« Après le premier tour des élections, Roger Rio, candidat du parti du contrat social européen, devient le challenger du président sortant. Il lui reste quinze jours pour convaincre. Mais, dans l’intimité, Roger Rio est un obsédé sexuel et un cocaïnomane invétéré ».
(quatrième de couverture du roman publié par les Editions Florent Massot, mai 1998).
1
Dimanche 27 avril. 19 heures 43. Mairie de Brezillac.
- C’est de la bonne, se croit-il obligé de dire, en me tendant la raquette de ping-pong.
Jamais vu ce modèle, je le soupèse, je l’inspecte sous toutes les coutures. Scepticisme de rigueur, on va vérifier ça illico. D’office, je m’empare de la balle et du service. Genoux fléchis, je prépare mon coupé spécial, un effet de science-fiction suédoise, l’autre tête technocratique va propulser la balle dans les néons. Il tient sa raquette à la chinoise, prise porte-plume. C’est bien de la frime d’énarque, monsieur j’ai réponse à tout veut se singulariser, parfait, c’est son problème, au jeune conseiller-adjoint, pas le mien. En ce qui me concerne, la prise poignée de main garde ma préférence. Hop, je sers, et ma riposte est déjà prête. La balle revient avec un effet bizarre, elle meurt derrière le filet, elle s’écrase mollement, sans rebondir, comme tombée dans une flaque de boue. Un amorti imprévisible. Je pose ma raquette sur la table et je fais un signe de la main : stop ! Qu’est-ce que c’est que cette raquette de tapette qu’il a voulu me refourguer, il me prend pour un amateur ou quoi ? Aussitôt je lui demande de procéder à un échange. Il ne peut pas me le refuser. Voilà ce que c’est de vouloir jouer au plus fin avec moi.
12-17. A moi de servir et de remonter ce maigre handicap, il a intérêt à laisser filer quelques points, sinon il pourra rendre sa carte et aller pointer dans un autre club. Je me concentre. Fixer la balle qui repose dans ma paume, la lancer, accompagner du regard son ascension verticale dans le vide puis sa redescente ; et à l’instant précis où je vais la frapper, la porte claque, ma tête pivote, la balle touche le sol, et dans l’encadrement, apparaît le visage congestionné de Louton. Il est à bout de souffle. Sa main droite est posée sur sa poitrine, côté c ?ur. Il frôle l’apoplexie ou l’infarctus. - Roger, Roger...
- Eh bien quoi, Roger ? Me regarde pas comme ça, tu vois pas que je joue ? Le ping-pong, c’est sacré, nom de Dieu !
- Mais, Roger, t’as oublié l’heure ? Il est huit heures, les résultats viennent de tomber... T’es devant Jospin, tu m’entends, t’as obtenu plus de 18% de voix, juste derrière le Grand, tu te rends compte ?
Mon hurlement fait trembler la pièce. D’un grand coup de talon, j’écrase la balle et ma raquette siffle au dessus de la tête de mon adversaire. Il a eu juste le temps de se baisser. Dommage. Mon lancer était féroce. J’aurais bien aimé lui éclater le nez à ce petit con.
20 heures 10. Au balcon du premier étage.
Il a fallu que j’improvise à moitié mon discours. Attendu par une foule qui m’applaudissait à tout casser et criait ses vivas, les micros et les caméras braqués sur ma tronche, j’ai fait une allocution brève et enflammée. Décalqué, triomphant, j’ai échappé de justesse à la bévue. Je me suis retenu pour ne pas lâcher « Deux semaines pour convaincre, deux semaines pour vaincre les cons ! »
Au rez-de-chaussée, en sortant de l’ascenseur, je me sens beau et imposant comme une baleine rose et blanche. Dans mon sillage les pans de ma chemise flottent. Je lévite. Une grosse bulle de légèreté. Je n’ai pas eu le temps de nouer ma cravate, elle pend lamentablement sur ma poitrine. Mes yeux transparents se vitrifient derrière les lunettes de soleil. Depuis l’annonce de ma victoire, trois rails de colombienne pure à 89%, y’a pas mieux sur le marché, et une explosion de joie intérieure m’ont dressé les cheveux sur la tête.
Je les ai plus sentis que vus, une vraie chauve-souris, ils se sont précipités sur moi. Les membres de ma petite équipe m’ont tapé dans le dos et embrassé. On a fendu la foule aglutinée devant la mairie, ils m’ont propulsé sur la banquette arrière, en voiture Simone, et on a pris la route.
En arrivant à l’aéroport, je dis à mes compagnons « Alors, les gars, vous vous y attendiez pas, hein ? », puis j’ajoute « Putain, la politique, c’est vraiment le pied ! »
2
23 heures 25. Siège du PCSE. Paris.
Après la conférence de presse, je fais une entrée discrète dans le grand salon par une porte latérale. On me guette à la principale, près de laquelle se sont regroupés les photographes. La salle est archi-bondée. On se marche les uns sur les autres, c’est le délire, on se congratule, on se bouscule, on s’apostrophe bruyamment. Une ruche éméchée et joyeuse.
Le rédacteur en chef d’un grand quotidien national a été le premier à me voir, il s’excuse en écartant gaillardement les gens et vient me serrer la main. Son casque de moto sous le bras, l’écharpe de soie indienne nouée autour du cou, il regarde mon nez avec insistance. Il ne peut pas détacher ses yeux de ma narine droite, on dirait. Ma snifette dans les toilettes aurait-elle laissé des traces ? Je tourne la tête comme si on m’appelait et j’en profite pour retirer une concrétion blanchâtre, semblable à un morceau de calcaire. Elle pendait, accrochée aux poils de ma fosse nasale. Je la balance par terre pendant que l’autre s’emmêle les pinceaux en me félicitant, l’air idiot. Il a une drôle de voix qu’on croirait sortie du fin fond d’un puits caverneux et elle ne colle pas avec son physique gringalet de vieux soixante-huitard. Comme il n’a rien de spécial à me dire, et réciproquement, il me plante là, avec mes cacahuètes au creux de la main.
Flashs en rafale. On m’acclame : Roger ! Roger !.. Ensuite, ça n’arrête pas, je serre les mains par poignées de dix pendant un laps de temps infini ; et quand je m’en sors, c’est pour entendre Rallet, en plein délire post-imbibé-envapé, dire « Putain, j’ai jamais mangé de féministes... » à Havard qui, pris dans l’euphorie, vient de lâcher « Il paraît qu’il n’y a plus de féministes en France, le P.S. les a toutes mangées. »
Un chauve dont la figure vulgaire me dit quelque chose, un sous-fifre quelconque suffisamment important pour pouvoir m’interpeller par mon prénom, me retient par une manche de ma veste.
- Roger ? Vos cheveux, comment vous faites pour pas les perdre ?
- C’est facile. Suffit d’être très intelligent et très puissant sexuellement.
Il en reste coi. Je me dégage et un autre, plus jeune, le front dégarni et bombé tendance hydrocéphale, émoulu d’une de ces grandes écoles qui ont fait la réputation de l’élite française, me confie, l’index en l’air, les yeux dans le vague : - Savez-vous que j’ai appris la manière définitive de faire fuir les taupes d’un jardin. Il faut enfoncer des baguettes de noisetier de 1,05 mètres à 50 centimètres de profondeur, les espacer de 8 mètres, et enfiler dessus des bouteilles en plastique vides. Le vent fait le reste en les secouant. Le son, répercuté dans les galeries, rend les taupes cinglées.
Il a une tête de rejeton de la créature de Frankenstein et ne fait pas la taupe, mais ses bruits de bouche imitent très bien le vent. Je suis mort de rire, je rugis : « C’est pas possible... » - Si, si, confirme-t-il avant de se perdre dans le magma humain.
Il faut en convenir, les conversations partent dans tous les sens et la logique de tout ça, si tant est qu’elle soit tapie quelque part, m’échappe totalement. Ensuite, des discussions et des êtres, je n’ai plus que les contours. Un vieux militant chante un bout de chant révolutionnaire, est-ce la version intégrale de L’Internationale, un autre manque s’étrangler de rire quand Rallet traduit en déconnant le PCP, le sédatif pour chevaux qui devint l’angel dust de sinistre mémoire, par Parti Communiste Parisien.
On cause des femmes, un Noir cite It’s a man man’s world de James Brown et dit « Il y a plein de chansons comme It’s a man man’s world, mais la réciproque est plus rare : trouvez-moi quelqu’un qui chante When a woman loves a man » ; les avocats ET les avocates en prennent pour leur grade ; et notre Q.G., capsule hors du continuum spacio-temporel, est passé à la loupe de nos divagations. - Une chose est certaine, assure Havard sur le ton mystérieux de celui qui sait reconnaître les conspirations délirantes, ceux qui sont ici ne sont pas ailleurs.
Tout le monde approuve. Puis accoté à un mur, le visage épanoui, je passe le reste de la soirée à mater les filles, en essayant de découvrir lesquelles sont dépourvues de culotte ou quel modèle elles portent. Sinon je disparais dans les toilettes-hommes, à tapoter le miroir et à me refaire une santé. D’ailleurs, je croise pas mal d’invités qui empruntent le même chemin. Certains ne se rendent compte de rien : - Je croyais qu’un joint ça se faisait tourner ? rouspète un quincagénaire à la touche de cow-boy.
- Et moi, je croyais qu’un joint ça ne se réclamait pas, réplique du tac-au-tac un jeune gars à la gueule de flibustier hispanique.
A un moment, délaissant la lecture d’un Astérix, mon frère Pierre s’approche lentement de moi. Une mince ligne verticale, flottante, brumeuse, le dédouble. Je cligne des yeux. Il y a un bout de temps que je ne les ai plus en face des trous, et la bouche souriante, floue, de mon frère me dit très doucement : - Incroyable, non ?
- Ouais.
- T’es heureux ?
- Ouais.
- Biiiien !
Il tourne les talons, le maître d’ ?uvre de ma victoire. Si je suis présidentiable, c’est à lui que je le dois, et à une pure probabilité arithmétique qu’il m’avait soumise trois ans auparavant. J’enseignais encore l’Histoire de la littérature à des étudiants aussi attentifs et propres que des cochons d’Inde. Je me faisais royalement chier. Seule compensation, mais de taille, mon érudition sarcastique impressionnait quelques jolis petits lots, que je m’empressais de fourrer dans un lit où nous vivions les meilleurs passages de la littérature érotique depuis Les Mille et une nuits. A la fin de mon enfonçage des portes ouvertes du sens sur le thème du double chez Borges, je m’en souviens, Pierre vint me trouver dans l’amphithéâtre vidé de ses occupants. Il avait toujours grenouillé dans le milieu politique, comme conseiller occulte la plupart du temps, ce qui signifiait prévoir les chutes de merde et faire le nettoyage si nécessaire. Et, au lendemain des dernières Présidentielles, il avait eu une illumination. A la fin de son explication, comme je lui faisais remarquer que ses chiffres ne me faisaient pas bander, il me rétorqua que si j’acceptais son offre, il me promettait, outre le pouvoir et l’argent, je m’en doutais bien, des filles dont je n’aurais jamais osé rêver même dans mes délires les plus extravagants. Alors, la trique, je l’avais ou pas ? Je retrouvai le sourire, pourquoi n’avait-il pas commencé par là, plutôt que de me farcir le chou avec des chiffres et des pourcentages qui ne satisfont que les statisticiens.
A ce jour, je n’ai jamais regretté de lui avoir dit oui.
Plus tard dans la soirée, attiré par nos rires, Pierre se joint à notre petit cercle d’allumés qui s’est isolé dans un boudoir. Les pétards n’arrêtent pas de tourner, on est tous couleur tomate, hilares, à raconter des conneries et des blagues autour d’une table. - Vous savez ce qui vous attend quand vous montez avec une pute accompagnée d’un pitbull ? je leur demande.
Ils se regardent tous, les yeux dans le vague, les lèvres tombantes, abrutis par l’alcool, l’herbe et la coke. - Votre dernière pipe ! je m’esclaffe.
3
Au milieu de la nuit, je me suis éclipsé en douce. Je vais rejoindre mon cadeau-bonus, que j’ai commandé à une agence spécialisée dont j’alloue fréquemment les services. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre, tant la qualité est à la hauteur de la discrétion requise. Pour une fois, j’ai demandé une blonde, elle m’attend dans une chambre d’hôtel, que j’avais réservée en cas de succès. En cas de défaite, je me la serais payée quand même.
Lundi 28 avril. 2 heures 45. Dans un hôtel de la rive gauche.
La chambre est plongée dans l’obscurité. Je me déshabille en éparpillant mes vêtements puis j’avance à pas de loup. Un rai de lumière filtre par l’entrebaillement de la porte de la salle de bains. Je vais me rincer l’ ?il. Le carrelage, la céramique et la faïence brillent et la belle est en train de se mirer devant la grande glace posée contre une cloison. Elle s’admire de profil, cambrée jusqu’à la quasi-rupture de ses vertèbres, la colonne dorique, euphorique. La mienne, de colonne, est tellement dure que j’ai mal.
C’est une douleur exquise.
Puis elle s’assied face au miroir de l’armoire de toilette. Elle pose pour le miroir ovale, elle passe à travers, elle le supplie du regard, les yeux embués, une humidité qui la trempe jusqu’aux tréfonds de son âme et de sa matrice. Je me demande à quoi elle pense, mais à quoi bon ; après tout, je m’en fous de son for intérieur, c’est tremper mon biscuit dans son berlingot qui m’intéresse, pas l’état de sa psyché de pute de luxe.
Un soupir gonfle sa poitrine. Il se fait tard, faudrait qu’elle s’active. Elle se lève. Je suis en surchauffe. Elle enlève ce qui lui reste de dentelle sur le corps. Son gros orteil droit soulève le string et le wonder-bra et d’un coup de pied léger et habile, elle les envoie balader dans un coin. Je dégage fissa, je me cogne le gland contre le chambranle, j’étouffe un cri et je plonge dans le pieu. En sortant de la salle de bains, elle n’est pas surprise de me découvrir allongé au-dessus des draps, ma bite dressée comme un totem vers le plafond. Elle me fait un grand sourire, elle est superbe. Elle reste un instant au pied du lit, puis elle se jette sur moi, la bouche et les ongles en avant. Ma queue disparaît entre ses lèvres.
Cette nuit, l’inspiration m’a quitté. Les blondes me font souvent ça. J’ai beau la besogner par derrière comme si j’avais été privé de cul pendant des mois, l’envie me presse d’en finir vite, mais l’alcool m’empêchera de jouir avant des heures, je le sens dans ma queue. Ses tortillements du bassin et ses morsures dans l’oreiller, ses gémissements de putain, n’y changeront rien. J’ai la tête ailleurs. A l’Elysée, je crois bien.
Je me retire en maugréant. Aussitôt je m’endors. A mon réveil, un souffle chaud chatouille le creux de mon oreille.
- Monsieur Rio, excusez ma curiosité... Je suis sûre que dans votre job, vous avez tous des surnoms, j’aimerais bien connaître le vôtre, si c’est pas trop indiscret ?
- Ça l’est. Mais je vais te le dire quand même, à condition de me promettre de ne le répéter à personne.
- D’accord, promis.
- On m’appelle Roger Rabite.
- Tiens donc, comme dans le film ?
- Exactement ! Je suis un chaud lapin, comme on dit, je baise tout ce qui bouge, ou presque. Mais savez-vous comment on appelle le Grand ? Lui, c’est « Dix minutes, douche comprise ».
Ses yeux me fixent et elle pouffe entre ses mains. - Non ?!
En guise de réponse, je claque ses fesses, pas très fort, et je lui dis : - Bon, t’es gentille, mais il faut que je rentre chez moi.
4
Roger Rabite. Le premier qui oserait me le dire en face, gaffe à ses os, il peut faire ses valises pour la Guyane ou un autre coin de paradis encore plus moisi. Dans mon dos et avec la discrétion la plus absolue, croient-ils, les initiés se refilent mon surnom entre eux, comme un colis piégé. Dans les officines des partis, à l’abri des lourdes tentures de velours carmin, les anecdotes, potins, ragots, qui courent sur son priapisme ne se comptent plus. Les collets montés s’en racontent des vertes et des pas mûres entre deux battants de porte, vous connaissez la dernière ? Par dernière, on entend facétie, mais aussi conquête féminine. Je ratisse large. Ma faim sexuelle dépasse l’appétit du commun des mortels, je suis perpétuellement en chasse. Seules les mineures sont épargnées ; et plus par crainte du scandale que par interdit moral, bien que mon sens de l’honneur et de la raison se serait fixé l’âge limite de seize ans, en-dessous ça sent trop les pissotières d’école primaire, je trouve.
Si ma réputation de chaud lapin n’est plus à faire, en revanche, celle de drogué ne doit absolument pas franchir un rideau d’affranchis triés sur le volet. Cul et came, chez moi, vont de pair. Les deux C majuscules, pour chasser le stress, décompresser, dans mon job, on en a bien besoin ; et, aujourd’hui, plus que jamais.
4 heures. Rue Ci-Gît le C ?ur. Au domicile de Roger Rio.
Valérie dort, ou elle fait semblant. Je ne voudrais pas troubler son sommeil, il est si fragile qu’elle est capable de dresser un tableau comparatif des boules-quiès disponibles sur le marché. Elles les a toutes testées, sans obtenir de satisfaction totale. Je m’écroule à ses côtés et je m’endors aussitôt.
Je crois que tu as eu une nuit agitée. Au saut du lit, tu vas chercher mes entrailles au bout de tes orteils. Le glou-glou dans mes boyaux contraste avec la douceur printanière et l’apparition muette des bourgeons que j’entrevois par la fenêtre de la salle de bains. Trois centimètres de coke disparaissent dans ma narine gauche, deux profondes respirations, puis trois autres centimètres dans la droite, des ondes incandescentes transpercent mes cloisons nasales et mes sinus. Ces deux premières lignes me font chavirer la tête, mais me voilà réveillé.
Sentimental, je veux embrasser Valérie. Je m’aperçois alors que le lit est vide ; elle a dû aller se repieuter au milieu de la nuit dans une des nombreuses chambres d’amis, lassée de mes bonds et rebonds nocturnes. J’arpente les mètres carrés, lançant des regards inquiets partout dans notre appartement avec terrasse, vue sur la Seine, passant d’une pièce à l’autre, splendide, et d’un calme, vous verrez, m’avait dit la grosse vache emperlousée de l’agence immobilière. Calme, mon cul : aujourd’hui je m’en mords les doigts, aux ongles si rongés que deux séances hebdomadaires de manucure limitent tout juste les dégâts.
Ne manquerait plus qu’elle se tape une dépression, je connais son tempérament porté à la mélancolie et au romantisme le plus sombre. Les s ?urs Bronté à côté d’elle c’est les Spice Girls. Je marmonne entre mes dents. Je ne la trouve nulle part.
Elle est dans la cuisine. C’est bien ce que je craignais. Je m’assieds en face d’elle et de son bol de café refroidie et je la regarde. Elle porte un déshabillé en satin bleu roi, un genre de kimono assez sexy, ma foi. Mais celle qui a fait les beaux jours de mes débuts n’est plus très fraîche, c’est des cures de vieillissement accéléré qu’offre la vie politique aux femmes qui se sont laissées abuser trop longtemps. Les paupières alourdies, les yeux enfoncés dans des cavités noires, des cernes mauves, la peau molle, livide, elle me dit qu’elle n’a pas dormi de la nuit, rongée par l’inquiétude et bourrée de Prozac. Sans maquillage ni effet spécial, elle pourrait décrocher le premier rôle dans un film de série Z, comme zombie. - C’est vrai ce qu’on raconte sur toi ? me demande-t-elle d’une voix chevrotante.
Je reste muet. Son front heurte la table, elle se met à sangloter entre ses bras. Je lui prends le menton et je relève son minois. Un pauvre sourire passe sur son visage démoli, elle renifle dans une tentative désespérée de ravaler ses larmes. Je la regarde droit dans ses yeux rougis. - Tu sais bien que tout est exagéré à mon propos.
- Alors, il y a du vrai...
Elle a le grand frisson. Subissant une épisiotomie sans anesthésie locale, elle n’aurait pas été plus secouée. Je crains de la voir piquer une crise de nerfs ou d’épilepsie. Je la gifle. Le remède est efficace. Miraculeux. Elle sort aussitôt de sa transe, renverse son bol en se jetant à mon cou. - Baise-moi ! supplie-t-elle. Baise-moi comme n’importe laquelle de tes salopes !
Elle défait ma chemise et la ceinture de mon pantalon, sa main fouille dans mon caleçon, ses doigts s’impatientent autour de ma queue. Comme avant, « Roger, vas-y ! Mets-la moi ! » Ma bite durçit, je ne suis pas un polichinelle, mais si on sait tirer sur les bonnes ficelles, je réagis au quart de tour. Je la prends sous les aisselles, je l’arrache de sa chaise et je la culbute à plat dos sur la table. Elle relève la tête et me lançe un regard où se mêlent la stupéfaction et le désir. Le facteur sonne toujours deux fois, le remake, moi en Nicholson, elle en Jessica Lange. Mon pantalon tire-bouchonné sur les chevilles, j’écarte les pans de son déshabillé, elle n’a rien dessous, et, dans le même mouvement, je relève ses jambes et je les cale contre mes bras repliés. Les mains en appui sur le rebord du plateau, ma prise est ferme. Elle est toute moite, depuis quand attend-elle ce moment, et ma queue s’enfonce dans sa chatte comme si c’était de la nougatine chaude. La combustion est immédiate. On ne fait pas dans la dentelle, c’est de l’assaut frénétique, des ruades animales. J’embrasse ses seins. Bien qu’ils aient tendance à s’affaisser sur ses côtes, je lui suce les bouts, elle secoue la tête, ses cheveux se collent à son front et à ses joues, ses mains se nouent autour de mon cou, « C’est bon, c’est bon ! » n’arrête-t-elle pas de crier, les yeux retournés, blancs. Elle donne de grands coups de bassin, son corps cogne contre le mien, elle s’empale violemment sur ma queue. - Plus fort ! rugit-elle.
Je mets la gomme et je la baise furieusement jusqu’à ce qu’elle pousse un long cri de délivrance après avoir murmuré « Je jouis, bon dieu, je jouis ! ».
A bout de souffle, elle murmure « J’en avais vraiment besoin. » et éclate d’un rire bizarre puis on reste un moment sans rien dire, accrochés l’un à l’autre, les yeux clos. Quand je les ouvre, je vois son visage mouillé de larmes. - Tu ne m’aimes plus... soupire-t-elle en me repoussant. Tous ceux autour de nous le savent, tu leur mets suffisament de preuves sous les yeux pour le croire, mais ce qui me désole c’est que personne ne croit que, moi, je puisse encore t’aimer.
5
9 heures 15.
Flanqué de mes gardes du corps, Edouard et Richard, je me dis que c’est une veine que je reparte en campagne, je n’aurai plus à supporter les affres de la promiscuité conjugale. Edouard ressemble comme deux gouttes de foutre à un ex-animateur d’un show télé, qui fait maintenant l’acteur. C’est son portrait craché : un quadra beau gosse, qui fait rêver les filles de 7 à 77 ans. Cette ressemblance étonnante lui facilite la tâche quand il s’agit de draguer, il est encore célibataire, mais elle suscite des jalousies mesquines et, plus grave, nuit à sa tâche quand il doit ramener à la raison un emmerdeur. Avec son visage aux traits si réguliers, une gueule de presqu’ange, on le croit incapable de faire le coup de poing, ou d’user de son calibre, on a tort, et quand on a réalisé son erreur, il est trop tard pour revenir en arrière. Edouard est très fort et très adroit de ses mains, mais il faut aussi garder un ?il sur ses pieds, il peut vous les balancer dans le nez sans avoir l’air de bouger. Bref, sous le charme, le danger.
Richard, lui, personne ne risque de le confondre avec quelqu’un d’autre, il tient plus de l’animal que de l’être humain. Sa tête rasée, son cou de taureau, le tour de ses bras et de ses jambes rendent ridicules les culturistes croqueurs d’anabolisants ; et ses mains, c’est des pelles garnies de neuf boudins blancs. A sa main gauche manque l’index, qu’il s’est sectionné bêtement au couteau électrique alors qu’il réglait ses comptes avec un dealer, le grand perdant dans l’affaire, puisque le mec y avait laissé le bout de son nez et sa paire... d’oreilles.
Parmi ses passe-temps favori ne figurent ni le golf, ni la philatélie, on s’en doute, ni même la gastronomie - malgré son gabarit et son appétit ; défoncer des crânes, ou n’importe quelle autre partie de l’anatomie masculine ( les femmes, d’après lui, c’est de la coquille d’ ?uf, ça ne l’amuse pas ), et soulever de la fonte sont ses activités préférées pendant, et en dehors, de ses heures de service. Lors de ses séjours derrière les barreaux, il déflorait des petits culs vierges. Circonstance atténuante, deux personnes - soumises au détecteur de mensonges et désireuses de garder l’anonymat - peuvent jurer l’avoir vu essuyer une larme à la fin de la projection d’un documentaire sur le massacre des bébés-phoques ; si Greenpeace comptait dans ses rangs des militants de la trempe de Richard, sûr qu’on les écouterait davantage. Lui, l’ami des animaux et ennemi déclaré de la race humaine en général, je le trouve sensationnel, et il m’adore depuis que j’ai réussi à faire réduire sa dernière peine et l’ai fait sortir prématurément de tôle. Pour moi, il ferait n’importe quoi.
9 heures 30. Siège du PCSE.
C’est l’ébullition. Sous la protection bienveillante de mon portrait, chacun est remonté à bloc, prêt à en découdre avec le monde entier, à donner le maximum de soi pour ma victoire. Je fais le tour des responsables, qui me congratulent encore, et je salue d’un geste de la main ceux qui ?uvrent dans l’ombre.
Dans la salle de réunion, Catherine, ma secrétaire particulière, tape un communiqué de presse sur son portable. Le port de lunettes n’embellit pas son visage disgracieux. Sa frappe rapide fait son charme, mais ses fautes d’ortographe m’obligent à la corriger sans cesse. Sa main garnie de faux ongles vernissés de violet attrappe un dictionnaire sur une étagère bringuebalant au-dessus de sa tête. Elle consulte les pages, sans se laisser distraire par le tumulte autour d’elle, elle a l’habitude, ni par René, un conseiller à fine moustache, qui lui dit à voix basse « Deux O, comme dans Histoire d’O. », mais Catherine ne lui répond pas.
Armand, mon directeur de campagne, entouré de son équipe, s’énerve à mettre au point mon nouveau tour de France. Il s’exclame soudainement « C’est ça, et moi je suis Dracula ! » Qu’on lui jette de l’ail pour le calmer.
Sur le bureau de Catherine, le téléphone sonne. Elle décroche, se casse un faux-ongle et jure, « Merde ! Secrétariat de monsieur Roger Rio, j’écoute. Non, c’est pas à vous que je disais merde, bien sûr que non, veuillez m’excuser. De la part de qui, je vous prie ? Ne quittez pas, je vais voir s’il est arrivé. »
Elle pose la main sur le combiné et me souffle dans un murmure :
- C’est Libé.
Je lui fais signe que non, je ne suis pas là. - Rappelez plus tard, en début d’après-midi, c’est ça, au-revoir, dit-elle.
A coups de bottin sur le crâne, Armand calme un de ses conseillers, pas René, un autre sans fine moustache celui-là. Le type tourne de l’ ?il. Un vertige l’envahit, comme s’il avait fumé une douzaine de joints d’affilée, sans recracher la fumée, ce qui est possible. - Mais ta gueule, on t’a pas sonné, dit Armand au conseiller - il s’appelle Patrick, ça me revient maintenant - écoute plutôt ce que dit René.
Seulement Patrick n’est plus en état d’écouter qui que ce soit, il est out. Il gît au sol, KO.
Armand s’apprête à ajouter quelque chose quand on entend du brouhaha dans le couloir. Sa minute d’emportement est écourtée. La porte sort de ses gonds et la poussée brutale dans son dos l’envoie s’écraser contre une cloison. Il se redresse. Des gouttes de sang perlent de son nez. Son complet croisé gris sombre, d’une valeur de 9000 francs, il me l’a assez répété, est réhaussé de quelques tâches.
Catherine sursaute. Son corps est secouée de spasmes nerveux. Sans crier gare, une poignée d’individus en costard-cravate fait irruption dans la pièce. Combien ? Je commence à compter. Sept, huit ? Les conseillers, suspendus à mes lèvres, sont pris au dépourvu. Déboussolés, ils ne savent plus quoi dire ni faire, ceux-là même qui ont toujours réponse à tout. - Déjà des revendications. C’est bien. J’en tiendrai compte, je plaide, sans que ma voix ne laisse percer le moindre désarroi.
- On a gagné ! Les doigts dans le nez ! Ils ont perdu ! Les doigts dans le cul ! gueule pour toute réponse un des costards.
En y regardant à deux fois, éberlué, je me rends compte que les intrus portent des masques de carnaval. C’est pourtant pas Mardi-Gras, ni Halloween, et qu’ils sont bien sept. Ces cons se sont faits les têtes de mes ex-rivaux, Jospin, Hue, Le Pen, Seguin, Balladur, Léotard et De Villiers ; et ils sont armés, ils nous tiennent en joue avec des flingues en plastique, je crois. Je commence à deviner qui se cachent derrière cette attaque surprise pour rire.
Tétanisée sur sa chaise, sa crise est passée, Catherine n’ose plus bouger un faux-cil. Un canon sur la tempe, elle captive Balladur qui la menace. Il lui colle son masque sous le nez. Lourd, le garçon. Il regarde attentivement sa chevelure, puis passe sa main dans les cheveux décolorés en platine jaune pipi, ou canari si on préfère les noms d’oiseau, et la jeune femme ne peut réprimer un frisson. - Putain, La Murène, la plaisanterie a assez duré, je fais.
- Bon, d’accord, dit celui qui arrache son masque de Seguin.
- Je t’ai reconnu à tes pompes de maquereau. Tu devrais en changer plus souvent.
- Merde, j’avais pas pensé à ça.
- A poil ! A poil ! gueulent-ils tous en ch ?ur.
- Si je le fais, c’est uniquement pour monsieur Rio, minaude Catherine.
Alors la jeune femme s’effeuille le plus rapidement qu’elle peut, sans volupté, ni sensualité, elle ne veut pas nous donner la satisfaction supplémentaire d’un strip-tease gratos. Etouffant un rire hystérique, ses vêtements répandus à ses pieds, elle se retrouve nue comme Eve devant son créateur. Une mince fente verticale, très émouvante, se dessine entre ses jambes, l’épilation à la cire est intégrale, et une rose des sables déploie ses pétales autour de ses mamelons. On les aperçoit avant que ses mains ne couvrent son opulente poitrine, un bon 90C, je dirais.
La surprise est totale. Personne n’en croit ses yeux. Moi-même, j’éprouve quelques difficultés à reprendre ma respiration.
*
Déjeuner : revue de presse, décorticage des sondages, infos confidentielles, ragots et intox, distillés à tour de rôle par Havard, Louton et leurs sbires, ne peuvent retenir mon attention, mon oreille reste sourde, seules les mastications de La Murène m’intéressent. Il faut pouvoir les subir, il mange souvent la bouche ouverte. Assis en face de lui, je le regarde dévorer. Ses lèvres fines découvrent ses petites dents serrées, pointues et acérées. C’est assez peu ragoûtant ; et, paradoxalement, le spectacle est assez fascinant. Le jeu de ses mâchoires et de ses dents, de sa langue, les morceaux de nourriture qui ont l’air de flotter dans une caverne, tout ça acquiert une dimension mystérieuse.
Suis-je resté bloqué au stade oral ?
Il est trop tôt, mon estomac est toujours vide, je ne peux rien avaler. Le ventre de La Murène doit être plein. Ses yeux pétillent. Outre qu’il a bouffé deux plats principaux, il les a complétés d’une assiette de charcuterie et de fromages et d’un assortiment de fruits, d’une crême caramel et d’une tarte aux pommes, arrosés de trois cafés serrés. Avec un régime pareil, il s’étonnera après ça d’être un tantinet nerveux, il évoquera l’hérédité et son éducation, alors qu’il suffit de le regarder s’empiffrer pour comprendre son comportement. Bouffer ou fumer, il faut choisir, la nicotine tue le goût, gâte les sauces, La Murène n’a pas eu d’hésitation, non-fumeur, il en a fait un credo. Par son obésité, son hygiénisme, et son absence de scrupules, La Murène est la pointe yankee de notre équipe.
6
13 heures 30. Sur le tarmac de l’aéroport du Bourget.
- Alors, c’est vous qui serez mon ange, dis-je en serrant la main de Buchet, après que Monique, mon attachée de presse, me l’a présenté. Il me répond qu’il sera plutôt mon ombre.
Je dois passer cette première semaine de campagne en sa compagnie, le grand journaliste, il va me suivre partout et faire mon portrait pour Paris-Scoop. Un long, détaillé. Une idée de Monique, bon pour mon image assure-t-elle, je l’ai félicitée parce que ça ne me serait jamais venu à l’esprit de tenter le coup avec Paris-Scoop.
Buchet, il est surtout connu comme écrivain. Ses bouquins, violents et durs, tempérés d’une pointe de mélancolie et de tendresse, lui valent une certaine célébrité. La musique surgit souvent au détour d’une page, avec des histoires de chanteurs de country et western qui n’intéressent plus personne, sauf lui. Ou elle accompagne ses nombreux déplacements, qu’il effectue le plus souvent en voiture. J’ai retenu le nom de ses musiciens préférés, Bob Dylan, un accordéonniste mexicain, Flaco Jimenez, et Bach, cherchez l’intrus, la musique, c’est toujours utile pour engager la conversation, j’ai révisé mes fiches. Ses bouquins je les lirai peut-être un jour, si je n’ai rien de mieux à foutre, ce qui m’étonnerait.
La légende dit qu’il est capable, lors d’un festival du livre, pour le meilleur, d’entrer dans un bar et de lançer à la cantonnade « Homard pour tout le monde ! » ; et, pour le pire, de se livrer à des excès dévastateurs. Je verrai bien, car je suis un expert es-excès dévastateurs.
C’est une ombre envahissante, la mienne ne fait pas le poids à côté, même si sa taille ne m’impressionne pas. Je m’attendais à un géant. Une de mes fiches le décrivait comme un ours de deux mètres. Il est plus petit que moi. Quelle erreur de toise, celui ou celle qui l’a rédigée va m’entendre. L’homme culmine à un mètre soixante quinze à tout casser, je vois sur quoi reposent les légendes chaussées de bottes mexicaines. Seulement, ce un mètre soixante quinze pèse dans les cent trente kilos. Le ceinturon du jean a des difficultés à contenir une panse d’ogre. Sous la veste de cuir noir, le col de la chemise est dégrafé et une mousse blanche fait des vaguelettes sur un torse de déménageur. Ses jambes ont l’air d’avoir parfois du mal à le porter et de le faire souffrir. Il marche en faisant des petits pas. L’attraction terrestre et sa corpulence le tirent vers le bas et nous nous envolons vers le Sud.
13 heures 55. Dans l’avion.
Buchet enlève les écouteurs de son walkman, après avoir griffonné quelques notes sur un carnet et se tourne vers moi.
- J’écoute pas beaucoup de musique en travaillant. Ça me rend dingue.
Je hoche la tête. De sa malette remplie de dossiers et de feuilles volantes, couvertes de pattes de mouche et raturées, il sort une revue. La couverture m’attire. Un journal de cul. Il le feuillette. Les photos glissent sous nos yeux. Il retrousse les manches de sa chemise et les regarde attentivement. - Vous avez vu ça ?!
Les blondes et les brunes, de type californien, se suivent et se ressemblent. Un corps façonné par l’industrie aéronautique ou celle du suppositoire, sans aspérités, siliconné de partout, une bouche à mâchonner du chewing-gum en s’envoyant en l’air, des traits de plastique, dur, et un c ?ur qu’on devine de marbre. J’aime assez. - Ce genre de fille, dit-il, le style sirène à Malibu, qui semble briller, comme me l’a fait remarquer un de mes amis, ça ne me fait pas beaucoup d’effets. C’est pas pour moi. Je ne la chasserais pas de mon lit, non, mais c’est comme si je conduisais une bagnole de luxe italienne, une Lanborghini, je n’arrive pas à me l’imaginer.
Il s’attarde sur une image. - Cette fille, elle a pas l’air d’avoir de poils pubiens...
En effet, je confirme à part moi, elle a la chatte rasée. Et Buchet commence à me raconter sa vie sexuelle, je ne lui ai rien demandé, drôle de façon de faire connaissance. Il me dit que dans sa vie, comme dans ses livres, les femmes ne passent pas au second plan. Sa première expérience avec une fille, plus mature que lui, il ne l’a jamais oubliée ; la partie de baise dans un ascenseur ou à l’arrière d’une jeep non plus, mais d’un bordel à Marseille il ne se souvient que des six jeunes maghrébines. Sur un des clichés deux filles s’embrassent goulûment. Dix ans auparavant, en pleine crise conjugale, il a laissé passer l’occasion de baiser deux filles ensemble, par crainte de ruiner son mariage qui partait pourtant en couilles.
Il s’allume une clope, « Ça vous dérange ? ». Je secoue la tête. - Et vous, Roger, je peux vous appeler Roger maintenant, après ce que je viens de vous dire. ( J’acquiesce. ) Qu’est-ce que vous regardez en premier chez une femme ?
Je prends mon temps avant de répondre. Ma voix baisse d’une tonalité ; et je me gratte la joue. - Tout m’intéresse dans une femme. Je ne fais pas de détails. C’est une vision d’ensemble. Les femmes m’ont donné beaucoup de plaisir. Et, en bon monogame pratiquant, j’en prends encore, je lui réponds en souriant.
Dans mon sourire, il lit de la gourmandise.
7
15 heures. Aéroport de Valence.
Sous sept mètres de plafond dans une salle de débarquement blanche et vide, je tripote mon alliance et je fais craquer mes jointures. Sans que je sache pourquoi, sans doute pour casser le silence qu’il ne semble pas pouvoir supporter, Buchet me cause de Mark Brusse, un de ses amis artiste qui a connu l’écrivain Brautigan dans une file d’attente de taxis au Japon ; ce dernier s’est suicidé plus tard en se vidant un flingue dans la bouche, m’apprend-il, mais je le savais déjà, on a découvert son cadavre six semaines plus tard. L’art, la culture, il voit tout à travers ce prisme déformant, Buchet. Un esthète sous ses allures machos, je vais combler ses besoins et ses désirs.
Il retire ses lunettes, se frotte les yeux puis allume une cigarette.
- J’ai dormi toute la journée d’hier, alors aujourd’hui je suis OK, fait-il à la photographe, une petite bonne femme douce et énergique.
Elle nous mitraille, et à chaque changement de pose, Buchet tire une bouffée. Sinon il reste stoïque. De brefs jappements de rire jaillissent régulièrement de sa gorge, comme quand je le complimente sur sa jolie moustache. La photographe ajoute : « Vous devez fumer beaucoup, vos poils sont roussis au bout. » - J’avais arrêté, dit-il. Mais je m’y suis remis parce que j’aime le goût de la nicotine, alors j’essaie seulement de ne pas trop avaler de fumée.
- Comme Clinton ! fais-je.
Il rit ; et son rire évoque celui d’un gosse ou d’un vieux singe. Je me suis assis, et, à plusieurs reprises, je me frotte les mains sur le visage, j’ai du mal à chasser la fatigue de mes traits. Les émotions de la veille et la vitalité de la pute m’ont harassé. Par la baie vitrée, mon regard se perd par-delà les toits des hangars, à la recherche d’un coin de pureté, ou de rien. Les yeux mi-clos, les mains jointes, j’ai l’air de prier le dieu des abonnés absents. - Vous vous sentez bien ? me demande la photographe.
- Ooh, je me sens un peu vieux, j’ai mal partout. J’ai trop fait la fête hier soir, je crois bien.
21 heures 45. Au bar de l’hôtel.
Un nuage de petites notes de piano flotte autour de nous. On s’est installé autour de deux bières, d’un café et d’un grand verre de flotte, que j’ai vidés d’un trait. M’époumonner pendant presque une heure devant 2500 personnes m’a donné une de ces soifs. Buchet consulte une de ses fiches.
- Si j’ai bien compris la naissance du projet du PCSE, vous avez procédé à un simple calcul. Quand, à l’issue des dernières présidentielles, vous avez décompté les 19 millions de voix des RPR, UDF, PC et PS...
- Oui, les dinosaures...
- Puis les 5 millions du F.N., reprend-il, et les 3 millions de non-inscrits. Il restait donc environ 10 millions de voix, en cumulant les abstentions, les blancs et les nuls, dont vous avez présupposé qu’elles étaient à la recherche d’une autre alternative politique, et vous y avez ajouté une partie des 6, 5 millions des petits partis, disons, 5 millions. Total : 15 millions. Tel fut donc votre pari, à votre frère Pierre et à vous : inventer un parti et un programme capables de séduire la majorité de 15 millions d’individus laissés pour compte...
- Simple comme bonjour ! Et résultat des courses, on en a touché plus de la moitié. C’est presque 8 millions de personnes qui viennent de voter pour moi au premier tour.
- Et d’outsider, vous êtes passé à principal challenger. Le nom, Parti du Contrat Social Européen, c’est vous qui l’avez trouvé ?
- Oui, grâce à Jean-Jacques Rousseau. J’en suis assez fier.
- C’est pas un peu... passéiste, pour un parti qui se veut novateur ?
- Je le trouve clair, et on peut le décliner autrement : Parti du Computer Subversif Envoûtant, ou Parti du Contrôle Subjectif Erotique. C’est un nom riche de possibilités.
Etre le leader du PCSE, je m’y suis vite accoutumé. Plutôt beau et bon parleur, doté d’une bonne mémoire et d’une culture étendue, j’ai surtout le minimum de charisme indispensable à l’exercice de mes fonctions, Pierre, lui, en est dépourvu. A cause de sa tête de second couteau de série B, il savait que les premiers plans lui seraient interdits. Aussi a-t-il eu l’intelligence de me confier le rôle de la vedette, pendant qu’il faisait le scénariste, le co-dialoguiste et le metteur en scène. - Le PC et le PS doivent vous en vouloir d’avoir accollé ensemble le C et le S. Vous l’avez fait exprès ?
- A votre avis ?
Pas dupe, Buchet rigole. Il faut dire que le lancement du PCSE avait doucement fait ricaner l’ensemble de la classe politique. Leur attitude a changé quand, il y a deux ans, le livre que j’ai signé ( mais coécrit avec Pierre ), La vie n’a pas de prix, est resté presque cinquante-deux semaines en tête des meilleures ventes et m’a assuré une ronde promotionnelle exceptionnelle. J’expliquai un double-refus : celui de la « Mac-Worldisation » comme celui de l’ensemble des revendications identitaires à l’ ?uvre dans le monde, qu’elles soient régionales, nationales ou religieuses ; et je proposais la création de véritables Etats-Unis d’Europe, où les nations passeraient au second plan. Une Europe qui, pour contrer la puissance nord-américaine et celle du bassin Pacifique, devait s’appuyer sur la réflexion culturelle, son histoire, et rebondir sur la culture numérique. Au passage, je vilipendais le traité de Maastricht et tapais sur les fonctionnaires et les technocrates de Bruxelles et de Strasbourg, fustigeant leur uniformisation arbitraire, leur nivellement des différences par le bas. Autant dire que j’envoyais à la casse tous les représentants des autres partis, que je m’aliénai totalement. Que l’ensemble de la classe politique française soit désignée comme bouc-émissaire dut satisfaire ceux sur qui on avait misés. Ils comprirent le message et envoyèrent suffisamment de signaux positifs pour me propulser là où je suis maintenant, CQFD. - Vous avez piqué pas mal d’idées à Habermas, non ? Ses propositions de directives « transposables » à l’échelle de chaque pays, la construction d’un nouveau système juridique européen, pour décider, agir et imposer, et qui signerait la fin des Etats souverains, c’est pas de lui, ça ?
Bien lu, bien vu ! Il est pas si con, Buchet. Il sourit. Ses yeux verts, logés dans une fente, éclairent un visage de bouddha. C’est assis, qu’il est le plus impressionnant. Le dos droit, les mains posées sur ses cuisses très épaisses, les pieds chevillés au sol, c’est un lutteur de foire. Un sumotori méridional. Je souris à mon tour. Un sourire ironique, étrangement philosophique. - Quitte à piquer quelque chose à quelqu’un, autant piquer aux meilleurs. C’est un devoir politique.
23 heures. Après le dîner.
La nuit est tombée depuis un bail. Là on s’attendrait à une métaphore joliment troussée, erreur, je chie sur les métaphores, ce maquillage outrancier de la langue, langue de pute à quoi je m’adonne aussi parfois. Une jeune femme rousse traverse la salle et s’asseoit à la table voisine. Ses grandes bottes lacées jusqu’au genou attirent les regards masculins. Je lui jette un coup d’ ?il rapide. Elle me sourit. Ce sera donc elle. Elle ressemble à une Fanny Ardant S.M. Je l’ai vue arriver de loin, Buchet aussi. Quelquefois je parle en regardant à côté, agaçé par un bruit ou attentif aux mouvements des gens.
Monique, ses dossiers de presse sous le bras, arrive peu après. Elle est copine avec Buchet, ils bavardent comme deux vieilles connaissances, mais ils n’ont pas grand-chose à se raconter. Bien qu’à lui seul, le résumé d’une discussion à caractère idéologique entre Buchet et son fils de treize ans vaut l’addition qu’on nous sert sur un plateau d’argent. Corsée, me semble-t-il, après l’avoir examinée brièvement, bien que je ne sois plus très au courant des prix, et que ce soit le cadet de mes soucis puisque Monique paiera.
- « Tu veux dire que les socialistes sont de la merde, et les mecs de droite des trous du cul ? » m’a-t-il demandé. « Ouais, tu l’as dit, fiston », je lui ai répondu, dit Buchet, en éclatant de rire.
- Cette proposition est réversible, dis-je, pince-sans rire.
8
L’organisateur du meeting ressemblerait à Popeye et son épouse à Olive si, graphiquement et de loin, la silhouette de l’homme n’évoquait pas une sorte de Brutus presque chauve, ses bouclettes brunes descendant dans le cou, ses lourdes valises derrière les lunettes et sa grosse moustache ; et si la compagne du marin dopé à l’épinard avait eu la délicatesse de la femme. L’approximation de mes comparaisons me laisse songeur...
23 heures 30. Dans une villa de la périphérie de Valence.
Aux murs sont accrochés, parmi d’autres célébrités, des grands portraits de Proust, Beckett, Genet, Kerouac, Handke et d’autres écrivains, ça fait chic et ça sent le fric, ou c’est une manière habile de me flatter. Je soulève un coin du portrait de Faulkner pour vérifier si l’empreinte du cadre est visible en-dessous. Aucune variation de ton sur le mur, les portraits ont été accrochés récemment, bande de petits malins. A côté d’un grand miroir, une maquette d’avion de la première guerre mondiale est suspendue au plafond.
Un buffet est disposé dans un boudoir. Le jazz feutré d’un contrebassiste noir et d’un saxophoniste blanc accompagne le mouvement des gens. Un verre de rouge à la main, les invités déambulent. Je fais pareil et je passe entre les plantes vertes. J’apprécie la désinvolture des quinquagénaires bourgeois soi-disant progressistes dans leur splendeur décontractée. Voilà le pouvoir du pognon en action, on effleure la surface du monde et les problèmes glissent sur vous. On prend garde de ne pas se bousculer. Leur courtoisie ne semble pas affectée par les quelques babioles fiscales qui leur sont réservées, ils continuent de me saluer comme si de rien n’était. S’ils ont lu mon programme, c’était une lecture distraite, et s’ils ont entendu le discours que j’ai balancé il y a à peine deux heures de celà dans ce gymnase merdique, leurs oreilles étaient bouchées, sinon ils ne seraient pas ici. Tant pis pour eux, ils auront ce qu’ils méritent. Mort aux riches ! C’est le genre de pensée que je ne dois pas dévoiler en public, même les pauvres se sentent menacés quand on parle de s’attaquer aux riches, merde, mort aux pauvres !
Sauf accident, un tueur de masse faisant brutalement irruption, et qui répandrait de la viande rouge partout à coups de rafales de pistolet-mitrailleur, ou coup de foudre sexuel, une femme fatale, inconnue, qui vous susurrerait des mots salaces à l’oreille avant de vous éponger dans un coin, ce genre de soirée est mortellement chiante.
Mon pied bat le tempo. Je pense être le seul à remarquer la présence d’un sosie de Salman Rushdie. Quand un garçon me propose de grignoter quelque chose, je pioche au hasard dans les coupelles, j’avale une poignée d’amuse-gueules et je vide une autre coupe.
Je sors prendre l’air. Abîmé dans sa contemplation des jolies femmes qui musardent dans le jardin, je trouble Buchet.
- C’est la classe par ici, dis-je.
Il approuve, puis il se tourne vers moi et nous trinquons. - Aux femmes, dit-il. Et à l’alcool... Je peux vous dire que je connais le refrain, comme celui de la défonce. Gamin, dans le Sud, je fumais de l’herbe avec les gitans ( il bombe le torse ). Moi, je suis pour la légalisation, bien que je pense que les lobbys de l’alcool font et feront tout pour l’empêcher. Et, à l’occasion, je ne crache pas sur la cocaïne et le speed. ( je hausse les sourcils ) Oooooh, écoutez, entre nous, c’est pas parce que vous prenez un peu de coke que ça vous rend méchant. A ce propos, quel est votre opinion sur ce sujet ?
- Ce que je vais vous dire, il ne faudra pas l’imprimer. La chose la plus intelligente que j’ai entendue là-dessus, c’est un écrivain qui a dit qu’il ne jugeait pas les médicaments, même quand ils n’étaient pas légaux.
- Bon, d’accord. Mais la légalisation, vous êtes pour ou contre ?
- Tôt ou tard, il faudra y venir, et je ne parle pas seulement de l’herbe et du hasch. En attendant, pour les cames dites dures, les traitements de substitution doivent être accessibles facilement, je pense en particulier au Subutex, qui donne d’excellents résultats. Mais, vous savez, il y a encore autre chose...
Je lève les yeux au ciel, je le prends à témoin, et je sors à Buchet mon sermon sur la came considérée comme une forme supplémentaire de l’aliénation, que je n’ai pas besoin de ça dans un monde mouvant, dérangé et dérangeant, c’est un leurre, ça émousse la sensibilité, je suis plus libre sans, je me shoote aux seules forces de mon c ?ur et de mon esprit, l’ivresse cardio-vasculaire, la défonce cérébrale, je ne connais rien de plus fort, le contrôle, l’imagination, le contrôle de l’imagination, l’imagination du contrôle, voilà le secret. Pourtant je comprends quand untel dit que la réalité est une illusion provoquée par l’absence de drogues dans l’organisme, ce à quoi un autre vous rétorquerait que vous rendez le monde hostile quand vous êtes sous amphétamines ou cocaïne. Tandis qu’avec l’héroïne, le monde réapparaît comme naturellement hostile quand les effets du produit s’en vont, bien sûr, le saturnien Burroughs dira, lui, que les savants sont des drogués de la réalité, qu’il leur faut toujours quelque chose de réel sous la main. ( avec ce que j’ai dans le pif, c’est jubilatoire de débiter mes sornettes ) Mais, sans rien prendre, quelle quantité de réel sommes-nous prêts à supporter quotidiennement ? - Le minimum, dit Buchet, le minimum. Le réel, il faut le transfigurer ou le percer. C’était le sens de la quête de Philip K. Dick, sa réponse était que la réalité est ce qui, lorsqu’on cesse d’y croire, ne s’en va pas. Et il ajoutait, presque piteux, « C’est tout ce que j’étais capable de proposer ». Je fais pas mieux, je balbutie aussi dans l’à-peu-près, plus bancal et ordinaire, qui pourrait être : comment construire une journée qui ne s’effondre pas à la seconde ? J’essaie de trouver d’autres réponses. Mais, si j’ai bien suivi votre tirade, vous me reprochez, en somme, de manquer de volonté et de personnalité. Vous êtes sacrément gonflé ! Moi, j’aime l’alcool, la dope, les motos et les femmes.
Je lui tape dans le dos, pour lui signifier que je comprends, et sur ses paroles définitives on rentre. Buchet va dire un mot aux musiciens et part se perdre dans la foule. Je reprends ma déambulation, Edouard et Richard sur mes talons.
Deux heures plus tard, on quitte les lieux. L’organisateur vient me saluer en vitesse : « Excusez-moi, me dit-il, mais j’ai rendez-vous avec mon psychanalyste. »
Je ne me pose même pas la question de savoir si j’ai bien entendu, il doit être une plombe du matin, minimum, et moi il y a mon dessert qui m’attend.
9
Mardi 29 avril. 2 heures. Dans la chambre d’hôtel de Roger Rio.
Maintenant, c’est physique amusante. De nature, j’ai toujours été curieux. Très jeune, rien ne m’enchantait plus que les sciences naturelles, écarter les cuisses de grenouilles, ce genre, et les expériences de chimie. Plus tard, j’ai gardé ce goût de l’observation et de l’expérimentation, en l’adaptant à mes propres obsessions. Connaissez-vous la notion de « complémentarité » de Georges Dereveux ? Et quel rapport cette notion entretient-elle avec le fait que j’adore me faire sucer devant un miroir, moi debout, la fille à genoux ?
Pour simplifier, on va prendre l’exemple de l’orgasme et du « voilement de la conscience », selon Dereveux, qu’il procure, obligeant celui qui voudrait s’observer en train de jouir à fournir un effort tel que ce n’est plus un orgasme qu’il aurait mais « un spasme physiologique ».
Observer ce qui est d’ordinaire difficile à voir, presque impossible, m’a toujours fasciné, et je ne connais rien de plus intéressant que de se voir baiser et baisé. C’est un défi que je me suis lançé : capter live l’intensité fluidique de la baise. J’ai essayé de filmer mes ébats, mais le sachant je ne m’abandonnais pas complètement, et les regarder en différé tarissait mon plaisir. Les filmer à mon insu, en admettant qu’on se débrouille pour que je puisse voir les images après, ne résoud pas le problème de la position d’acteur-spectateur qui m’intéresse. C’est vivre en direct ce dédoublement qui m’excite. La solution simple du miroir était la plus satisfaisante que j’avais trouvée jusqu’à présent, elle flattait mon narcissisme et ma soif de domination et décuplait mon plaisir.
Mais je viens de faire l’acquisition du dernier joujou vidéo, qui va bouleverser mon observation. J’ai vu ça dans une série porno américaine intitulée Venom, le venin. C’est le must de la technologie, une révolution dans un genre pourtant très codé. On relie une mini-caméra digitale à un casque équipée de deux mini-moniteurs logés au fond de ce qui ressemble aux lunettes d’une grosse paire de jumelles. Vous enfilez le casque, vous ajustez les deux courroies qui le maintiennent au-dessus et à l’arrière du crâne, et à dix centimètres de vos yeux est projeté simultanément ce que filme la mini-caméra.
J’ai installé la mini-caméra sur un pied, dont la hauteur est réglée en-dessous de ma ceinture. Après quelques ajustements, elle cadre parfaitement la fille en train de me sucer de profil. L’angle est parfait. Paupières closes, des plis orientaux aux coins des yeux, les mâchoires de la rousse se contractent, se crispent, tout son visage est tendu. Elle pompe, une main à la racine de ma pine, qu’elle serre, mon gland est écarlate et ses lèvres tournent autour pendant que sa langue lèche le frein du prépuce tiré en arrière, des ondes électriques passent dans mon crâne, mes oreilles bourdonnent, puis ses mains agrippent mes hanches et elle me pousse à fond, au fond, elle m’engloutit, yeux révulsés, léger haut-le-c ?ur, gorge profonde. Un petit filet de salive coule sur son menton. L’effet est saisissant, c’est le miroir puissance 10, une expérience qui combine le virtuel et le réel, je ME vois pendant que je SUIS dans SA bouche.
Ensuite la magie buccale opère. Car quel autre nom peut-on donner à ce massage de queue, roulement de muqueuses sur toute sa longueur ; et ça monte à une vitesse vertigineuse, je suis pris dans une vague, je glisse ; et la victoire, c’est d’arriver à rester suffisamment lucide, de ne pas fermer les yeux, pour voir quand je jouis, l’instant fugace où mon jet de sperme va exploser dans sa bouche : elle crispe les joues, un temps d’arrêt, le battement rapide de ses paupières quand j’éjacule, et le recul presque imperceptible de la tête, puis le hoquet quand elle avale le sperme, que j’ai très salé d’après une spécialiste du taste-foutre.
Ceci est LA pipe, pensé-je.
10
9 heures.
Il y a une alerte à la bombe chimique dans ma chambre. Pendant le restant de la nuit, tu t’es gratté mes bras et mes jambes jusqu’au sang. Ça ne peut plus durer, tu vas employer les grands moyens. Je téléphone à la réception de te faire monter une bombe d’insecticide, du surpuissant, je précise.
Trente secondes plus tard, un groom vient m’apporter un nouveau produit. A toi les puces ! Tu vas les exterminer. Tu appuies sur la valve et l’aérosol auto-diffusant propulse un jet violent. Un nuage toxique monte jusqu’au plafond et ses volutes redescendent en un lent panache qui fait un rideau opaque. Le poison se colle partout. Je tousse comme un chien asthmatique. C’est Tokyo, attentat au gaz Sarin. Quelle chienlit ! Dans les recommandations, tu lis, mais trop tard, « Sortir du local les animaux ( oiseaux, poissons... ) et les plantes. Ne pas manger, ni boire, ni fumer, pendant l’utilisation. » Les fabricants de cette merde ont oublié de préciser aux humains de foutre le camp. Une nouvelle quinte de toux m’arrache l’ ?sophage. Ça te brûle horriblement, comme si on m’épluchait les parois de la gorge. Du bout des doigts tu t’empares de l’engin de mort et je le balançe par la fenêtre.
Les points noirs des cadavres de puces devraient se compter à la pelle, mais j’ai beau regarder partout, foutre la literie par terre, soulever les tapis, démonter la télé, tu n’en vois pas la queue d’une. Tu sors en trombe de la chambre.
A la réception, un type à l’allure très distingué se masse le cuir chevelu. Il se plaint d’avoir reçu une bombe fumigène sur la tête. Tu trouves ça incroyable et le lui dis, puis je fais appeler le directeur. Il rapplique dare-dare. Tu le noies sous un déluge de reproches. Il se confond en excuses d’une platitude énervante, aucune originalité. Il incline la tête et le buste à chacune de tes critiques, et l’envie de le pulvériser, de lui transformer en lasagnes sa tête de larve impuissante, me traverse l’esprit. Ton crâne me fait mal et tu fais remarquer le bruit insupportable d’un aspirateur vrombissant à quelques mètres. Si c’était en mon pouvoir, tu ferais interdire leur fonctionnement le matin, lui assures-tu comme il a eu l’impudence de me rétorquer que les garçons préparaient les tables pour le coup de feu de midi. Pour finir, tu le menaces de passer un coup de fil à un des responsables des Guides Bleus et de griller son établissement s’il ne remédie pas dans les plus brefs délais à tous ces désagréments.
Dans un coin du restaurant, rose et frais, Buchet t’attend déjà. Il resplendit. Des motifs beige, noir, gris et bleu ondulent sur sa cravate. Le rouge humide de tes vaisseaux sanguins brille dans le blanc du cristallin, je l’ai vu dans le miroir en le tapotant à ton réveil. Tu commandes un double-expresso et une demi-bouteille d’eau, puis, après que l’aspirateur s’est tu, je serre une franche poignée de main à l’envoyé spécial du soi-disant plus important hebdo allemand venu m’interviewer. Avant de commencer, je le prie de t’excuser : à force de boire, ma vessie se gonfle, j’ai une envie pressante et, rituellement, tu l’assouvis plusieurs fois par jour. Au sous-sol, face à l’urinoir de faïence immaculé, ton jet de pisse déclenche une douce chute d’eau limpide. Confort et joie de l’hygiénisme automatique, mais le système qui permettrait de ne plus se toucher la bite n’a pas encore été inventé ; ça viendra. Ensuite tu t’enfermes dans une cabine et sur le couvercle rabattu du siège je m’aligne deux rails et je les sniffe sans en perdre une particule.
La vessie vidée, le nez poudré, le cerveau irrigué, les mains propres, je remonte parler pendant une demi-heure dans le micro du journaliste allemand. Une des rares fois où je perds mon sourire remonté jusqu’aux oreilles, c’est en déclarant avec un clin d’ ?il - off the record - que si l’on veut changer la société française rongée par la cupidité et le mensonge, il faut mettre les grands patrons, les banquiers et les avocats dans des camps de rééducation et livrer le pays aux intelligences artificielles et aux robots pendant que les hommes de bonne volonté iront à la pêche. Buchet éclate de rire. Le journaliste bégaie quelques mots confus, mon sens de l’humour passe au-dessus de sa tête teutonne.
Nouvel aller-retour aux chiottes. Je retrouve Buchet, accoudé au comptoir. L’Allemand s’est éclipsé.
- Putain, une campagne, c’est le pied, dis-je. Depuis que ce cirque a commencé, je me suis juste acheté deux paquets de clopes. Vous avez soif ? C’est moi qui offre, y’a pas de raison de se priver. Prenez quelque chose que vous aimez.
Il ne se fait pas prier. Le barman lui sert une coupe de champagne. Je recommande un double-expresso et un cognac. - Vous savez, dis-je, j’ai discuté de l’alcoolisme avec un de mes amis psychiatre. C’est la culpabilité qu’il faut vaincre, ne pas la laisser vous ronger, comme un serpent qui se loverait dans votre ventre. J’ai compris ça. Si j’abuse, je ne me sens jamais coupable. Dites-moi, vos papiers, vous les écrivez à jeun ?
A ma stupéfaction feinte, il me dit qu’il a mis un frein à sa consommation d’alcools. Il ne sort plus, amnésique, d’un de ces trous noirs, après avoir picolé quarante-huit heures d’affilée comme un forcené. Tout est dans la nuance qu’il apporte désormais entre saoul, il fait mine de s’écrouler, et terriblement saoul, et que, pour répondre à ma question, journaliste, c’est pas son métier. D’ailleurs, il trouve plus facile d’écrire de la fiction, et, souvent, ses articles se transforment en nouvelles. Peut-être que je vais vous transformer en personnage de roman, plaisante-t-il. Rigole toujours, je me dis, et moi je te fais transformer en chien écrasé, ta nécro figurera dans la colonne des faits-divers inexpliquables.
J’aperçois Monique. Elle attire mon attention en tapotant nerveusement le cadran de sa montre. On remonte à Paris, j’ai un rendez-vous important en début de soirée, j’ai intérêt à être en pleine forme. - Robert, il faut y aller, dis-je. N’oubliez pas vos lunettes...
- Je les oublie jamais, je les perds !
On vide nos verre en se marrant comme des baleines, une grosse, franchement, et la plus maigre, en douce.
18 heures 30. A Canal Bonus. Paris.
Des coqs en pâte. La loge déborde de petits gâteaux, de friandises, une montagne de fruits s’élève sur un plateau, et on dispose de vin et d’eau en quantité suffisante pour soutenir un siège. Un verre à la main, je regarde les dessins animés sur un téléviseur accroché en hauteur. Ça me vide la tête, que j’ai à l’envers avec tous ces déplacements.
Sorti du musée Grévin, le teint cireux, Auguste de Carnes, le ruban rouge épinglé au revers de la veste de costard, s’avançe dans ses petits souliers. Ça le rend humain le grand présentateur caustique cette timidité soudaine que le maquillage n’arrive pas à dissimuler. Je lui serre la main qu’il me tend. « Je suis de tout c ?ur avec vous. » qu’il me fait, et sur la pointe de ses souliers vernis il repart, aussi sagement qu’il était entré.
Une charmante brune, mais ici elles sont toutes charmantes et très jeunes, m’attend à la sortie des toilettes. Je suis allé me rafraîchir les sinus, deux grammes dans chaque narine et le monde, télévisuel ou pas, m’apparaît sous des auspices merveilleux. Je fais un grand sourire à la jeune femme, elle me guide jusqu’au salon de maquillage.
La maquilleuse est époustouflante. Plus bandante qu’une infirmière de sitcom. Je fais éclater la blancheur irréelle de mes deux rangées de dents refaites. Elle me tend sa main d’une délicatesse de cristal. Je la lui serre doucement. « Je m’appelle Chloé. » dit-elle en rougissant ; et elle m’invite à m’asseoir et à me détendre dans un confortable fauteuil de cuir. Je m’abandonne. Serrée dans sa blouse blanche aux boutons mal fermés, vingt-cinq ans, grande, blonde, vraie ou fausse, je donnerais cher pour découvrir sa couleur naturelle, mais je la soupçonne d’être gouine, à sa façon de fuir mes approches et mes allusions. Pourtant je lui aurais volontiers fait visiter ma garçonnière au siège du parti ; comme certains animaux marquent leur territoire en pissant, j’ai pour rituel sexuel de baiser aux quatre coins de mon studio. J’appelle ça faire le tour du propriétaire. Le plus souvent, ma vanne ne fait rire que moi.
A l’issue de la séance, trop courte, je lui aurais volontiers léché et mordu la main. Et, ensuite, je lui aurais bien proposé de venir s’asseoir sur mon visage, que je puisse lui fendre sa pêche d’amour et en sucer tout le jus.
En gagnant le plateau, je prends garde de ne pas me foutre les pieds dans les cables qui rampent au sol comme des foutus mambas, et je dis à Buchet « Tu te mettras sous la table, si j’ai un trou, tu me souffleras. » Il a l’audace de me répondre que c’est possible, vu que mes yeux humides indiquent que je n’ai pas suçé que de la glace. Mon ?il gauche saute tout seul, il cligne sans arrêt, mais Buchet me rassure en préçisant que ça ne se verra pas à l’écran.
Petit, un long pif, une brosse-brushing épatante, Midas, le présentateur-vedette, m’accueille à bras ouverts et me remercie d’avoir accepté de venir à l’improviste. Encore un qui a toujours l’air content de lui. A 19 heures, je suis dans le poste. En direct dans Extra ici-bas, dont je suis l’invité principal. Pendant les pubs, je m’efforcerai de garder les mains croisés, économe de gestes, sobre.
Séance simultanée pour les absents et les mal-entendants. Midas insinue que je ne suis pas très politiquement correct. Eh bien, d’entrée de jeu, je donne le ton :
- Justement, mon boulot consiste à être politiquement incorrect, et à renverser les idées reçues. Prenez les artistes. On continue à les mettre sur un piédestal, moi, ils me font doucement rigoler. L’art, vu de l’extérieur, tout le monde croit que c’est une jungle, mais une fois qu’on en a compris les règles et qu’on se donne les bonnes cartes et les bons codes d’entrée, c’est facile de rentrer dedans. Il y a les règles à respecter, impératives, et d’autres avec lesquelles on peut jouer. Dans cette optique là, ces règles sont peut-être actuellement les plus élaborées de la société, mais ces fonctionnements sociaux sont conventionnels, conformistes par essence, et tous les artistes jouent ce jeu-là. Ils n’y trouvent rien à redire parce que chacun y trouve son compte, évidemment.
« Que font ceux qui revendiquent et usurpent l’appellation d’artiste ? A ce titre, ils font tout un tas d’activités qui sont perçues comme artistiques, mais ils vont trouver leur financement dans le mécénat ou les subventions, à travers les institutions officielles, mais pas dans un partenariat avec des acteurs du monde réel. Maintenant, vous remplacez le mot artiste par homme politique, et vous obtenez le même résultat. Leur comportement ne peut plus donner une représentation correcte de quoi que ce soit. Ils sont anachroniques. L’artiste, le seul vrai artiste de la fin du Vingtième siècle, c’est l’homme politique, tel que moi je le conçois. Paradoxalement, je suis plus proche de l’artiste du Quinzième siècle, bien que je veuille inverser le rapport qu’il entretenait avec le seigneur ou l’évêque du coin. Il dialoguait avec ceux qui avaient économiquement la puissance et la richesse. Ce que voulait l’évêque, c’était avoir une fresque qui brille plus que celle de l’évêque d’à-côté, qu’elle attire les foules le dimanche, pour qu’on parle de lui dans les livres plus tard, et si l’artiste arrivait à faire son petit travail personnel, en apportant sa réflexion, tout le monde y trouvait son compte, y compris le quidam qui venait admirer la fresque, voir comme Jésus est beau, ou se faire peur : voyez l’enfer, regardez comme c’est réaliste et terrible, ils sont tout nus et se tordent dans les flammes. C’était presque donnant-donnant. L’évêque voulait marquer les esprits et les convertir, l’art était utilitaire, l’artiste et sa production étaient insérés là-dedans.
« Quand je dois trouver des accords avec des acteurs économiques du monde de tous les jours, je négocie avec des banquiers, des PDG de sociétés, alors que les soi-disants artistes actuels font l’aumône, mais en face de ces gens-là, les artistes ne sont pas considérés comme des partenaires valables, sauf en terme de média, et à la condition que l’artiste soit reconnu. Quand IBM finance une expo de Picasso, il y a des retombées pour IBM, mais Picasso, qui est mort en plus, n’apporte rien dans sa démarche à IBM. L’homme politique, lui, dans ce rapport-là, est celui qui veut briller plus fort que les autres. Il décloisonne, parce qu’il concilie, 1 : le monde de l’art, en faisant de l’art conceptuel avec son image, 2 : le monde intellectuel, des idées, et de la réflexion en général, et 3 : le secteur économique. Il est à l’articulation de ces trois secteurs, et c’est nécessaire d’être à cet endroit là. C’est comme ça que j’analyse mon succès. Je romps avec l’image qui voudrait des spécialistes cantonnés à un seul emploi. Moi, je suis comme un écrivain qui ferait des romans, mais qui écrirait aussi des pièces de théâtre et des scénarios. Cet écrivain-là aurait toute la critique contre lui. C’est classique, surtout en France. J’ai toute la classe politique contre moi, mais j’ai l’adhésion d’une partie des Français pour qui je représente une issue, sans qu’elle soit de secours. Dans cette perspective, je cours des risques. C’est une aventure, personne ne sait jusqu’où nous pouvons vraiment aller.
Un blanc à l’antenne, du jamais vu.
Après le numéro des marionnettes, je réapparais, plus zen que jamais. Midas se reprend : - Vous avez été professeur d’université pendant une quinzaine d’années. Un littéraire est-il le plus apte à exercer des fonctions politiques ?
- Certainement davantage qu’un acteur de seconde zone qui a quand même été Président des USA. Et puis vous avez Vaclav Havel, non ? Au Japon, qu’on cite souvent comme modèle, eh bien, là-bas, les entreprises embauchent de plus en plus de littéraires. On les laisse se balader au sein de la structure, c’est les seuls capables d’avoir une vue d’ensemble, de pointer les éléments positifs et négatifs. Ensuite seulement on crée un poste en fonction de leurs analyses. C’est ce que j’appelle une démarche intelligente. En France, on a tendance à sous-estimer la puissance conceptuelle des littéraires, c’est un tort.
- Au fond, pourquoi avez-vous décidé de vous lancer dans une carrière politique ?
Je rigole. - A cause des autres... En les voyant, et en les écoutant, affirmer une chose et son contraire, je me suis dit que dans le pire des cas, je ne pourrais pas être plus mauvais qu’eux, et je pense avoir prouvé que j’étais meilleur...
- Vieil idéaliste alors ?
- Je suis assez vieux, mais pas trop, mais je sais pas si je suis un idéaliste. En fait, si... Il n’y a pas de mal à être un idéaliste, vous ne croyez pas ?
Au sortir du plateau, je lançe à ceux venus me soutenir : - Si je gagne pas, je pourrai toujours faire carrière à la télé. Etre l’idéaliste de service... Buchet, où t’étais ? T’étais pas sous la table...
- Si j’y étais, mais tu m’as pas vu.
A cause des projecteurs, le fond de teint commençe à fondre. Je suis gras comme un cochon. Je me dépêche de m’abandonner entre les douces mains de Chloé. Elle me passe autour du cou une colerette et deux serviettes. Pendant qu’elle me dégraisse, j’en profite pour lui demander ses coordonnées, et, contrairement à mes supputations, plutôt flattée, elle me glisse sa carte de visite dans la poche de mon pantalon. A travers le tissu, je sens ses doigts qui se retirent lentement. Elle sourit. Mon érection n’a pas l’air de la surprendre.
11
23 heures. Dans un hôtel particulier de la rive droite.
Je peux imaginer la tête stupéfaite de Richard et d’Edouard, chargés de veiller devant ma porte. En la voyant sortir de l’ascenseur et s’avancer vers eux, ils ont certainement failli avaler leurs micros-oreillettes.
Havard, Louton et quelques conseillers ont insisté lourdement pour être présents, ils avaient pourtant quartier libre, seul La Murène devait être là. Et quand les vingt-deux printemps d’Avida Gold sont introduits au milieu de notre petit arc de cercle, mon mètre soixante dix-huit chancelle sous le coup de l’émotion ; et je sens dans ma carcasse la décharge d’adrénaline descendre jusque dans mes fixe-chaussettes.
Cette fille, comment dit-on, j’en perds mes mots, ah oui, exhuder, oui, parfait, ex-hu-der, elle exhude le sexe par tous les pores de sa peau couleur café au lait. Les bouts de tissu comme jetés sur son corps laissent peu de place à l’imagination. Mes yeux roulent dans leurs orbites, deux globes giratoires, des vraies boules de loto.
Je ne suis pas le seul dans cet état. Les autres retiennent leur respiration, sauf Rallet, encore lui. Un sourire tord ses lèvres. Il se régale de regarder ses camarades se liquéfier sur place.
Un peu petite à mon goût, certes, mais les volumes de ses agrumes et de sa croupe, en vrai, ont de quoi canaliser l’agressivité d’une meute d’agriculteurs en colère. Les atouts et les atours d’Avida Gold, je les connais pourtant, mais en 2D. Je les ai appréciés par hasard, une fois. Une idée de mon gendre, de mon presque gendre, corrigé-je dans ma tête où j’essaie de remettre mes idées à plat.
Donc, un soir d’abandon, seul dans l’immensité de mon appartement, et croyant goûter un repos bien mérité, la clope au bec, les pieds sur la table Louis XVI à côté d’une grande assiette de petits fours et d’un magnum de champagne, je savourais une émission de variétés débile ; et Michel, mon presque gendre, avait fait irruption, l’air fébrile et égrillard. Triomphalement, il avait tendu une boîte de plastique noir à bout de bras. Un geste de victoire qu’il répétait souvent, à cause de la médaille d’or de karaté qu’il avait récoltée dix ans auparavant aux jeux olympiques, en renvoyant chez Bouddha un Japonais réputé invincible. « Roger, j’ai une surprise ! Vous allez pas être déçu, croyez-moi. » avait-il beuglé en trépignant sur ses 47 fillettes. Mais quand cette manie de m’appeler par mon prénom lui passerait-elle à ce débile ? Ceinture noire, d’accord, et sixième dan de connerie par la même occasion, un peu de respect, que diable, c’est trop demander à cette espèce de monstre velu ? Comment ma fille adorée, cette fleur délicate et ultrasensible, a-t-elle pu s’acoquiner avec ce singe, qui ne s’est pas privé de la mettre en cloque aussitôt après que leur couple s’est affiché en couverture d’un torchon à scandales, agrandie en 4X3 sur les panneaux publicitaires de la capitale et des grandes villes de France. Ça scellait l’union, ont ironisé les mauvaises langues, qui pullulent. Enfin, on a ça en commun avec le Grand : un corniaud sportif dans la famille.
Le mystère de la femme reste entier, avais-je songé. J’avais réprimé un baillement et je m’étais tassé un peu plus dans mon fauteuil à oreillettes. Je redoute ses coups de coude virils à l’autre, il me les balance à tout bout de champ dans les côtes, putain, on a pas gardé les tatamis ensemble. Il a des cubitus durs comme du silex. Couvert d’ecchymoses, je suis, et des dégradés mauve et jaune me tâchent les flancs. Quand certaines de mes nouvelles conquêtes découvent l’irisé de mes dommages corporels, elles me croient un peu maso sur les bords, un sourire vicelard se dessine sur leurs lèvres coquines. Ensuite j’ai beaucoup de mal à les persuader du contraire.
En vertu de ce vice-là, et d’autres reproches subalternes, je ne peux pas souffrir Michel.
- Je l’ai trouvée dans le bureau de Mougineau. Vous devinerez jamais ce que c’est. Je vous le donne en mille, me dit le champion.
J’ai fait une moue dubitative, Mougineau, c’est le trésorier, qu’est-ce qu’il y a à attendre d’un pète-sec pareil ?
Derechef, Michel avait coupé le sifflet à Yves Duteuil, la mascotte bêlante des Français et du Grand. Sa plaidoierie ridicule en faveur des quotas de chansons en langue française faisait mon bonheur. Cocorico. Et l’autre avait introduit la cassette dans le magnétoscope sans me demander l’autorisation, il s’était frotté les mains et s’était affalé dans un fauteuil qui jouxtait le mien, pas moyen d’être peinard cinq minutes. - Vous allez voir ce que vous allez voir, avait prophétisé Michel alors qu’il appuyait sur la touche Lecture de la télécommande.
Et j’avais vu. J’en avais pris plein les mirettes et Avida Gold plein partout. Toujours en action, pas de dialogues psychodépressifs, c’est quand même autre chose que les glorieux films du patrimoine cinéphilique que je suis parfois obligé de me farçir. Les fameux auteurs, acteurs, et actrices, tous plus plats, pompeux, et aussi ennuyeux qu’une allocution du ministre de la Culture, pas étonnant que les yankees nous bouffent la pellicule sur le dos.
Une chienne en rut !, le titre de la vidéo est resté gravé dans ma mémoire. Le cinéma français manque désespérément de filles de la trempe d’Avida Gold. Quelle classe ! Internationale ! Supérieure au cirque de Pékin. Je suis un connaisseur, un gourmet. Cette fille, c’est une bombe. Avida Gold, un nom à retenir.
A la fin de ces performances, harassé moi-même, essoré, mais conquis, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai même offert une coupe de Dom Pérignon à cet abruti de Michel, c’est dire.
Six mois plus tard, prêt à lui serrer la main, le numéro d’avaleuse de sabre d’Avida Gold est toujours imprimé dans ma rétine. J’en ai des démangeaisons partout. Des fourmis rouges et agaçantes cavalent sous mon costard anthracite. Tout miel, mon sourire séducteur aux lèvres, je lui dis : « Enchanté de faire votre connaissance, Mademoiselle Gold. » Et pour la première fois depuis un bail, je suis sincère.
Seulement l’attitude d’Avida Gold me désarçonne un peu. Elle parait s’en foutre intégralement de mon intérêt.
- Allons droit au but, Préz’ ( elle m’appelle Préz’, un bon point pour elle ), parlons comme des pros, parce que c’est ce qu’on est, des pros, non, j’me plante ?
Elle a pris les devants, alors que j’en suis encore à rêvasser à son derrière. On est pas sur la même longueur d’ondes. Je reprends mon sourire de politicien, de l’ivoire en barres, et ma main droite, d’une fermeté légendaire, retombe sur le pli de mon pantalon. - Certes, certainement, je bredouille en me touchant le n ?ud de cravate, et j’arrive à chasser les images de branlette espagnole. Venons-en aux faits.
La Murène dresse un tableau récapitulatif de la situation et explique à Avida Gold le plan sorti de mon cerveau : l’engager elle et une bande de starlettes du circuit porno et s’arranger pour les faire partouzer avec l’équipe adverse. Ils sont comme nous, ils doivent tous en rêver, ces libéraux frustrés de la bite, ils feront la queue, sans jeu de mots, pour participer à ce festival. Et nous, incognito, on filmera leurs ébats, et on les tiendra par les couilles, facile. - Minute, le coupe-t-elle. Il y a un hic ! J’ai tourné la page, j’ai raccroché les gants ( elle glousse ). Z’êtes pas au courant ? J’veux me faire oublier maintenant. Ras le bol du statut de star du porno, et ce que vous me proposez, c’est un come-back dans un gang-bang. Et vous avez pensé à mon image ? Comprenez, Préz’, je suis une sorte de marque déposée, je peux pas faire n’importe quoi... Et le sida ? Vous en faites quoi ? Ou alors, il faut banquer cash. Je suis hardcore avec l’oseille, Préz’, d’accord ? La thune d’abord ! Combien je me faisais avec mon cul, à votre avis ? Deux films par mois, une pipe par çi, une sodo par là, deux scènes par film, alors ?!
Tous les yeux se tournent vers le plafond. - Douze bâtons, Préz’ ! dit-elle fièrement.
- Putain ! je siffle entre mes dents.
Ça fait cher la pipe. Merde. Elle me pose la main sur le poignet, mes poils se dressent, je me demande si elle les sent. - J’vous aime bien, Préz’, z’êtes cool, et vous me donnez une idée. Préz’, on va faire un calcul simple. Selon vous, l’héro est à combien à Paname en ce moment ?
Mais où veut-elle en venir, là. Je bafouille un peu. - L’héro, vous voulez dire l’héroïne, c’est ça ? ( elle opine ) Vous me posez une came... une colle.
- Bon, chipotons pas. Disons 800 balles le gramme, je vous le fais à 200, c’est un vrai cadeau à ce tarif là, Préz’. Vous multipliez ce chiffre par mon poids et vous avez la somme à payer pour que je sois raccord. Je pèse 48 kilos, précise-t-elle en m’adressant un clin d’ ?il.
Denougy sort une calculette. Le front soucieux, il effleure les touches. - Vous fatiguez pas, dit Gold, ça fait 9 millions et 600.000 balles.
Une onomatopée, sorte de hululement rauque, fait le tour de la pièce. - Je suis impressionné, je fais.
- Pas de quoi, des années de Chiffres et des lettres ça vous met la teté en forme de caisse enregistreuse.
- A ce tarif-là, on peut s’offrir toutes les putes de France, me chuchote Rallet à l’oreille. J’acquiesce.
- C’est exagéré, dis-je, je le regrette, croyez-le bien, mais je ne peux pas vider les caisses du Parti comme ça. Si la chose venait à être connue, les conséquences en seraient très fâcheuses.
- D’accord, n’en parlons plus, fait Avida Gold. Mais je vais vous faire une fleur. Je vais vous donner les coordonnées de toutes les pétasses qui le feront pour quasiment rien.
Avida Gold écrit sa liste sur une feuille à en-tête du PCSE, que lui a tendu Denougy, puis elle me la remet. - Voilà, dit-elle simplement.
- Parfait !
Ensuite elle me fait la bise et, sous le charme, je ne trouve pas les mots doux que j’aurais aimé lui dire. Elle tourne les haut-talons. Son cul prodigieux semble flotter dans l’air. Elle prend tout son temps pour sortir, la garce, sentant nos regards taper dans sa chute de reins et sa croupe. Le silence est absolu. Puis elle s’évapore et chacun, au bord de l’apoplexie, reprend son souffle en allant chercher de l’oxygène au fond de ses godasses. - Messieurs, c’est ce que, moi, j’appelle une pro. Prenez-en de la graine, dis-je.
- Oui, mais c’est une conne, dit La Murène.
- Des connes pareilles, j’en croquerais volontiers tous les jours au petit déj’ !
Et mon rire de squale éclate, suivi d’une multitude de rires en cascade.
Dans mon dos, une toux discrète mais répétée essaie d’attirer mon attention. Je fais volte-face. C’est cet autre coincé de Louton. Le symbole de tout ce qui déconne dans les appareils politiques. Un mètre soixante dix d’ensemble flasque, à commencer par son visage. Ses bajoues en fanon encadrent un tarin épâté et mou, elles pendent sur un double-menton, on a l’impression que sa chair va dégouliner dans le bas de ses pantalons et se répandre au sol, et que seuls ses petits yeux porcins resteront figés dans leurs orbites. Je le classe dans la famille des méduses, dont il a le Q.I.. A plein régime, il doit tourner sur trois neurones. Avec Havard, autre énarque à la mords-moi le n ?ud, ils sont siamois en conneries. - Louton, mon vieux, ça vous a fait de l’effet, hein, avouez-le ?
- A dire vrai, Patron, si je puis me permettre... dit-il à voix basse.
Il est dans ses petits souliers. Il a sorti sa tête d’enterrement et de coupable : celle du premier de la classe envoyé dans le bureau du dirlo, après son unique entorse aux règles scolaires. - Oui, mon ami, je lui fais d’un ton apaisant.
- Votre braguette, euh, Patron, un bouton a sauté, à ce qu’il me paraît.
Penché en avant, je fixe mon entrejambes. - Bon dieu, mais vous avez raison, Louton ! Faites quelque chose, vite !
Aussitôt il plonge au sol. Havard l’imite, suivi de tous les conseillers. Dans une harmonie de mouvements digne des meilleures comédies aquatiques d’Hollywood, à quatre pattes, le cul pointé vers les moulures du plafond, ils se mettent à fouiller dans les motifs moyen-âgeux du tapis. Biches et cerfs à la con, les boucles hautes de cinq centimètres ne facilitent pas leur recherche.
Ils grouillent à mes pieds. Je les toise. Mon pouvoir me fascine. Cet enfoiré de Murène, le seul à être resté debout, observe l’éclat malin qui brille dans le bleu acier de mes yeux. - Occupez-vous des salopes ! je tonne, la liste toujours à la main.
12
Mercredi 30 avril. 10 heures. Dans la chambre d’hôtel de Roger Rio. Albi.
- Roger... Planquez la came et les femmes, j’suis là dans deux minutes, dit-il en riant au bout du fil.
Où a-t-il été chercher ça, Buchet ? Il m’a réveillé en t’appelant de la réception. Dans la nuit, on est redescendu dans le Sud, je suis sur les rotules. Tu fonçes dans le salle de bains, passes sous la douche, rapide, puis je me sèche et je me frictionne le cuir chevelu. J’enfile un caleçon, une chemise et un pantalon propres. T’es presque prêt, ne reste qu’à ouvrir le tiroir de l’armoire de toilette, en sortir ma boîte à malices, tremper ton index dans son contenu et recueillir ce qu’il faut de poudre blanche au bout de mon index. J’ouvre la bouche, je plonge mon doigt au niveau des dernières molaires supérieures et je me mets à frotter mes gencives avec vigueur. La coke pénètre vite. Je remets la boîte en place et je vais ouvrir la porte à Buchet qui menace de la défoncer à coups de hache d’incendie.
- Qu’est-ce qui vous prend ? Ou plutôt qu’est-ce que vous avez pris ? Et qui vous a donné mon numéro ? je demande en lui cédant le passage.
- La petite de la réception, dit-il sans se retourner, elle me connaissait, une étudiante en psycho, jolis nichons soit dit entre nous. Je suis à jeun, mais si vous m’offrez le petit déj’, ça sera pas de refus.
Dans le saint des saints, une chambre de politicien en transit, Buchet enregistre les détails pittoresques. Il jette la hache sur le lit où sont éparpillés des livres de poche. Une série d’accessoires en bois, sorte d’avant-bras primitifs, des prothèses pour me gratter les parties du corps que je n’arrive pas à atteindre à main nue, attirent son attention. Deux pichets de vin, une bouteille de J&B et une petite assiette de cacahuètes et d’amandes reposent sur la table basse et ovale ; sur une autre, près d’une fenêtre, l’ordinateur portable est en veilleuse.
Je jette un coup d’ ?il par la fenêtre, merde, il pleut, c’est pas ça qui va laver mes séquelles d’insomnie. Buchet se plaint d’avoir trop dormi : - Putain, au moins huit heures...
Misère. - Au fait, quelle heure est-il ?
Buchet consulte sa montre. - Dix heures passées.
- Putain, mais pourquoi personne ne m’a réveillé avant ? Les mecs de France 2 vont débouler d’un moment à l’autre, ils m’enregistrent pour le journal de 13 heures.
- Pas la peine de vous énerver. C’est moi qui ai dit à vos gars que je m’occupais de vous.
De fait, on frappe à la porte.
On dirait Laurel et Hardy, flanqués de Abott et Costello, les quatre lascars. Au cou de Hardy pend une superbe cravate, il en possède plus de cent, dont des fluos qui nécessitent le port de lunettes de soleil pour les regarder, me dit-il. Buchet a l’air admiratif. Le plus maigre des trois autres comparses s’active sur un magnéto à bande, sa machine fait des bruits bizarres. - C’est un magnéto de l’enfer, dit-il.
- Il n’y a plus de magnéto en enfer, maintenant ils ont la vidéo, je réplique.
A jeun, dans un style concis et impeccable, je donne une de mes meilleures interviews. A la fin, je félicite les types, leur disant que je préfère parler devant une caméra que de poser pour les photographes, tâche dont je dois m’acquitter maintenant.
Commandité par Paris-Scoop, le photographe arrive et me propose d’aller ailleurs. On grimpe au quatrième étage. Je connais ce photographe, Pierre Nassemi. Un jeune type charmant et discret. Il m’a déjà tiré le portrait, une fois. Il me fait asseoir au milieu d’un long couloir plongé dans la pénombre et commençe ses prises de vue, après avoir réglé ses prothèses électriques et lumineuses. Buchet tient le flash à bout de bras. Une porte s’ouvre. Une paire de têtes japonaises s’encadre dans le chambranle, elles nous regardent avec leurs yeux bridés qui s’arrondissent comme des personnages de mangas, Nassemi a le bon réflexe, il les fixe en arrière-plan, ce qui donnera une tonalité un peu étrange à la photo.
13
11 heures 15. Sur un marché en plein air.
Je prends le frais. Les claques dans le dos, sur les épaules, serrer les mains tendues avec ferveur, me laisser écraser les joues par les lèvres de ménagères à l’haleine de serpillière, voilà le mauvais côté des choses. Dix minutes de ce régime, c’est le maximum que je peux supporter, même avec le nez tapissé de blanche.
Richard est le premier à les repérer, deux grands costauds d’une vingtaine d’années, le format basketteur, le faciés racketteur, de ceux qui font peur avec leur casquette de travers, rouleurs de mécanique catapultés sur baskets à air comprimé. Ils slalomment entre les gens. Ils montrent les dents. Cadors à cran. Le premier bouscule un type, le second, couvrant les arrières, fait mine de mettre un coup de boule à un mariole qui veut s’interposer. Frémissements dans la foule. Le duo me regarde férocement, l’air de dire melting-pot, mon pote, tous unis dans la même zone. Edouard, averti par son compère, surgit à l’improviste derrière les deux zozos, les empoigne par un bras et les entraine à l’écart en leur racontant une fable de son invention, genre les zozos et la tête au carré.
Après cet intermède, une sélection particulièrement gratinée d’énergumènes locaux défile sous mes yeux et les caméras des principales chaînes de télévision. Monique a bien calculé son coup, son casting est impeccable : plus près du peuple et je serais transformé en camelot. Y’a pas photo avec le Grand qui rame dans ses petits marchés bien proprets et ses vieux sclérosés jusqu’à la moelle.
Un clodo s’avance en trainant la patte, mauvais souvenir d’une chute de caddie lors d’une course avec d’autres S.D.F., explique-t-il. Il murmure entre les trous noirs de sa dentition ravagée par les carences et les excès divers quelque chose que je ne comprends pas, je lui demande de répéter. D’une voix de vieux pneu dérapant sur du gravier, il reprend « Et le Rémi, quand est-ce que vous l’changez en Revenu Maximum d’Insertion ? » Je rigole. Encore un vieil anar, qui ne s’est jamais remis de 68. Il se gratte les couilles, deux pauvres balloches recroquevillées dans leur sac, qu’il n’a pas dû vider depuis plus de 25 ans, derrière une barricade, entre deux jets de pierre et de gaz lacrymo. Je confirme une hausse significative, ainsi que celle du SMIC, et la baisse des impôts indirects, soit la TVA qui sanctionne surtout les pauvres. Il en crache de satisfaction.
Campée sur des jambes épaisses et solides, maquillée comme une pute sur le versant déclinant de la quarantaine, le fond de teint truellé sur la couperose de la peau, les joues mafflues, une femme se met à pleurer, la plus jeune de ses filles a été violée par plusieurs brutes, il a fallu la recoudre de là à là, sa main dessine une ligne entre le vagin et l’anus. Sa figure amollie et ses propos jurent avec l’expression de force et de dureté qui émane de ses traits.
Je la prends par les épaules, je lui promets de suivre personnellement son cas, et je fais signe à un de mes sbires de s’en occuper, puis j’entonne mon couplet contre l’insécurité et les causes sociales de cette violence endémique, et j’insiste, le doigt en l’air, sur la nécessité pour les gens de reprendre en main leur vie de citoyens, d’agir dans leur quartier, et de ne pas laisser l’Etat et ses représentants, flics, assistantes sociales, éducateurs, la grignoter de plus en plus, ou une moitié de la France finira par soigner l’autre moitié.
Visiblement égaré, un jeune type aux vêtements bariolés, lunettes noires qui doivent cacher ses yeux explosés à l’acide, petit bouc taillé au cordeau, ses grands bras maigres brassant l’air autour de lui, s’arrête de tournoyer, et me demande si je compte autoriser les raves techno. Je hoche la tête, bien sûr, aucun problème, et il repart en dodelinant la sienne.
Et l’éducation, c’est vacht’ment important l’éducation, me dit une immense erreur de la nature et de la société ; une combinaison de chromosomes consanguins, incestueux et dégénérés, bon, en un mot : pourris. L’exemple type d’une enfance et d’une adolescence misérables et violentes, sans passer par la case scolarité. Je répète que non seulement l’accès au savoir est une de mes priorités mais aussi l’échange de savoirs, et qu’un programme spécial, à base de logiciels pour le travail et l’apprentissage coopératif, sera mis en place dans les quartiers défavorisés. Gros succès.
Un petit bonhomme prend ensuite la parole :
- Ma salope de femme, excusez mais y’a pas d’autre mot, elle s’est barrée avec un Black, le facteur, j’y croyais pas. Y venait tous les jours remplir sa boîte, à ma femme, pendant sa tournée, y’a eu des plaintes dans le quartier, à cause du retard dans son service, et c’est comme ça que j’l’ai appris. En plus, j’ai rien pu faire, vous voyez comment j’suis gaulé, l’autre c’est un fondu de la muscu, taillé comme King Kong. J’ose même pas imaginer la taille de sa bite. Qu’est-ce que je vais devenir avec ma petite fille sur les bras. Un an et demi. Un amour, du sucre d’orge, vous la voyez, c’est vous qui fondez.
Une voix dit que sa femme milite activement pour l’intégration. Tout le monde se marre. Le petit bonhomme proteste, lève les bras au ciel en signe d’impuissance et s’en va, le pas lourd, les épaules rentrées et tombantes, rejoindre le troupeau des vaincus.
Face à ces arriérés, je n’ai pas perdu patience ; espérons qu’il en restera des bons bouts aux J.T de 13 et 20 heures.
14
13 heures 30. Dans l’avion.
La Murène me prend à part. Il m’apprend en rigolant que mon idée de faire partouzer les starlettes du porno avec l’autre équipe n’a pas été couronnée de succès : soit leurs tarifs étaient exorbitants, soit leurs conditions ne pouvaient être satisfaites à 100%, comment leur garantir que toutes les queues seraient moulées dans le caoutchouc et que les portes anales resteraient closes. On ne peut quand même pas leur tenir grief de se soucier de leur santé.
Mais en compagnie de ces jeunes femmes, très peu vêtues, même pour un mois d’avril, mon staff a passé un agréable moment. Les discussions ont repris dans une ambiance plus décontractée, c’est toujours ça de gagné, je soupire. La Murène ajoute que leur silence a été acheté, ainsi que celui d’Avida Gold ; et il leur a bien fait comprendre qu’elles n’auraient aucun intérêt à l’ouvrir, sinon il veillerait à ce qu’elles la ferment à jamais. Le message est passé, m’assure-t-il. Il n’aurait plus manqué que l’une d’elles se vante de notre proposition et on pouvait dire adieu à nos rêves de grandeur. De toutes manières, c’était une mauvaise idée. Le piège était trop gros, grossier, les autres ne seraient jamais tombés dedans, aussi cons soient-ils, il ne faut pas les sous-estimer à ce point-là, je le fais remarquer à La Murène, qui en convient. Et j’ajoute qu’il prenne garde, la prochaine fois, à y réfléchir à deux fois avant de me soumettre une idée aussi saugrenue et stupide que celle-là, c’est vrai, quoi, je ne suis pas là pour perdre mon temps à des enfantillages de collégien boutonneux.
- A part ça, est-ce qu’on a retrouvé Classe et Bondicelli ?
La Murène se contracte, mécontent que je fasse cette allusion perfide. - Non, fait-il entre ses dents. Toujours pas.
- Merde, comment est-ce qu’on peut disparaître comme ça ? Peut-être qu’ils se sont fait buter ?
- Je ne crois pas. Les autres nous l’auraient fait savoir, c’est dans leur intérêt.
Dire que c’étaient nos jokers, Béatrice Classe et José Bondicelli. Au début de l’année, un contact de La Murène au Service de l’Immigration et des Naturalisations à Washington lui avait filé le tuyau : après une longue et minutieuse enquête fédérale, un couple de Français, Classe et Bondicelli donc, avait obtenu l’asile politique aux Etats-Unis, « en raison de persécutions émanant du gouvernement français. » La Murène avait bondi dans le premier avion. Ce qu’il avait recueilli de la bouche du couple était fracassant. Ils lui confièrent que quelques personnalités de tout premier plan, très proches du pouvoir, étaient impliquées dans un réseau pédophile, qui s’étendait de la côte d’azur à la Belgique. Quand on se souvient du raffût médiatique et politique et surtout populaire qu’avait provoqué une affaire récente en Belgique, il y avait là un filon en or à exploiter. Restait à le creuser, décrypter un certain nombre d’informations et d’adresses, les recouper avec quelques noms du réseau, et étayer les renseignements de preuves en béton armé. Sur place, La Murène avait monté une équipe chargé de veiller sur Classe et Bondicelli ; et, dès son retour, il avait supervisé une seconde équipe qui menait l’enquête dans tout le sud. Notre bombe à retardement était amorcée, le compte à rebours enclenché. Et, pour une raison inconnue, peur, stress, pression, Classe et Bondicelli avaient endormi leurs ange-gardiens et pris la poudre d’escampette en Californie. Dans l’attente qu’on leur remette le grappin dessus, on surveille leurs comptes bancaires, mais, en attendant, nos efforts sont réduits à néant. Je frappe le hublot. Je me fais mal à la main. Chiiiierie !
14 heures. Aéroport de Marseille.
Les médias se sont emballés. Un afflux de nouveaux journalistes m’attendait à ma descente. Quatre rangs de caméras et de perches de micros m’ont serré et encadré de près. Signe qui ne trompe pas, le service des Voyages Officiels m’a adjoint six flics. Edouard et Richard les ont briefés, qu’ils gardent leurs distances, je ne veux pas les avoir dans les pattes à tout bout de champ. Les flics ont râlé pour la forme avant de baisser les bras. Cette mise au point effectuée, notre manège a continué de tourner de plus belle.
18 heures 30. Au bar de l’hôtel.
La fin de la journée s’étiole. Autour de nous, des petites vieilles osseuses et parcheminées, pomponnées, les sourcils épilés, regrettent Dallas et les saloperies de JR, des hommes d’affaires décompressent, et des couples que je devine illégitimes se papouillent. Tout ce beau monde sirote dans les fauteuils-crapauds. En équilibre sur son tabouret, Buchet en est à son troisième whisky, en attendant mon demi de bière et une assiette de petits fours à la crême de roquefort, il me fait part du sentiment de terrible violence latente qu’il a ressenti sur le marché :
- La violence m’intéresse, je lui réponds. C’est un thème de réflexion inépuisable. Lisez ou relisez les pages de Genet sur la distinction qu’il opère entre violence et brutalité, c’est fort bien analysé. Il faut penser la violence, parce que, quelquefois, c’est le seul choix qui reste à faire. D’autre part, civilisation, progrès et violence ont toujours fonctionné ensemble. Ptolémée Sôtêr, en 300 avant Jésus-Christ, comment croyez-vous qu’il a donné les moyens aux génies de son temps d’inventer la géographie, l’astronomie, l’anatomie et la physionomie ? En faisant la guerre, en sacrifiant des cobayes humains, pas autrement. Aujourd’hui, vous avez les tueurs en série, que nous apprennent-ils ? J’ai pas mal réfléchi à ce phénomène.
- Tiens, tiens, et pourquoi ?
- Je m’étonne même que vous me posiez la question. C’est un sujet en or : la part d’ombre ou maudite que chacun porte en soi et qui éclaire lugubrement le monde post-industriel. Vous n’y avez jamais songé ?
- Pas vraiment, il y a déjà beaucoup de monde sur ce terrain, et des très bons. Depuis Jack l’éventreur, et même avant lui, je ne sais pas si on a inventé grand-chose dans ce domaine. Je préfère aller défricher des zones moins fréquentées.
- D’accord, mais voyez-vous, le tueur en série pose directement le problème du Mal. Un romancier avait bien cerné le problème en disant que le mal, et par exemple le nazisme, n’était pas un résultat du tempérament malicieux d’Hitler et de quelques autres, qu’il est, comme toute chose, déterminé par ses relations avec le reste, donc principalement historique et social. Le mal absolu n’existe pas. Si on veut faire le procès du tueur en série, on ne doit pas faire celui d’un individu, mais bien celui du monde occidental. Le tueur en série condense la misère et toutes les mystifications sociales, c’est une unité de mesure de la pourriture générale. Si j’adoptais un point de vue marxiste, je dirais que le tueur en série est un criminel « contrerévolutionnaire », en ce sens qu’il est un allié obligé du capitalisme. Il ne remet jamais en question ou ne proteste contre la société pour justifier ses actes, il l’accepte et se plaint plutôt du mauvais rôle qu’elle lui fait jouer dans l’ombre. Un enculé comme John Wayne Gacy , fasciné par les flics, était persuadé d’accomplir un sale boulot indispensable en débarrassant la rue de l’ordure. Schaeffer, un autre ignoble, ex-flic et obsessionnel de la propreté, affirmait que les femmes n’étaient que des petites salopes et des putes à éliminer. Il en aurait buté 34...
- Mais, bordel, à quoi rime cette répétition sans fin ?
- A mon avis, elle ne poursuit qu’un but. Il n’y a pas de hasard. Le tueur en série est majoritairement issu de la classe moyenne blanche, avec un Q.I. correct, mais il s’ennuie, il voudrait son quart d’heure de gloire. Alors, faute d’un autre talent particulier, c’est la brutalité qui le fera exister. Il veut être reconnu, par elle et pour elle, et en tirer tous les bénéfices...
- Si je suis votre raisonnement, il faut que le tueur en série soit identifié et arrêté. Or on dit qu’ils ignorent la peur, donc la crainte de se faire prendre ne doit pas les effleurer.
- C’est ce que disent les psychiatres, les flics et les romanciers. Bon dieu, évidemment, tel est le sens, très peu caché si on observe de près, de leurs actes. Le bon tueur en série, c’est celui qui se fait prendre. Il doit être démasqué et reconnu pour montrer son accomplissement, justifier sa réputation. Le tueur est d’un narcissisme aveuglant, c’est flagrant : il ne bande et jouit qu’en voyant la reproduction de son portrait à la une des quotidiens et des journaux télévisés. « Regardez-moi, pérore-t-il, ne suis-je pas le plus beau et le plus fort ? » Il obéit à la loi du Marché de la Peur et du marketing de l’obsession, cette façon qu’a la culture occidentale de tout absorber et de rendre acceptable, comme si Hitler pouvait être un héros de la culture pop. C’est l’erreur que commettent les gamins en portant des t-shirts de Charles Manson ou d’autres tarés, une culture qu’on intègre que si on peut être un héros de film ou personnage de télé. D’ailleurs, les vampires TV et leur demande incessante d’un sang toujours identique mais renouvelé quotidiennement en traquant inlassablement la « sensation » finiront tôt ou tard par débusquer un tueur en série en action et le filmeront, vous verrez. L’anonymat est la pire des punitions pour le tueur en série. Ensuite vient la surenchère dans l’horreur. Il y a comme une compétition entre les tueurs. On peut imaginer un Top 50 des tueurs en série ou, mieux, renverser le propos des reality-shows en proposant « La nuit des tueurs en série ». Je vous garantis un audimat maximum.
- Ça ne fait aucun doute. Je serais le premier à regarder.
- Buchet, vous êtes un pervers, je m’en doutais. Ce qu’il faut voir dans le phénomène, c’est la justesse du terme « en série », mais en tant que création industrielle « , à la chaîne » serait encore plus approprié. Il n’y a pas de raison de s’étonner de son comportement : il ne fait que suivre les impératifs de la publicité quand elle vend les corps comme des objets ou des produits. Citoyen modèle, voisin irréprochable, le tueur en série est un bon perroquet, il répète indéfiniment, et ses meurtres ritualisés ne sont que les marques de sa faible imagination laminée par le culte de la performance.
« Quand Brett Easton Ellis récupére le thème dans son roman American psycho, il produit aussi son effet. C’est ma fille qui m’avait conseillé de le lire. Le scandale fait autour de son bouquin a continué à entretenir la confusion entre création et réalité. Mais le vrai scandale inavoué par ses détracteurs, c’est que Brett Easton Ellis a tout compris et résolu. Son yuppie psychopathe, derrière son apparence parfaite selon les critères en vigueur, est un barbare. Grattez la surface et vous verrez que le tueur est à l’image du monde occidental et le juge. La barbarie sous la civilisation. Cet être froid et mécanique, sans âme, couvert de succès et de richesses, qui a tout pour briller au firmament de la société, ne trouve son plaisir que dans l’abjection et la destruction. C’est l’ultime miroir négatif. Et même la publicité a pu récupérer American psycho : Un constructeur de lavabo a signalé la page du livre où apparaissait son matériel. - Rien ne se perd, rien ne se crée, c’est la loi de Lavoisier.