Comment la presse écrite va au Front (national)

Faye (Le Monde) : Au FN, « la télévision en elle-même est un enjeu de pouvoir interne »

Par David Dufresne, 24 mai 2017 | 2694 Lectures

Comment qualifieriez vous rapports avec le Front National ? Et depuis quand travaillez vous avec et sur eux ?

Je travaille sur le Front national depuis avril 2015, soit pile au moment où le conflit entre Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen a éclaté : l’occasion de plonger dans le grand bain sans avoir le temps de se poser trop de questions. Mes rapports avec le parti varient en fonction des interlocuteurs. Avec certains cadres ou élus, c’est franchement conflictuel ; avec d’autres, plus apaisé, ou branché sur courant alternatif. Il n’y a pas de réponse univoque, même si la méfiance et la défiance à l’égard des journalistes est certainement plus grande au FN que dans d’autres partis.

Quelles furent vos motivations pour vous consacrer au FN ?

Je suivais auparavant les écologistes et le Front de gauche (à l’époque où Jean-Luc Mélenchon et les communistes étaient alliés), on m’a proposé de passer sur le FN, j’ai accepté. Le phénomène électoral est passionnant à décrypter, tout comme les personnages et les débats qui composent ce parti.

Une déclaration qui sort de la ligne officielle peut valoir sanction assez rapidement.

Pourrions nous dire que, s’il y a plusieurs courants au Front national, il y aurait plusieurs approches possibles dans votre travail ? Si oui, lesquelles ?

Non, je traite de la même manière les différents courants - qui existent bien -, tout comme je traite de la même manière les différents partis sur lesquels j’ai pu travailler. En revanche il est évident que ces courants poursuivent des objectifs différents - garder ou prendre le pouvoir au sein du parti ou de la “famille” nationale en général -, donc leurs stratégies vis-à-vis des médias diffèrent. En clair, les libéraux-identitaires, pour schématiser, prennent la parole pour critiquer la ligne nationale-souverainiste de Marine Le Pen.

Dans vos articles, vous citez souvent des sources anonymes de dirigeants frontistes. Quelles sont leurs raisons de vous parler ?

Soit de décrypter telle ou telle décision ou prise de position, soit de les critiquer, sans avoir peur de commettre un impair vis-à-vis de Marine Le Pen ou de ses plus proches conseillers : le FN est un parti où la parole est durement contrôlée. Une déclaration qui sort de la ligne officielle peut valoir sanction assez rapidement. Il n’y a pas de courants officiellement constitués au FN version Marine Le Pen, où on considère que le congrès tranche la ligne politique et que les positions personnelles doivent le rester.

les médias sont vus comme de potentiels fauteurs de trouble.

Et comment vos sources communiquent-elles avec vous ?

Téléphone, SMS, café, déjeuner, en marge d’événements FN, etc.

De quoi le FN a-t-il encore peur de la part des médias, pourtant si indulgents à son égard (sauf exception) ?

Je n’ai pas le sentiment que les médias soient indulgents vis-à-vis du FN. Le parti a une essence bonapartiste, il prône le respect du chef et a peur plus que tout de la désunion : en cela, les stigmates de la scission mégrétiste sont toujours visibles. Donc les médias sont vus comme de potentiels fauteurs de trouble. De plus (et cela ne relève pas de la peur, mais plus du facteur de division potentiel) la télévision en elle-même est un enjeu de pouvoir interne. Celui qui passe à la TV contribue à fixer la ligne du parti : comme le répète souvent Marion Maréchal-Le Pen, “en politique n’existe que ce qui paraît exister”.

Comment expliquez-vous que la dédiabolisation, outil de communication, ait marché à plein ? Paresse des journalistes ? Lassitude du combat anti-FN ?

Je ne sais pas si cette seule stratégie de communication explique la poussée du FN dans les urnes, beaucoup de facteurs sont à l’oeuvre (chômage, terrorisme, etc.). Et l’image personnelle de Marine Le Pen comme du FN restent très clivantes. Par ailleurs, il me semble faux de dire que la presse s’est ruée la tête la première pour appuyer cette stratégie : si l’arrivée de Marine Le Pen en 2011 à la tête du FN a représenté un indéniable mouvement de nouveauté (une femme jeune a remplacé le cofondateur du parti, qui avait participé aux conflits coloniaux), la “dédiabolisation” a aussi été analysée pour ce qu’elle est. C’est-à-dire, comme le résume Louis Aliot, d’en finir avec les accusations d’antisémitisme.

Il y a un monde entre le traitement du FN par la presse écrite et par la télévision. Certains des premiers enquêtent, les second se taisent. Explications ?

Cette dichotomie me semble injuste. Il y a eu de bonnes enquêtes en télévision ces derniers mois, comme Envoyé spécial, sur les affaires judiciaires, ou l’Oeil du 20 heures sur France 2, qui s’est intéressé dans la foulée de l’AFP aux démissions de conseillers municipaux frontistes. Pour ce qui est des chaînes d’information en continu, il ne me semble pas que les affaires ont été tues sur leurs antennes, mais leur complexité nécessite parfois une pédagogie particulière, de prendre du temps : c’est un vrai choix éditorial, qui n’est pas toujours fait. Et les journalistes à l’antenne ne maîtrisent pas toujours ces dossiers sur le bout des doigts, ce qui peut se comprendre vu la masse d’infos qu’ils ont à traiter.

Lors de la petite sauterie du FN le soir de la proclamation des résultats du second tour, vous avez décidé de boycotter. En solidarité des journalistes refoulés. Un beau geste, certes, mais n’était-ce pas exactement le but recherché par le FN : que vous n’assistiez pas à sa défaite (33% des voix au lieu des 40% souhaités) ?

Le contenu informatif était faible dans cette soirée de second tour : que l’on soit présent ou pas, la défaite est là, et les commentaires des cadres frontistes sont les mêmes, voire sans doute plus verrouillés sur place qu’au téléphone. D’autant que les journalistes étaient parqués dans une salle à part. Ce n’est pas forcément la même chose de boycotter un meeting, qui nécessite une mise en perspective du discours, de sentir l’ambiance de la salle, d’interroger les militants ou les cadres sur l’instant. Nous avons considéré qu’il était important de faire preuve de solidarité ce soir-là vis-à-vis des nombreux médias interdits d’accès.

Que répondez-vous aux critiques faites aux journalistes qui ont semblé découvrir, en cours de campagne, la vraie nature du FN ?

Je n’ai pas entendu ce genre de critiques.

Comment expliquez-vous qu’un Florian Philippot se soit autant laissé aller à la fake-newserie (le faux SMS appelant à « tuer Marine », les MacronLeaks, etc) ? Et même Marine Le Pen, laissant planer le doute d’un compte offshore de Macron ?

Une volonté, sans doute, de se raccrocher à toute information possible pour essayer de faire chuter l’adversaire dans la dernière ligne droite, alors que la défaite se dessine avec certitude.

Selon vous, où se situe la faillite médiatique vis à vis du FN ?

Le terme de faillite me semble fort, et il supposerait que les médias ont un rôle à jouer “contre” le FN. Or, ce n’est pas la manière dont je conçois les choses, nous avons un rôle d’information, de contextualisation, notre but est de raconter les personnages, leurs histoires, leurs contradictions, leurs turpitudes, sans complaisance, mais sans animosité non plus. Libre à chacun de se constituer une opinion ensuite.

Qu’est-ce qui vous ferait arrêter de travailler sur le FN ?

La lassitude, l’impossibilité de travailler comme je l’entends, la volonté de passer à autre chose… Rien de spécifique par rapport au FN.

Dernier point, je me rends compte que la plupart des journalistes de presse écrite spécialisés FN ont moins de 35 ans. Qu’est-ce qui explique cette tendance ? Où sont passés les journalistes « historiques » ?

Le poste de “rubricard”, quel qu’il soit, est souvent confié en début de carrière. Et les rédactions peuvent avoir l’habitude de confier à des journalistes plus âgés le soin de couvrir le pouvoir en tant que tel (Elysée, Matignon), et confient donc l’opposition aux plus jeunes de leurs membres.

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