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#Coronavirus

Corona Chroniques, #Jour57

Par David Dufresne, 11 mai 2020 | 208653 Lectures

JEUDI 19 MARS 2020, JOUR 4

MATIN. La folle du quartier qui prophétisait la fin du monde, trois fois par jour, en hurlant d’un trottoir à l’autre, a disparu. Impitoyable Covid-19, pas même reconnaissant envers ceux qui l’annonçaient.

Disparu, aussi, le SDF au pied du distributeur de la Poste, un vrai/faux éborgné des Balkans. Et celui que j’aimais le plus, vague cousin d’un Philippe Noiret de la cloche qui soliloquait à voix basse et toute la sainte journée, j’arrive à rien aujourd’hui, personne me donne, je suis pas bon, je sais pas, j’attire pas les regards --- emporté, lui aussi.

Ils me manquent, ces qui-ne-sont-rien.

Tout manque. La pollution, les bagnoles, les klaxons, les cris, les rires, les putains t’es où hurlés dans les téléphones, les écoliers de 8h, pressés, et les mêmes, au goûter, rieurs.

Au moins, il y a Pierre, le livreur de plats préparés de la maison M., en bas de l’immeuble. Ce matin, Pierre portait un masque, terrible, un cache cou noir. Monsieur M., le bon boucher, l’attendait sur le pas de sa porte, armé d’un long couteau. Ambiance.

Monsieur M. est un artisan qui n’a pas bougé depuis des lustres, tout comme sa devanture, un joyau de l’art 1970, lettrage Barbapapa, orange, céramique marron, volailles-triperie-charcuterie, le plus popu du quartier, quand les autres se donnent des airs (tablier gris, casquette à l’ancienne) pour sur facturer aux bobos.

La distanciation sociale a ses vertus : Pierre et Monsieur M. parlent fort, assez pour converser à deux mètres, et que des bribes remontent les étages. Pierre est en forme, semble-t-il. Et pourtant, les nouvelles...
- La charchut’, ça marche plus. Les charcutiers purs, les gens viennent pas. Je sais pas pourquoi. Ils ferment. Les Brasseries ? 50% de mon boulot. Closed. Y a que vous, les bouchers, qui marchez, et encore, pas tous.

Les bouchers.
La boucherie.
Paris.

APRES MIDI. Dans Le Monde, des nouvelles de l’ancien monde. Le quotidien cite « un membre du premier cercle  » d’Emmanuel Macron, galvanisé par l’audimat du patron : « On disait que le président avait perdu le fil avec les Français. On se rend compte qu’il reste une ancre. Le pays est unifié autour du président ». On dirait le Philippe Noiret de ma rue. De la comédie pour quémander un peu de considération. Sauf que l’un a toutes les excuses du monde ; l’autre, qu’un sourire martial pour cacher sa propre masquarade.

SOIR. Des banlieues surgissent des vidéos de contrôles piétons. Grigny, Torcy, Asnières, ailleurs, les violences policières ne cessent pas. Je relaie sur Twitter celles que je peux sourcer. Coup de pied dans les couilles, balayettes par derrière, corps bousculés, jetés au sol, policiers avec ou sans masques, excédés, fantassins déroutés d’une politique en déroute, hurlements. Aux fenêtres, ceux qui sont #restezchezvous filment. En masse. Effet indirect du confinement : ces vidéastes amateur captent les pratiques policières d’ordinaire invisibles, ou presque.

A Nice, ville pionnière en matière sécuritaire, Big Brother is Watching You pour de bon. Une société locale a mis en place un engin de contrôle redoutable, un sombre drone muni d’un haut parleur, qui crache en boucle « rappel des consignes relatives à l’épidémie de Covid-19 : tous les déplacements hors du domicile sont interdits, sauf dérogation. Veuillez respecter les distances de sécurité d’au moins un mètre entre chaque personne ». Il y a peu, des amis avaient relayé une vidéo du même genre, en Chine, tout le monde y avait cru, c’était la Chine, et c’était pourtant un montage. Rien de tout ça, ici. Big Brother est réel, et présentable : il a des allures d’archange à fine silhouette. Sur la vidéo, l’oiseau de mauvais augure survole les bâtiments, plane au dessus d’un Monoprix, débite ses ordres, et redescend, démonstration faite.

Hyperbole de la catastrophe en cours : puissante, aérienne, en surplomb.

Aux étages supérieurs de mon immeuble, on fête. Au son de sa voix, le garçon doit avoir à peine 7 ans. C’est son anniversaire, sous Coronavirus et sans amis. Ses parents ont confectionné une boule disco, dont les reflets lézardent les murs d’en face, à la grande joie des autres 7 ans, qui dansent en imaginant gâteau et cadeaux. 20h, #OnApplaudit.

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps