SAMEDI 28 MARS 2020 - JOUR 13
MATIN. Elle est constituée d’un grand carton et de feuilles A4 rassemblées sur 1 mètre de haut sur 2 de long environ. La pancarte façon collage dit:
Vous voulez sortir de chez vous ? Alors : RESTEZ CHEZ VOUS ! Signé : Un mec qui veut vraiment sortir de chez lui
Elle trône en face de chez moi, deux étages plus bas, telle une marquise improbable au-dessus du Carrefour Market, désormais plaque tournante salutaire du quartier. Le voisin l’a probablement fixée dans la nuit, sur son balcon (lui, c’est bien d’une véritable avancée sur la rue dont il dispose, pas d’un truc bricolé comme chez nous ; lui c’est un royaume de 3 mètres carrés avec table pliante en métal Ikéa, plante Ikéa, cendrier Ikéa, et, terrible et narquoise, une chaise longue Ikéa).
Le matin, c’est son immeuble qui profite du soleil. Je guette. A quoi ressemble ce mec ? J’aimerais savoir quelle tête de confiné il a, ce qui pourrait nous rapprocher, ou, qui sait, nous fournir de la bonne distance-sociale naturelle ? Sa banderole a un côté black bloc, renforcée, solidement harnachée au garde-corps et, à y regarder de plus près (la rue déserte nous sépare). Son intérieur du voisin est assez quelconque, si ce n’est quelques tableaux posés à même le parquet, et pas de ces croûtes suédoises qu’on s’achète à 20 ans et qu’on jette à 30, non, des toiles qui confèrent un peu d’âme à son appartement. Le manifestant est-il à bout (qui veut vraiment), est-il seul (un mec, pas deux, pas une famille) ?
Mais il ne vient pas. Il ne se présente pas. Il ne sort pas. Il ne prend pas le soleil, le con. Sa chaise longue est plus rageante que jamais: vide, illuminée, à l’air libre.
APRES MIDI. Conférence de presse sans presse, ou si peu, d’Edouard Philippe. Les annonces pleuvent, cascades de chiffres, un milliard de masques-qui-ne-servent-à-rien commandés, 14 000 lits de réanimation bientôt dressés, des tests par dizaine de milliers d’ici juin (juin, ça existe?). L’ensemble offre un arrière-goût d’ORTF (jusqu’au plan final, cruel, d’un départ giscardestien, pupitre vide comme le Transat du voisin) où le Premier ministre distribue la parole sans contradicteur --- sauf, à la toute fin, un journaliste de l’Agence France Presse bien seul, à la voix hors cadre, comme surgie de l’isolement, et censé représenter ses confrères et consœurs retenus. A l’heure du télétravail imposé, on se dit quand même que les services de Matignon pourraient faire un effort et monter une bien nommée conf-call avec, pourquoi pas, quelques franc-tireurs du Skype et de la plume.
Pour Philippe, l’exercice est délicat. L’exercice de l’État, disent les connaisseurs. Il lui faut gérer la crise sanitaire, calamiteuse, et de communication, itou ; les erreurs d’hier et les projections de demain ; confuses les unes autant que les autres ; il faut occuper le terrain, dont chacun a compris intuitivement, et avant le gouvernement, qu’il était mouvant. A cette heure-ci (18h), Edouard Philippe doit être comme le héros d’en face: Un mec qui veut vraiment sortir de Matignon.
Il prend la parole, à sa manière, droite, le port altier comme on disait, les gestes lents, «Complète control» (Clash). Auto justification, estime-et-légitime de soi, il fait le job comme dit cette misérable expression chère aux commentateurs politiques (qui s’apprêtent d’ailleurs à rendre hommage au Brave-Homme-d’Etat). Les experts se succèdent, Philippe en Monsieur Loyal, le pire est annoncé à coup d’euphémismes (les vieux, dans les EHPAD, devront être isolés, traduisons: mourir seuls donc), des demi aveux sont effleurés, mais c’est rapide, c’est fugitif, sur une diapositive, qui liste les morts et les atteints, on lit ce que personne, ici, n’ose vraiment avouer au micro: «La diffusion réelle [du virus] dans la population est bien supérieure». Et soudain, Edouard Philippe reprend la parole, et met tout par terre:
«Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement.»
C’est donc ça, cette prise de parole? Le musèlement, en plus du confinement? Une double-peine injuste, comme toutes les double-peines? En une petite phrase, toute cette petite mise en scène de transparence se révèle pour ce qu’elle est: une mise en scène, justement, uniquement, une de plus, une de trop. Un dispositif qui tient, avant tout, de la méthode Coué (Edouard Philippe finira par lâcher « Le découragement ne fait pas partie de la gamme d’émotions que je m’autorise» --- solennel et sornettes, qui peut le croire? Qui même voudrait le croire?).
Sur Twitter, déjà, l’imagination riante prend le (contre) pouvoir. Un gif «Dites le avec des fleurs» fait le tour, une couronne mortuaire surmontée d’une déclaration d’amour: «Il y a eu retard sur les mesures de confinement ». Sur un autre, détournement des Simpson, un écolier recopie au tableau: «Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de...»
Ces pépites font du bien, elles font tenir. On rit, on cherche une réplique, on s’amuse à nouveau, et puis on passe à autre chose. Avant que ça ne revienne, qu’un ami envoie une parodie, et qu’on se mette à lui en inventer une. Je lui propose celle-ci, et si la réalité, c’était l’inverse: Et s’il y avait eu confinement dans les mesures de retard ?
SOIR. A 20h, #OnApplaudit. Le voisin à la pancarte reste invisible.
Lecture du soir, une chronologie de l’émergence du Covid-19 par Pascal Marichalar, historien et sociologue du travail. Un travail clinique et cinglant, qui s’appuie sur deux sources simples, ouvertes, faciles: le magazine Science et les communiqués de l’OMS.
Ses conclusions sont frontales: «Lorsque le temps de la justice et des comptes sera venu, il nous faudra comprendre comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle : une pénurie absolue de masques, ne permettant pas de protéger convenablement les soignants qui sont au front – qui sont infectés, et infectent à leur tour –, bien trop peu de tests de dépistage (ce qui semble avoir été une décision assumée, y compris aux temps où l’épidémie était encore balbutiante en France, et n’est pas une fatalité en Europe, comme le montre l’exemple de l’Allemagne), et finalement la décision de dernier ressort de confiner toute la population pour une période indéterminée, une arme non discriminante qui est terriblement coûteuse en termes humains, sanitaires (santé mentale) et économiques.»
Avant d’éteindre, j’écris au chercheur pour le remercier.
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