Une interview de Jacques Denis

Fuck me la nostalgie, « Punk Me » pour la vie

C’est une déambulation narrative, linéaire, une promenade façon dérive situ à Oberkampf. C’est une expérience drôle, agaçante, et pertinente. C’est un objet hybride, de bien bien belle facture, et tellement casse-gueule : un psycho-test sur le Punk. Et c’est une réussite. Fuck me la nostalgie, Punk Me pour la vie. Interview avec son auteur.

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Du fond de sa tombe, c’est Alan Pacadis qui parle le mieux de Punk Me qu’il n’a jamais pu voir, et pour cause - le rock critic, heureux homme, est mort bien avant l’irruption du Net. Pacadis dit, et on l’entend dans Punk Me, que tout discours sur le Punk est voué à être comme son sujet, « il s’adjoindra les qualificatifs du rock lui même, et sera donc incongru, trivial, médiocre, banal, insipide, abominable, horrible, redondant, répulsif, atroce, innommable, crasseux, incohérent, vulgaire, sans gout, ennuyeux, décadent, pervers, etc »

Du Punk, on a tous notre définition. Le (la) pire est toujours possible et l’on sent bien que la frontière beauf/punk, Sarko/Rotten, consufion/fusion_pour_les_cons n’est désormais jamais plus bien loin. Punk Me, est un plongeon dans le présent pour y dénicher ce qu’il reste des racines de 1977. Autrement dit, Punk Me, c’est le bilan du No Future, c’est ce qui est arrivé après, c’est ce que nous avons fait de cette Rupture céleste.

De ce point de vue, le travail de Jacques Denis et de son équipe est superbe : point de nostalgie ici, juste de l’héritage. Même si, précisément, on aurait voulu parfois que l’ensemble soit moins sage et plus fou ; moins héritage et plus saccage ; moins juxtaposition et plus collage.

Le principe : une déambulation narrative, linéaire, une promenade dans le Paris d’ajourd’hui, façon dérive situ à Oberkampf, un walk-movie comme ils disent, un film qui marche dans notre époque qui marche si mal. Ici ou là, des choix. Des personnages. Des dessins. Des couleurs sur Paris.

Un voyage. Grimpez à bord. Montez sur scène.

PUNK ME, « walk movie interactif » de Jacques Denis et Zoé Cauwet, pour Le Mouv’, réalisé par « l’atelier de création digitale » Ultranoir, juin 2014.

Comment est née l’idée de Punk Me ?

L’an passé, suite à une formation d’éditeur de contenus numériques à L’école des métiers de l’information, je suis allé bosser à la Direction nouveaux médias de Radio France, où se montait notamment un pole/site dédié à la musique, au streaming (RF8). Lors de ces cinq semaines de stage de fin d’étude, j’ai proposé quelques « idées » de programmes, dont le retour du punk. Des expos, la mode, la tendance... tout indiquait que le punk était dans l’air du temps. Oui, mais quel punk ? Depuis toujours, avec mes proches, il nous arrive bien souvent de dire : « c’est punk », comme d’autres disent « c’est rock’n’roll »... Une expression « idiomatique » qui veut dire tout et n’importe quoi, qui renvoie à des réalités différentes. Comme à l’époque déjà : Paul Weller, John Lyndon, Joe Strummer (pour citer des bien connus) n’avaient finalement que peu de choses en commun... mais tous figuraient une idée du punk, de ce besoin, ce désir, cette nécessité, de tout bousculer, de prendre de front toutes ces galères qui s’annonçaient à l’horizon des années 1980. C’est ainsi qu’est née l’envie de répondre à cette question existentielle : C’est quoi être punk !? En le faisant bien entendu avec un esprit décalé. Car voyez-vous, je n’ai jamais trop cru qu’il suffisait d’avoir un badge, des cheveux hérissés, et une canette de Kro pour être punk. Que jouer à fond les ballons c’était forcément punk. Pour ma part d’ailleurs, j’ai vite quitté cette musique, que j’ai aimé comme tous les ados du tout début des années 1980 — d’autant plus que j’avais des frères aînés en plein dedans, eux — ayant découvert à mon arrivée à la fac Charlie Parker et le hip-hop. Des énergies tout aussi punk, dans le sens qu’elles bousculaient les codes de préséance, de bonne conduite. Je me souviens par exemple d’une soirée juste avant l’élection de Mitterrand où je m’étais déjà fait cette réflexion en étant face à des tambours guadeloupéens, des types qui hurlaient leur colère, leur bon humour aussi. Finalement, Guy Konket reste pour moi une personnalité nettement plus punk que les nombreux avatars apparus lors du rock alternatif. Voilà pour la genèse, qui remonte finalement à l’autre siècle et qui n’a cessé depuis d’alimenter mon quotidien. Car si j’ai vite quitté cette musique, devenant même un soi-disant spécialiste des musiques « noires » et « savantes » (un comble pour un type qui fait un projet sur le punk, non !?), j’ai toujours gardé en tête — et non sur la tête — cette manière de voir, de ressentir, d’affronter, le monde.

C’est aussi pourquoi, après avoir fait l’examen des archives, des ressources, il m’est apparu plus intéressant d’interroger ce qu’était le punk actuel, où pouvait bien se trouver cet esprit, que de faire le énième projet mémoriel dont la France adore. Je ne voulais surtout pas célébrer le punk de 1977 ! Plutôt que d’aller voir John Lydon pour lui dire, alors c’était comment le punk il y a quarante ans, aller prendre comment il le vibrait à l’époque, dans le jus. L’idée était donc d’articuler les archives avec l’actualité, de mettre en place un constant va et vient entre hier et aujourd’hui, afin de brouiller les pistes. L’autre était de mettre en place une « forme » ludique pour varier les plaisirs. Faire un programme sérieux, sans se prendre trop au sérieux. D’où le choix d’un test, avec à la fin des profils « types », qui se prêtait tout à fait à l’idée originelle. Alexandre Lenot de RF8 a adhéré tout de suite, et dès lors, a constamment nourri le projet, en apportant des infos, un point de vue, au fil de l’eau...

Qui a travaillé sur quoi, et comment ? Sur quelle durée ?

J’ai écrit le test et recensé les archives, posé la problématique et les moyens pour y répondre, puis écrit les questions, la voix off, l’automne dernier...

Ensuite Thomas Petit Archambault m’a aidé à poser la narration et le scénario du test. Pour la réalisation audiovisuelle, j’ai eu l’idée d’une déambulation urbaine dans la ville d’aujourd’hui, sans nostalgie, filmée en caméra subjective. Quelque chose d’un peu froid, à hauteur du bitume... Zoé Cauwet, la réalisatrice a proposé l’idée d’une long « plan séquence » qui suit de dos des personnages dans la ville, tous porteurs de musique. On demeurait dans la déambulation urbaine, mais en l’incarnant autrement. La caméra suit la BO. On a imaginé chaque scène comme une mini fiction en décor réel.

Pour la bande son, j’ai fait une pré-selection dans le catalogue de Born Bad, et après Zoé avait liberté en fonction des intentions de choisir ça, ceci, ou bien cela en fonction du rythme de montage qu’elle souhaitait impulser. Il fallait juste que ça colle avec l’intention auteurale. Dès le départ, on voulait bosser avec Terreur Graphique qui avait fait « Make my day Punk ». On avait envie qu’il pose un deuxième regard sur le projet, qu’il le décale. Il signe tous les dessins, qui ajoutent une lecture (différente) de ce qu’est (ou pourrait être) le punk...

D’autre part, Ultranoir a assuré toute la partie fonctionnelle, et le développement. Cette agence a apporté sa touche graphique, mais aussi quelques bonnes idées ergonomiques... J’aimerais aussi créditer Carine Fillot qui a assuré le suivi pour RF8/Le Mouv, ainsi que Floriane Davin de Narrative qui a été en quelque sorte une chef de projet. Et autant dire qu’il fallait un chef de gare sur ce type d’histoire !

Quels ont été vos moyens ?

Le budget total est de 140 000 euros, avec 50 000 financés par Radio France. L’INA a apporté les archives en coproduction. Les deux productrices de Narrative, Laurence Bagot et Cécile Cros, ont tout de suite cru au projet, et lui ont permis de se développer plus que prévu, en apportant le soutien automatique de son compte CNC.

Comment s’est déroulé le travail sur les archives de Radio France ? Certaines sont renversantes [1] 

Il s’agit du travail préparatoire, qui a été le moteur du projet. Je suis allé écouter des heures et des heures d’archives à l’INA, et c’est fort de cela qu’il m’est apparu évident qu’il fallait les faire ressortir, les valoriser, en mettant en place un dispositif très actuel, des éléments de jeu interactif où l’internaute puisse cliquer dessus. Finalement, les archives ont été « un peu » minorées, mais si vous fouillez, si vous déployez chaque module, chaque passage, vous découvrez beaucoup d’informations, dans le texte, dans la voix, dans les images, dans les liens... Il s’agit d’un parcours ludique, mais nourri d’informations, de mise en abîme... On peut rester en surface, ou plonger. Chacun fait fait...

Parmi ces archives, lesquelles vous ont le plus touché ou marqué ? 

Les deux émissions France Culture du printemps 1979 qui interroge à l’imparfait la nature et le futur du punk. Le punk et après ? le punk, c’était quoi déjà ? En 1979, le punk est mort pour ceux qui l’ont inventé. Alain Pacadis, toujours aussi génial... Un parcours dans Berlin avec Malaria , qui ne figure pas dans le projet au final. Comme beaucoup de choses que vous ne voyiez pas, car nous ne l’avons pas utilisé, mais qui a nourri l’écriture, le « jeu »... Ce qui est frappant surtout : c’est la qualité des émissions dans les années 1970, la densité des infos, l’étirement du temps... La poétique des mots.

Punk - Note d’intention Craph 01
Premier jet d’un projet...

Filmer des dos et proposer ainsi un « walk movie » est une sacrée belle idée, mais n’y-a-t-il pas une contradiction avec la (dé)marche punk qui, justement, fait/faisait face et faisait front à la situation ?

On filme un dos qui fait front, qui fonce dans la ville. Il n’évite pas les obstacles, bien au contraire. Mais il s’agit de traverser chaque séquence, comme on traverse la ville, l’histoire, d’aujourd’hui à hier. Il ne s’agit pas d’esquiver, mais plutôt d’embarquer l’internaute dans ces méandres, qui interrogent de nombreux champs au-delà de la seule musique ou du graphisme. Quand on invite à choisir entre Black Bloc et Altermondialiste, on élude pas les enjeux. Bien au contraire. Simplement ce dispositif narratif permet à chacun de faire corps, de suivre comme bon lui chante...

A propos de la bande-son, n’est-ce pas une des faiblesses du projet... On entend finalement assez peu de Punk ? Question de droits [2] ?

On s’est rendu compte qu’on n’aurait pas les moyens d’acheter des droits pour une BO composé des grands classiques Punk. Mais finalement ce n’est pas plus mal, car ce que je voulais raconter, ce n’était pas le Punk d’il y a 40 ans mais celui qui en était l’héritier aujourd’hui : parce que Dan Deacon ou Cheveu sont plus punks que bien des groupes étiquetés comme tels ! Ce qui aurait pu être un handicap s’est avéré être une chance. Comme souvent, la contrainte invite à inventer. De fait, j’ai pensé tout de suite à négocier un deal global avec Born Bad, label punk (entendez DIY, dandy, esthète, hors-norme...) par essence, afin d’être dans les « clous ». Finalement, cela nous a permis de prendre des sons « actuels » (hormis une pièce de choix des Olivensteins, mise volontairement à la fin, histoire de renverser, brouiller, la ligne du temps), relativement éclectiques dans leurs esthétiques (punk ou papunk, affaire de profil).

L’un de vos interlocuteurs, Ariel Kyrou, dit : « Le Punk, c’est Diogene contre Platon ». Que faut-il comprendre ?

Je crois qu’Ariel Kyrou s’en explique longuement lors de l’extrait d’interview sélectionné : Diogene, le penseur hors norme et anticonformiste, solitaire et réfractaire aux conventions, serait plus « punk » que Platon, le philosophe plus « classique », l’homme du mythe de la Caverne, de la progression linéaire. D’un côté un appel au chaos, au renversement des valeurs, de l’autre le rappel de la toute puissante verticalité. Choisissez votre camp.

Maintenant que l’objet est en ligne, et que vous devez souffler un bon coup, est-ce que vous avez un regret ? Lequel ?

Le peu de place fait aux archives sans doute.

Le côté peu aléatoire de la narration, certainement. J’aurais aimé que l’internaute se retrouve dans des situations bizarres, extrêmes, pas normales.

La mise en place de formats de test, rationalisés, et non le développement pour chaque test d’un module spécifique, peut-être.

Mais on peut toujours faire plus, faire mieux.

Moi, j’en ai un... Pourquoi ce fil du « psycho-test » (quel punk êtes-vous ?) ? Au fond, était-ce vraiment nécessaire ? N’avez-vous pas manqué de confiance en votre sujet pour lui apporter cette touche un brin futile ?

Non, c’était un choix depuis le début. Faire une espèce de jeu, de test de personnalité, qui permette de traiter de la question sans tout le sérieux des autorités, toujours les mêmes, convoquées pour évoquer le punk. J’ai toujours cru que la forme était aussi importante que le fond. Et cette forme, qui ne caresse pas dans le sens du poil le punk harassant et hérissé, me semblait adéquate : je le répète, l’idée était d’interroger la nature multiple du punk. Et en ce sens, les profils tranchent. Je suis sûr que vous êtes e-punk ou punk éthique ! non ? [3]

Sinon, de confiance, on n’en manque toujours. Ou du moins, il faut être un peu sceptique, non ? Et l’essentiel n’est-il pas dans le superflu ?

Pourquoi faire un objet aussi sage ? Par exemple, pourquoi une narration aussi classique, linéaire ? Une question de moyens (financiers, de développement) ? Ou un choix d’auteur et si oui, lequel ? 

Affaire de moyens, mais aussi choix d’auteur.

La narration quelque peu linéaire (qui balance constamment entre hier et aujourd’hui), le parcours en ville, aurait pu être bousculée par un dispositif interactif placé dans le décors, dans la ville (matériel urbain, gens, etc..). On pouvait imaginer dès lors des intrusions, des disturbations, des impasses, du chaos... C’était une idée, mais cela demandait un tout autre développement. Donc un autre budget !

Quand Laurence Bloch, la nouvelle Présidente de France Inter, déclare « Soyez un peu punk !  », est-ce ?

  1. La pire pub qui soit pour votre projet ?
  2. Du foutage de gueule ?
  3. Le signe que le punk est bel et bien mort ?
  4. Un avertissement à tout détruire ?
  5.  Ou enfin le signe que Joel Ronez, le directeur des Nouveaux Médias à Radio France, est un sacré filou ?

Elle renvoie aux interrogations premières de Punk Me. Quel punk êtes-vous ? Y a-t-il un punk qui sommeille en vous ? N’est-ce pas cela qui pointe entre les lignes. Alors Radio France doit-il être punk ? ça veut dire quoi être punk ?

  1. Non, ce n’est pas la pire pub, c’est tout le contraire. On pourrait oser : cela rend nécessaire de faire le test pour que chacun dans cette grande maison se positionne.
  2. Si c’est du foutage de gueule (je n’en sais rien, à dire vrai), cela s’inscrit alors dans la geste total provoc, très punk.
  3. Le signe que le punk est bel et bien mort : oui, formellement, le punk est dead dès 1977, non ? (c’est aussi une des idées suggérées entre les lignes, et que confirme chacun à leur manière JB de Born Bad et Djubaka de France Inter). Mais dans le fond, son esprit (sa nature, son essence) lui préexistait (Diogène toujours, les situ, Pasolini...) et lui a survécu (Spoek Mathambo, Mike Davis, Casey...) . Heureusement !
  4. Tout détruire ? why not, si c’est pour reconstruire, autrement, autre chose...
PUNKME_Roadmap
Le parcours de l’internaute dans le webdoc

Avez-vous une idée du parcours de vos visiteurs ? Où vont-ils ? Jusqu’où ?

Non aucune idée du parcours des visiteurs. C’est sans doute un peu tôt pour le savoir, le mesurer. J’espère juste qu’ils vont n’importe où, direction nulle part. Et surtout pas trop middle of the road.


Voir en ligne : punk.lemouv.fr/


[1On retrouve ces archives dans la page bonus cachée http://www.lemouv.fr/bonus-punk-me

[2A noter les super playlists concoctées RF8, co-producteur de PunkMe, disponibles ici http://www.rf8.fr/collection/punk-me-6551 et à propos des bonus de Punk Me, éparpillés ici ou là, ils gagneraient à être dispos ou référencés au moins sur Punk Me lui même (oh, oh, les producteurs, bougez vous :-)

[3Bien vu, mon résultat au test : e-punk


Vos commentaires

  1. tetue

    Merci pour cet article qui permet de mieux apprécier le travail préparatoire, très beau boulot, oui ! que je devinais à la visite du site. J’ai beaucoup aimé le modernisme de l’approche, la sélection audio, les illustrations, le parcours de nav DIY sous la forme d’un psycho-test, qui contemporanisent le punk, sans nostalgie superflue. Vraiment très chouette !

    Pour compléter cet interview par un autre point de vue, de l’autre côté de l’interface, l’expérience utilisateur pèche un peu, comme j’en témoigne ici, répondant sans le savoir à la dernière question : http://romy.tetue.net/punkme