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Etre sale dans un monde clinique

grunge, la récupération qui croustille

La presse en fait ses choux gras. Un film, qui se veut « grunge », sort ces jours-ci. Les fripiers ressortent leurs chemises à carreaux. Les maisons de disques accélèrent les cadences. Le grunge est le dernier truc branché mondial. Un phénomène. Quel phénomène ?

Globe Hebdo en fait sa une. « La folie Nirvana continue : les grunges sont dans la rue ». Planquez-vous. Au dessus de la photo de Kurt Kobain, chanteur emblèmatique de Nirvana, l’hebdomadaire nous rassure avec une photo de Balladur. Les grunges ne seront pas dans la rue longtemps. A court d’idées, d’autres newsmagazines emboitent le pas. La presse féminine s’y colle. « Soyez Grunge » : tout savoir pour être crade, sale et fatiguée. Merci les filles. Un écrivain canadien, Douglas Coupland, flaire le bon coup. Il appelle ça la « Generation X » (sait-il que le premier groupe, punk, de Billy Idol s’appelait déjà ainsi en 79 ?). Ou comment adopter les lois du marketing à l’écriture. Nous avions eu « la Mode des jeunes expliquée aux parents« , Coupland fait mieux : « la mode des jeunes expliquéee aux jeunes ». La générétion X n’existe pas. Je le sais, j’en fais partie. Et puis, il y a Hollywood qui récupère -le mot est lâché, comme un chien- un joli projet (témoigner de la scène musicale de Seattle, celle du-dit grunge) pour en faire ce qu’elle sait. Une hollywooderie avec Matt Dillon dans le rôle sur-mesure d’un rocker ! Ere du vide oblige, ou du trop-plein, il faut bien trouver un truc à mettre (profond) au lecteur, spectateur, auditeur. Planquez-vous, ils débarquent. Les grunges.

Hé ! Ho ! Doucement, hein ! Qui a décrété que le grunge (approximativement traduisible par « crasse » et « vaurien ») était un mode de vie, une philosophie, un look ? Nirvana ou MTV ? Tad ou la presse ? « On utilisait déjà le mot grunge dans les années 50 pour désigner certaines groupes rockabilly. Tout ce qui est puissant et inhabituel peut-être appellé grunge » rappelle le groupe Mudhoney, signataire en 87 -il y a six ans !- de l’hymne grunge par excellence, « Touch Me I’m Sick ». Sur le papier glacé, on préfère parler de génération apathique, sans ambition de reformer le monde, de jeunes craintifs ou parasites. D’une génération de merde, quoi. Un peu « Bof » et bien gâtée. C’est oublier la dérision de Nirvana. L’intitulé de leur second album, qui a mis le feu aux poudres (12 millions de ventes mondiales) et le bordel dans les rédactions (combien les tirages ?), jouait sur le double-sens. « Nevermind » (on s’en moque) signifiait son contraire. « Il n’y a plus de rébellion dans le Rock, déplorait alors Kurt Kobain. J’espère que la musique underground pourra influencer le marché et secouer les ados. Peut-être peut-elle changer leur vie et les empê-cher de devenir des légumes. Nous avons besoin d’un nouveau conflit de générations, qui sait ? ».

Si le grunge, grosso-modo synonyme péchu d’un terme si galvaudé qu’il en est devenu ringard (rock ’n’ roll), se veut désinvolte et débraillé, c’est parce qu’il est une musique de brailleurs. Le grunge est grognon. Pourquoi faire plus en gueulant « no future » puisque les aînés punks l’ont fait en 77 et que leur « pas de futur » c’est -justement- notre présent à nous ? Merci les grands frères.

Le grunge n’est pas une musique contestataire. Juste un constat. Quand démarra en 87 Sub-pop, la petite maison de disques initiatrice devenue omnipotente, son slogan « loser » (perdant) raillait l’Amérique de Bush. « Le loser est le héros existenciel des années 90. Tu n’as rien à perdre puisque tu es déjà au niveau de la pauvreté. Tu payes des impots exorbitants, tu vis dans un appart’ de merde, tu travailles toute la semaine pour un salaire de misère » expliquera Tad, groupe de l’écurie Sub-Pop. Faire du bruit avec des guitares saturées et des mauvais chanteurs, en ces temps de rock aseptisé, c’est mollasson ? Etre sale dans un monde clinique, c’est pas subversif ? Bouleverser le show-business (qui s’en remettra, il l’a toujours fait), c’est pas beau ? Le grunge signe le triomphe de la sous-sous-culture sur la sous-culture. De l’underground sur les niaiseries. Les moins-que-rien qui dépassent les riens. Bandant et comique comme affaire. Les noirs ont le rap, les blancs ont trouvé le grunge comme (maigre) équivalent socio-musical. C’est une histoire de potes à Seattle (Mudhoney, Nirvana, Tad, Sub-Pop, etc.), un plaisir honteux (brasser punk, garage-rock et hard-rock) qui -incroyable- devient lucratif, un jeu qui tourne au jackpot. « We don’t play rock ’n’ roll, we play medias » déclarait le label Sub-Pop en 92. « On ne joue pas du rock ’n’ roll, on (se) joue des médias ». Faut bien qu’ils se vengent, les médias. C’est sain.

Site Matmoon.

Paru à l’origine dans Le Jour, 29 avril 1993


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