chaines d’info et la fachosphère : 10% des amendes du premier soir concernaient la Seine Saint-Denis. Et, comme toujours, Bourdon finit par glisser un sourire, à l’adresse des puissants : « Et si cette loi avait été l’occasion de prévoir la mise en danger d’autrui avec la circonstance aggravante en bande organisée ? »

Raphaël Kempf, aussi, porte la robe. Un jeune avocat, rencontré dans les prétoires des comparutions immédiates des Gilets Jaunes. Un infatigable qui, lui aussi, n’a pas quitté Paris. Lui aussi télétravaille, c’est notre chance, travailler à distance, l’ordi comme outil, le mail comme truelle, on sait faire, on peut faire, privilège de classe. Kempf, aussi, est préoccupé par cette loi.

A lui, comme à Bourdon, j’essaie de faire --- mal --- l’avocat du diable. Pourquoi donc s’intéresser à cette loi urgente d’État d’urgence, alors que nous sommes, tous, plongés dans un état de sidération soudaine, sous la menace de mort collective et brutale ? Pourquoi ressasser en permanence ces questions de liberté quand la catastrophe des catastrophes survient dans nos rues désertes ? Cette quête d’Idéal au milieu des décombres qui s’annoncent ?

Kempf, qui s’y connait (il a publié Ennemis d’Etat, sur les lois scélérates du XIXe siècle et leur permanence jusqu’à aujourd’hui ) a cette réponse --- qui sauve ma journée : « Ne jamais se satisfaire des désirs de contrôle et d’ordre. Ce à quoi nous assistons est avant tout à une crise sanitaire, une crise sociale, une crise d’organisation ».

Dernier appel de la journée, à Arié Alimi, autre maître des cours de justice, croisé, lui, un jour de février 2019, au parlement Européen, où nous étions conviés pour une conférence sur les violences-policières-qui-n’existent-pas-mais-que-tout-le-monde-filme. Lui aussi est à Paris, lui aussi télétravaille, et lui aussi est inquiet. Cette loi, qui permet à l’exécutif de tout régir, ou presque, par ordonnance, c’est « plus de pouvoir au pouvoir, sans contre pouvoir. C’est plus de pouvoir aux juges administratifs, aux préfets, aux policiers, au Conseil d’État ». Droit de la famille, droit du travail, libertés publiques, il alerte sur les coups du butoir potentiels.

SOIR. Edouard Philippe annonce, pas bien précis, et comment pourrait-il l’être, que notre enfermement, c’est pour quelques semaines encore. On aurait dû flâner dans le quartier : pas pire sentence que celle dont on ne connait pas la fin. A dire vrai, le calme ministériel force le respect, on dirait que le Premier encaisse tout, même de n’apparaître qu’au milieu de la pièce, à la douzième minute du journal de TF1 --- c’est ainsi, désormais, les Nunez, Castaner, Philippe, dévalorisés, ne sont plus têtes d’affiches des JT mais de simples invités de ventre mou, comme les autres, ou quasi.

Le décor de son duplex tient de la série Baron Noir, une vague ressemblance avec l’idée des dorures de la République, pas vraiment L’Elysée dans le feuilleton, ou, ici, pas vraiment Matignon, mais tout comme. Ce bureau impeccablement vitré, avec un Philippe en double, canal officiel, je rassure, canal catastrophe, en reflet inversé, panique générale ; ce bureau vide, avec en arrière fond quatre dossiers à spirales trop bien ordonnés, est-ce bien le sien ? Et ces micros, au revers de sa veste, qui lui a délicatement posé : lui même, ou un preneur de son sans distanciation sociale ? Et ses lunettes, posées royalement en avant de lui : signe de sagesse paternelle ou de myopie de chef de patrie ?

A 20h, #OnApplaudit. Comme chaque soir, le cadet des trois frères, à sa fenêtre, dans l’immeuble d’en face, fait des petits cris d’indien, et des sauts de gamin. Ce soir, on se salue, comment ça va bonhomme, il rit de plus belle, à demain à demain, il lance.

NUIT. Texto d’un inconnu :

« Bonsoir, j’ai trouvé ce site en ligne : http://plaintecovid.fr J’ai vérifié son contenu. Ça m’a l’air sérieux. Je suggère que ce soit diffusé massivement. Bonne nuit ».

La grande idée : un générateur de plaintes contre X, pour « mise en danger de la vie d’autrui ».

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 5/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps