Comment la presse écrite va au Front (national)

Daudin (AFP) : « Couvrir le FN, c’est se débattre entre plusieurs silences »

Guillaume Daudin est un agencier. Un jeune et un sérieux, qui couvre le FN avec une belle rigueur. Dans l’ombre, où son nom apparait si peu, juste mue par le désir de transmettre l’information. Il raconte les relations aigres-douces entre le parti et l’AFP, rebaptisée par les frontistes Agence France Propagande ou Agence France Pravda.

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C’est lors de la conférence de presse Le Pen/Dupont Aignan que L’infiltré l’a croisé. Guillaume Daudin était assis, un peu seul, entre les cadres du FN, venus faire la claque et la Marseillaise, et les quelques journalistes. Ultra-concentré, Guillaume Daudin était là comme une vocation. Un « journaliste hostile », un vrai donc, comme l’a un jour twitté Marine Le Pen.

Comment qualifierais-tu tes rapports avec le Front National ? Et depuis quand travailles-tu avec et sur eux ?

Apprenti à l’AFP, de 2010 à 2012, j’avais déjà fait quelques papiers avec mon prédécesseur Andrea Bambino, qui m’a donné envie de me pencher sur le FN. J’ai décroché la rubrique en novembre 2013. J’ai donc couvert les municipales, les européennes, les sénatoriales, les départementales, les régionales, la présidentielle, et bientôt à venir les législatives, soit un grand chelem, sans oublier le dernier congrès du parti, ainsi que les retentissants six mois ayant abouti à l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du parti… Toute une période passionnante, riche d’enseignements pour moi en tant que journaliste mais aussi en tant qu’individu et citoyen.

Les relations avec le FN sont difficiles à qualifier d’un bloc. Il y a des relations compliquées, parfois houleuses avec certains hauts dirigeants, qui ne répondent que très peu aux différentes sollicitations car ils estiment, a priori, que mes dépêches visent à leur nuire. Et puis il y a d’autres dirigeants avec lesquels mes relations sont professionnelles, courtoises, normales en somme voire agréables. Il y a aussi tous ces cadres locaux avec qui des discussions sur la vie du parti sont possibles sans complication aucune, une véritable richesse pour mon travail.

Le FN parle de l’AFP comme de l’Agence France Propagande ou Agence France Pravda. Comment on vit ça quand on est le spécialiste du FN pour l’agence ?

Moi ça m’amuse plutôt, même si d’autres déclinaisons des lettres AFP m’amusent plus encore :)

Il faut juste voir ça comme des tentatives, comme il peut en exister parfois dans d’autre partis, pour infléchir mon travail dans un sens plus favorable au parti de Marine Le Pen. Les critiques (nombreuses parfois) peuvent d’ailleurs être utiles en ce qu’elles incitent à la remise en cause permanente, à réfléchir à son travail, à ce qu’on écrit.

Peux-tu nous raconter l’opération « AFPaufildeleau » ?

Pas grand-chose à en dire en réalité, puisque j’ai appris ça par le Canard la semaine dernière. Paul-Alexandre Martin, un proche de Frédéric Chatillon, ami de Marine Le Pen et salarié de sa campagne renvoyé en correctionnelle dans l’enquête sur le financement des campagnes électorales 2012, a acheté ce nom de domaine, semble-t-il pour parodier l’AFP et la discréditer sur internet… Je n’ai pas été plus en avant dans mes recherches vu que cette opération est morte-née en janvier… Je ne pense pas que ça aurait intéressé grand monde.

J’ai coutume de me dire que couvrir Les Républicains, c’est se débattre entre plusieurs intoxs, tandis que couvrir le FN, c’est se débattre entre plusieurs silences.

Pourrions nous dire que, s’il y a plusieurs Front national, il y a plusieurs approches possibles dans ton travail ? Si oui, lesquelles ?

Il y a en effet plusieurs approches possibles, mais c’est le cas je pense dans tous les partis : on ne parle pas de la même manière à la tendance qui gouverne le FN, pour faire un néologisme les marino-philippotistes, et à celle qui est d’une manière ou d’une autre dans l’opposition interne, à savoir les marionistes. Les seconds ont plus intérêt à parler et à s’épancher pour faire valoir leur avis, tandis que les premiers, détenant le pouvoir interne, ont plutôt tendance à se recroqueviller.

Mais comme dans tout travail de journaliste, il s’agit de trouver la bonne d’entrée, à savoir l’intérêt pour tel ou tel personne de parler, son objectif au sein de l’organisation dont il fait partie, etc… et ça finit d’une manière ou d’une autre par marcher.

Depuis le second tour, mais aussi pendant la campagne, tu cites plusieurs sources anonymes de dirigeants frontistes. Sais tu quelles sont leurs raisons de te parler ? La nature, fermée, du parti, n’est-elle finalement pas propice à ce genre de « fuites » ?

Le Front national est un parti très fermé, en effet. J’ai coutume de me dire que couvrir Les Républicains, c’est se débattre entre plusieurs intoxs, tandis que couvrir le FN, c’est se débattre entre plusieurs silences. Cette vision est en fait un peu caricaturale : chez LR, les dirigeants parlent beaucoup, la com est relativement ouverte, sauf bien sûr sur les affaires financières, et il y a finalement peu d’intox. Au FN, au contraire, c’est très fermé, mais avec du temps, on parvient à discerner quelles sources vont avoir tendance à parler, parce qu’elles fonctionnent ainsi, dans un certain respect du travail de la presse et donc de l’intérêt public, ou tout simplement parce qu’elles y voient leur intérêt : défendre leur vision, faire comprendre ce qui s’est réellement passé au-delà de la communication du parti qui ne craint rien plus qu’apparaître divisé, et qui a du mal à gérer ces tensions internes.

Tout ceci est le reflet des luttes pour le contrôle de la ligne et de la parole du parti. Certains ne veulent pas laisser le ministère de la parole aux plus présents sur les plateaux TV.

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Au fil de la campagne, on a vu le FN se recroqueviller comme au temps des années 1980/1990. D’abord, Médiapart et le Quotidien interdits. Puis Marianne. Puis les journalistes parqués dans des travées lors des derniers meetings, jusqu’au point d’orgue, la proclamation des résultats du 7 mai, au Chalet du lac, avec un grand nombre de journalistes refoulés. Comment expliques-tu cette tendance ?

Le Front national estime régulièrement que certains journalistes lui sont hostiles et ne font pas un travail de journalistes mais de militants, justifiant ainsi des interdictions, notamment de Mediapart et Quotidien. Marianne n’est pas interdit globalement : c’est l’un de ses journalistes, Mathias Destal, auteur d’une enquête sur les finances de Marine Le Pen et du Front national avec Marine Turchi de Mediapart, qui a été recalé. Au Chalet du Lac, difficile de dégager une tendance sur la base de la liste des journalistes qui n’ont pas eu d’accréditation, même si cela concerne les habituels recalés, et de nombreux pures players, à l’audience supposément faible...

Marine Le Pen l’a pourtant assuré lors du Congrès de Lyon de novembre 2014 : ce n’est pas parce que les journalistes seraient "hostiles" qu’ils seraient refusés. " Nous ne refusons pas l’accès du #CongrèsFN aux médias hostiles : la preuve M. Daudin de l’AFP, entre autres, est accrédité. MLP" avait-elle écrit à mon sujet sur Twitter :)

Le Front national est en permanence sur une sorte de corde raide, craignant un propos de l’un des siens qui ne collerait pas avec l’image à laquelle il essaie d’aboutir.

De quoi le FN a-t-il encore peur vis à vis des médias, pourtant si indulgents à son égard (sauf exception) ?

Je ne dirais pas globalement que les médias sont indulgents vis-à-vis du FN, mais ils ne sont pas pour autant hostiles. Il suffit de voir les affaires Thévenoud, Morelle, Leonarda ou plus récemment Fillon pour comprendre que les médias traitent d’une manière assez similaire les problèmes qui affectent chaque organisation et ses membres.

Le FN a un passé de propos polémiques, parfois antisémites ou racistes, pour lesquels son dirigeant historique, Jean-Marie Le Pen, a été plusieurs fois condamné en justice. Marine Le Pen essaie à tout prix de se dégager de ce stigmate, et le Front national est donc en permanence sur une sorte de corde raide, craignant un propos de l’un des siens qui ne collerait pas avec l’image à laquelle il essaie d’aboutir.

Il y a aussi un peu une répartition du travail journalistique, une sorte d’écosystème entre presse écrite, radio et télévisions, qui n’est pas forcément néfaste par principe.

Comment expliques-tu que la dédiabolisation, outil de communication, ait marché à plein ? Paresse des journalistes ? Lassitude du combat anti-FN ?

Les chercheurs qui se sont intéressés à la question jugent que cette stratégie de "dédiabolisation" a été adroitement menée par Marine Le Pen et le FN et présentait l’avantage de raconter une histoire comestible pour la presse, celle de l’évolution d’un parti essayant de se débarasser d’une gangue néfaste, un récit de la normalisation d’une organisation, avec ses succès, ses revers, ses contre-temps, etc.

Je conteste par ailleurs l’idée qu’il y ait un combat anti-FN à mener : mon rôle en tant qu’agencier n’est pas de combattre le FN, pas plus de le favoriser, mais de raconter la vie de ce parti, ses propositions, ses choix, ses contradictions parfois. C’est ensuite aux citoyens, bien assez grands pour ça, de décider de leur vote.

Il y a un monde entre le traitement du FN par la presse écrite et par la télévision. Certains des premiers enquêtent, les second se taisent. Explications ?

C’est pas forcément vrai : l’un des documents qui a eu le plus de retentissement pendant la campagne était un documentaire d’Envoyé Spécial sur France 2. Il était certes basé sur une enquête réalisé par des journalistes de presse écrite et internet [1] mais il a nécessité un véritable travail supplémentaire. Je ne connais que très peu le monde de la télévision, donc j’aurais du mal à m’exprimer sur le sujet. Ce que je peux dire, c’est qu’il me semble plus facile d’enquêter pour la presse écrite, car les sources anonymes sont bien plus faciles à utiliser. Il y a aussi un peu une répartition du travail journalistique, une sorte d’écosystème entre presse écrite, radio et télévisions, qui n’est pas forcément néfaste par principe.

C’est vrai toutefois que les enquêtes sur le financement des campagnes FN n’ont pas énormément intéressé les TV : elles sont complexes à raconter à l’écrit, donc plus encore à l’écran, c’est une explication probable. Mais on a vu que les télés ont joué un rôle important dans les enquêtes sur les soupçons d’emplois fictifs d’assistants parlementaires FN, notamment parce que l’enquête a pris une nouvelle dimension pendant la campagne présidentielle.

Cet effort d’image et d’insistance sur la professionnalisation a volé en éclats aux yeux [de certains cadres du FN] lorsque Marine Le Pen a raté son débat d’entre deux-tours face à Emmanuel Macron.

Le FN s’annonçait comme professionnel, doté enfin de cadres diplômés, des bac +7, des énarques, un ancien de l’IFOP. Vu de loin, il semblerait que le professionnalisme promis, notamment sur le plan com, n’est pas encore là. Je me trompe ?

Le professionnalisme du parti a progressé depuis que je le couvre, ça me paraît assez incontestable. De nombreux cadres ont obtenu des mandats, sont donc plus au fait de la vie politique réelle, des dossiers locaux et nationaux. Pour autant, de nombreux cadres et élus FN m’ont confié comme ils ont confié à des confrères qu’une partie de cet effort d’image et d’insistance sur la professionnalisation a volé en éclats à leurs yeux lorsque Marine Le Pen a raté son débat d’entre deux-tours face à Emmanuel Macron. Plusieurs de ces personnes, de ce qu’ils m’en ont dit, ont eu l’amer sentiment que Marine Le Pen a gâché des années d’effort de leur part.


Lire la série de tous les entretiens sur les relations Journalistes et FN.


[1Lire les interviews de Marine Turchi et Mathias Destal, les co-auteurs de cette enquête


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