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l’art modeste

hervé di rosa, tout feu tout flamme

interview
Ici, l’art et ses tenants (on passe, par pudeur ou par nausée, sous silence ses aboutissants) on les hâcherait plutôt menus. On sait ce que cache leur supercheries, leurs misérables avant-gardes, tout cet effrayant gâchis de matières et de couleurs ou ces pseudos-pensées uniformes qui suffisent à faire une carrière là où un être intelligent et sensible les épuiserait en une semaine. Le mot et le milieu n’ont rien de sympathique ; heureusement, quelques individus débordent du cadre et nous exhortent à ne pas nous fâcher plus rouge. Di Rosa est de ceux-là. Seul, ou avec son frère Buddy (sculpteur), il représente une des rares traces d’un peintre capable de nous toucher sans nous les nouer.

C’est à Gilbert Lascault (lui aussi un des derniers critiques d’art à ne pas mériter la corde), dans une jolie préface : « Sur les îles Di Rosa », que nous empruntons cet extrait : « Les habitants de ces îles se méfient des grands mots, des adjectifs vagues, de toute emphase. Ils ne croient guère aux hiérarchies, aux distinctions, aux dignités. Ils n’opposent pas un prétendu haut et un supposé bas. Ils aiment utiliser l’adjectif : modeste. Ils ont le goût de l’humble. Ils font souvent l’éloge de ce que les prétentieux méprisent. »

Ces Di Rosa là, on les aime ! Et que les casse-Buren et con-sorts aillent se faire mettre.

L’art modeste :

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hervé di rosa

Un critique avait trouvé le nom de Figuration Libre pour nous qualifier à nos débuts (Di Rosa, Combas, Blanchard, Boisrond, Jammes (photographe) et d’autres, NDLR), et ça ne m’a jamais satisfait et ça m’horripilait même. Libre, d’accord, mais figuratif, je m’en branle. Mais je n’avais rien trouvé de mieux. Et l’art modeste, je l’ai trouvé il y a pas longtemps pour définir toutes ces choses qu’on défendait. C’est venu après l’expo Viva Di Rosa au musée d’art moderne, il y a deux ans, où des centaines de jeunes sont passés ; et à un moment une petite fille a dit : « C’est bien, quand est-ce qu’on retournera à l’art modeste ? ». Putain, c’était juste ! Le lapsus était très bon. C’était LE nom ! Je l’ai inventé en le piquant.

Je m’intéressais à l’art brut. Des gens qui faisaient des oeuvres d’art sans aucun souci esthétique et sans aucune culture artistique, mais sans aucun désir de communication non plus. Les cultures populaires m’ont aussi énormément influencé et je veux leur rendre cet appel qu’elles ont fait à ma sensibilité.

Dans l’art modeste, on distingue plusieurs choses : l’oeuvre unique, c’est les dessins pour Noël sur les vitrines des bars, les mobylettes customisées avec des couleurs incroyables, etc... des oeuvres pour communiquer, le mec veut qu’on vienne dans son bar, alors il essaie de faire un truc super, et le résultat est bizarre ; les oeuvres manufacturés, j’en ai une collection énorme. Toutes les figurines de dessins animés, de science-fiction, de feuilletons TV, de ciné, le merchandising en général. Par forcément les jouets, certains objets publicitaires aussi, où ils reprennent en volume ce qui est à plat. Pour moi, c’est des vrais sculptures. Il y a une magie. Un bonhomme de Star Wars, c’est une sculpture. Et c’est très vaste : tu as des céramiques-souvenirs avec des poissons, des grosses moules... C’est fait dans un souci de vente, mais de communiquer aussi - ça m’irrite que la communication ne soit qu’aux mains des publicitaires, c’est aux artistes de la prendre en mains ; et il y a les objets que l’on fait, et qui sont à des prix modestes. On vient d’ouvrir une boutique pour diffuser nos objets : ça va des bloc-notes à 30 balles, des autocollants à 100, aux sculptures à 300 balles tirées à plusieurs exemplaires. On veut atteindre un large public.

Dans le livre « Hervé & Richard Di Rosa » (les Presses du Languedoc-Editions de Paris), il manque une partie importante. C’est celle de toutes les installations et des produits différents. On a prévu d’en faire un autre (même format, même collection) d’une centaine de pages, uniquement sur les installations, les peintures en direct, les produits (tapis, etc...).

L’art modeste réunit tout ça. Ça peut être de la BD, mais pas tout, les comics de gare : Akim, Zembla, Bleck le Roc, Pepito. Il y a un principe de subjectivité. Un jouet peut être de l’art modeste et l’autre pas. C’est nous qui le décidons. C’est une notion vague, très personnelle et subjective.

Comme quand on affirme : ça c’est du rock’n’roll et pas ça.

Exactement.

La galerie de l’art modeste (aujourd’hui fermée, ndlr), pourquoi ?

J’étais tout le temps frustré quand j’allais dans les musées ou dans des expos de repartir sans rien. Un catalogue ou une affiche, c’est un peu pauvre.

Dans ce lieu, on y fait Di Rosa et des expositions. La première est celle d’André Robillard et Thérése Bonnalbé qui sont des artistes de l’art brut. Robillard est à l’asile depuis 30 ans et il fait des armes avec des morceaux de bois, des boîtes de conserve, c’est d’une violence fabuleuse, il fait aussi des animaux, mal découpés dans du contreplaqué et crayonnés avec des stylos à bille. Thérése est morte dans les années 80. Elle faisait des petits dessins sur des feuilles 21 x 29,7. C’est comme de la calligraphie japonaise, mais figurative. Elle est arrivée au même point que des gens comme Michaux qui ont mis toute une vie pour y parvenir. On veut défendre des choses comme ça. La prochaine expo, c’est des dessins de presse, de Wolinski à Placid. Après, on verra des peintres africains contemporains. Avec l’expo « Les magiciens de la Terre », il y a 2 ans, on s’est aperçu que l’art contemporain se faisait ailleurs qu’en Occident (rires). Ici, c’est aride, intellectuel. Là-bas, en Afrique, Australie, Amérique du Sud, n’importe où, ils ont une liberté, une force, une sensibilité. On fera encore une expo de jeunes du sud de la France qui font des choses très particulières, et pas pour faire des jeunes pour des jeunes (le programme a subi quelques modifications : Captain Cavern y a exposé individuellement par exemple, NDLR).

Mon frère et moi, on fera des choses qu’on ne peut pas faire dans les autres galeries. On va faire une série de céramiques, des pièces uniques faites à Vallauris, et des pièces tirées à plusieurs exemplaires ; les galeries ne feront jamais une expo de ça. Des lithographies, sérigraphies, estampes aussi, faire une expo de toutes les estampes de l’année. Si on a envie de faire une expo de dessins « grands » comme des timbres-poste, on le fera - une galerie n’immobilisera pas son espace pendant un mois pour des petits formats, à cause du prix.

Nos oeuvres comme les jouets, ou un simple T-shirt, sont conçus comme des vraies oeuvres. C’est pas un cabinet de graphistes qui reprend un de mes dessins, je les conçois de A à Z.

La galerie est un lieu de liberté, « alternatif ». Si on a envie de faire un frigo ou une voiture, on le fera. Maintenant, on peut se le permettre, plutôt que de s’acheter une Ferrari ou une Porsche, on préfère faire ça. Je suis issu d’une famille pauvre, et je gagne beaucoup d’argent. Que veux-tu en faire de ce pognon ? J’ai un appartement à Paris, une maison dans le sud et trois ateliers que je partage avec mon frère...

Et j’aime la dynamique d’une équipe. Mais on n’est pas subventionné, et il faut que ça tourne : il y a 3 salaires, on ne prend rien avec mon frère, on donne même des petites oeuvres pour financer autre chose.

Les gens pensent qu’on fait du bizness, et que ceux qui ne se mouillent pas sont des grands artistes. Tout le temps et les ronds dépensés dans cet endroit, si je les passais à peindre - parce que je vends tout, et tu ne verras jamais plus de 2 ou 3 oeuvres dans l’atelier - je serais vraiment commercial. Et c’est ce que font tous les autres peintres en général.
Si un jour, nous gagnons vraiment de l’argent avec ça, alors nous organiserons des expos de gens que personne à Paris ne veut faire. Mais une galerie comme la nôtre n’est rien à côté des grosses galeries. D’ailleurs, je continue à travailler avec d’autres galeries pour mes peintures.


Vous subissez des pressions ?

Je pensais qu’elle allait venir des galeries, par rapport aux collectionneurs. Mais c’est la presse qui nous ignore en ce moment. On a fait des interviews pour Paris Match, Le Figaro, l’Evénement, plein de revues sont venues faire des photos et elles n’ont pas passé les articles. Ça dérange...

Mais la galerie est ouverte depuis trois mois et plein de gens viennent tous les jours acheter des choses, demander des renseignements, parce que bientôt tu auras toute la documentation sur Di Rosa. Ça sera comme une ambassade Di Rosa, chaleureuse.

Les réactions d’autres artistes ?

J’en connais très peu. J’ai quelques copains comme Combas et Boisrond, mais ils voient leur peinture, je crois, dans une galerie ou un musée, et basta. On a tendu des perches à quelques-uns pour participer... Certains font des montres, un T-shirt, mais c’est fait comme un gadget, alors que nous c’est vraiment une partie de notre oeuvre. C’est la grande différence.
Les peintres critiquent les galeries et les critiques d’art. Et les artistes sont considérés comme des intouchables. Alors que les plus bizness, les plus enculés, les plus pourris, ce sont eux, je peux te l’assurer.

Distinction entre « Viva » (environnement) et une expo ?

C’est plus important pour nous de faire un environnement qu’une exposition dans un musée. Ça va plus loin ; tu fais vivre une expérience. Et si ça entraîne une réflexion, c’est encore mieux.

Penses-tu que l’art puisse encore influencer la vie ?

Sa fonction est d’envahir la vie, de la rendre moins dérisoire.

Peux-tu développer cette conception de l’anormalité de la vie :

Toute ma vie, j’ai essayé d’être normal. J’ai eu un gosse, ma femme en attend un second, les beaux-parents, les cousins, la famille, c’est important. Mon père est à la retraite et me fait tous mes châssis, un de mes oncles est forgeron et aide mon frère pour ses sculptures. On est une équipe. On a aussi critiqué cet aspect-là, alors que c’est naturel, ça n’a pas été calculé pour faire bien.

Je voulais faire voir que j’aimais la vie, que je faisais des choses pour la vie de tous les jours, et qu’en les regardant les gens puissent prendre ça. Normal et modeste (rires). (Pour appuyer ses dires, il me montre une boîte d’allumettes ancienne, offerte par un ami, où est inscrit dessus : « soyez modeste, vous resterez vivant », NDLR)

Dynamisme, travail, vie :

Ma vie est complètement assujetti à mon art et vice-versa. Créer quand on en a envie, je n’y crois pas. Il y a des moments où on ne ferait rien ; il faut quelquefois se faire un peu violence. Mon travail m’amène un tel équilibre. Je ne sais pas ce que je ferais sans la peinture. Je flipperais.

Maintenant, j’essaie d’explorer des parties inconnues de moi-même. Je prépare une exposition pour le musée Picasso d’Antibes et je m’attaque à la mythologie. C’est un sujet loin de moi. Il faut chercher la difficulté. Je travaille aussi sur un bouquin illustré pour enfants. Tous les moyens d’expression m’intéressent.

Si Wolinski avait continué à publier tes dessins, ferais-tu encore de la BD ?

Je ne crois pas. Je suis de la génération BD, elle m’a tout apporté. Mais j’ai été dégoûté par les contraintes du monde de l’édition. Il y avait des limites 2000 fois plus fortes, dans les sujets, les formats, les matières, que dans le milieu de l’art...

J’ai fait des strips, il y a 2 ans, pour Pif-Gadget pendant 4 ou 5 mois, et les 3 premiers Di Rosa Magazine sont de la BD. J’y reviendrai peut-être plus tard. Ceci-dit, j’ai plus d’admiration pour Botaro, le dessinateur de Pepito, que pour Andy Warhol.

« Di Rosa Magazine » :

Contre vents et marées, on en sort un par an, et j’aimerais continuer à ce rythme-là. Le no4 vient de sortir, entièrement lythographié. Tu as une trentaine ou une quarantaine de lithographies originales pour 500 Frs ; une lithographie séparée vaut 2-3000 balles, tu vois la différence ? On l’a tiré à 150 exemplaires de luxe, et 100 normaux. La moitié du tirage a été bousillé par les grandes chaleurs de l’été dernier.

Le numéro 1 a été tiré à 400 exemplaires, les 2 suivants à 500. Sinon, le 5 est fini : c’est un spécial René. Tous les dessins, strips, BD sur les René y sont réunis, agrandis avec une grosse trame.

Aspect sexuel :

Je n’aime pas l’érotisme : c’est la peinture qui va bien dans le salon de l’avocat. Et moi, je préfère la pornographie ; et même quand c’est malsain, c’est plus sain que leur saloperie de bourges.

A mes débuts, il y avait beaucoup plus de sexe, et plus hard. Maintenant, la part de sexe dans ma peinture est égale à celle qu’elle tient dans ma vie. Pas plus. J’aime pas les peintres qui mettent des queues et des chattes tout le temps, ça ne m’intéresse pas. C’est la vie qui m’intéresse, et le sexe est un des morceaux de la vie, comme manger... J’ai fait les Dirospornos (DTV) pour révéler la vie privée de mes personnages qui avait été rarement montrée dans mes peintures. Dans un autre, j’ai mêlé la taureaumachie et le sexe dans une petite nouvelle présentée sous forme de cartes avec un chapitre au verso.

Quand j’écris, c’est des nouvelles ou des romans pornos. J’écris très peu au niveau théorique. Mais c’est aussi de la théorie par rapport à ma peinture, et c’est encore pour démonter la pornographie de certaines revues d’art...

Et le rock’n’roll ?

A 17 ans en 77, j’étais punk. En 78, c’était fini. J’avais commencé en 75 avec Eddie & The Hot Rods, Dr Feelgood, après il y a eu Clash, Damned... Avec le recul, je réécoute Feelgood et pas les Sex Pistols. Je suis un peintre qui aime le rock’n’roll et toutes les musiques traditionnelles populaires américaines et anglo-saxonnes. Ç’était une influence ; Jonathan Richman est pour moi le prototype de l’art modeste en rock’n’roll.

Si je devais en choisir quelques-uns, je prendrais Mink De Ville que je mets au-dessus des autres, puis un Kinks, un des premiers Stones, les « Sun Sessions » d’Elvis, une compile de Roy Orbison, inévitable, Alex Chilton, « Psychedelic Jungle » des Cramps parce que ça représente en même temps tous les Pebbles, les garage-bands. Et aussi « L’homme à la tête de chou » de Gainsbourg et une compile de Polnareff. Il y a peu de temps que je m’intéresse aux français.

Je commence à m’ouvrir un petit peu au jazz, et à l’opéra. Mais certaines choses de la littérature et de la musique, je les garde pour la suite. Dans 10-15 ans, je vais m’y intéresser, ça va m’influencer, donner un autre aspect à mon travail. Je me fais des réserves pour quand je n’aurai plus d’idées (rires)...

Tu as été très peu sollicité pour des pochettes ?

Le monde de l’art contemporain est très fermé. Il n’y a rien de comparable avec celui de la variété ou du rock. Ça reste pour initiés.

J’en ai fait une pour Gilles Tandy parce que c’était un ami, ou la couverture de Nineteen avec un dessin d’Alex Chilton parce que, là-aussi, c’étaient des amis d’amis. Mais aucun autre artiste ne m’a demandé de réaliser une pochette, c’est bizarre. Ça m’aurait bien branché d’en faire une ou deux de temps en temps. J’ai participé à un song-book pour les Rita Mitsouko et j’en ferais bien une pour eux. Ils pensent toujours à la photo, et pourtant quand tu vois la réussite de la pochette d’Iggy (« Brick By Brick », NDLR) faite par Charles Burns...

Peintres riches et peintres zen :

A Sète, chez moi, on me considère comme un riche. Mais quand tu sais ce que c’est vraiment la richesse en la côtoyant comme moi avec les collectionneurs...

Et le côté zen, c’est à cause de Francesco Clemente, un peintre italien que j’aime beaucoup, mais qui m’avait irrité. C’était à New York, et je me demandais comment il pouvait être aussi calme avec toutes les horreurs autour de lui.

J’espère que mon travail sera lié de manière positive à ma vie, ce qui n’a pas toujours été le cas, et que j’arriverai à faire diffuser toutes ces choses que j’aime, que je produis et que je fais produire.

C’est une certaine sérénité que je n’ai pas dans mon caractère et dans ma vie que je recherche.

entretien paru dans la revue Combo ! numéro 8 (automne 1991, Paris, France). © yannick bourg. illustration © di rosa.


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