Combo ! numéro 8 (1991).

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mauvais esprits

Polar

jean-patrick manchette, la position du romancier noir solitaire

par yannick bourg, 26 février 1991

Je dois beaucoup à cet homme. Il m’a appris à lire, et pas seulement des ouvrages policiers policés à destination ferroviaire, quand, inlassablement, chaque mois dans feu Charlie Mensuel, il chroniquait et notulait en dégageant des pans radieux d’intelligence provocatrice de cette littérature dévoyée. Comme il l’expliquait dans sa dernière chronique : "Ce qui m’intéressait (...), c’était d’exposer, illustrées d’exemples, quelques idées sur le genre, sur les rapports qu’il entretient avec la totalité."
Une totalité qu’il s’est efforcée de fragmenter (comme les bombes) en choisissant minutieusement ses cibles : les affres d’un cadre dans un monde qu’il ne maîtrise plus ("Le petit bleu de la côte ouest") ; les tentations terroristes d’une poignée de perdus ("Nada") ; le tueur et l’organisation du crime ("La position du tueur couché") ; un ex-CRS, Eugène Tarpon, devenu détective privé qui s’éveille, lui, peu à peu, aux réalités tragiques de la société ("Morgue pleine", "Que d’os !") ; plus "Laissez bronzer les cadavres" (avec Bastid), "L’affaire N’Gustro", "O dingos, O châteaux !", "L’homme aux boulets rouges" (avec Susmann), tous disponibles en Série Noire ou réédités en Carré Noir ou Folio Noir ; et encore "Fatale", hors S.N. chez Gallimard.
Dix tirs qui ont fait mouche. Et dans l’attente fébrile d’une onzième détonation, je relis !

Vous manifestez une retenue, ou une gêne, à évoquer les métiers "artistiques" et l’art "industriel" par une mise entre guillemets. Le refuge dans ces disciplines, comme vous l’avez dit, en est-il toujours un ?
Je méprise l’Art contemporain qui arrive après la mort historique de l’Art et en est réduit à se présenter comme nouveau quand il répéte lourdement Dada ou les quelques trouvailles du surréalisme. Cette position contre l’Art n’a ni originalité ni nouveauté, elle non plus, puisque ce sont les avant-gardes artistiques radicales de l’immédiat après-guerre (mondiale n°2) qui l’ont développée avant même de fusionner dans l’I.S. sur un programme de suppression-réalisation de l’art (construction de situations). J’ai découvert ce courant radical en découvrant la revue Internationale situationniste vers 1965. Je n’ai pas tout compris tout de suite, là-dedans ; je suis encore loin d’en avoir tout compris aujourd’hui, près de 20 ans après l’autodissolution de l’I.S., mais je me sens d’accord avec le peu que j’ai compris, sauf peut-être une éventuelle tendance au panlogisme chez certains situs et surtout certains pro-situs.
Quant à "l’art industriel", l’expression est évidemment empruntée à Flaubert (en particulier L’éducation Sentimentale, certes) et, selon le contexte, je l’utilise de manières un peu diverses pour désigner 1° l’immonde industrie du divertissement, en soi ; 2° la même en tant qu’elle s’est fondue dans le melting pot de la culture-marchandise et s’y est dégueulassement mélangée avec les beaux arts du passé et les arts populaires du passé, le résultat d’ensemble méritant d’être appelé "culture" tout court depuis qu’un Malraux a créé des maisons pour cela, et encore d’avantage depuis qu’un Jack Lang (ou n’importe quel sociologue américain ou moldave, ne soyons pas chauvins dans l’exécration) jabote sur cette "culture" qu’il approuve fort de même Homère, Sade et Madonna, etc. ; 3° la même en tant que certains individus talentueux et furieux ont choisi de la pratiquer d’une manière contestataire et antisociale (exemples : Dashiell Hammett auteur de polars, George Orwell auteur de romans sociaux et de romans d’anticipation scientifique, Philip K. Dick auteur de spéculative fiction : cette manière de déborder l’ennemi par une aile est comparable au superbe mouvement de la cavalerie de Condé à Rocroi, et mérite autant d’éloges, et plutôt plus).
Le choix que j’ai fait de pratiquer l’art industriel, i.e. de publier dans l’industrie du divertissement, découle normalement d’une conviction (l’histoire de l’Art est finie) et d’une espérance (ne pourrait-on répéter la hardie manoeuvre de Hammett, Orwell, Dick, et porter la contestation dans les banlieues de l’esprit ?). Outre que ma propre manœuvre a été bancale car mes travaux étaient tout à fait récupérables par la culture (au sens de Jack Lang), mes espérances trop passives étaient liées à un "pronostic favorable" quant au développement de la révolution sociale après 1968. On sait que les mesures contre-révolutionnaires de l’ennemi, commencées petitement par le putsch discret de novembre 1975 au Portugal, ont continué par la "transition démocratique" espagnole de 1976, les blitz contre l’autonomie prolétarienne en Italie dans les trois années suivantes, et puis ont été transférées à l’Est en décembre 1981 en Pologne avec l’"état de guerre" de Jaruzelski, après quoi le laboratoire polonais, soigneusement étudié pendant six ou huit ans par le "camp" stalinien, a débouché sur la spectaculaire "démocratisation" d’Europe centrale et la réformation d’URSS, pendant que la bureaucratisation de l’Occident triomphait, de sorte que jusqu’à Nouvel Ordre (Mondial) a triomphé dans les pays avancés la démocratie spectaculaire couplée avec le despotisme des lobbies pendant qu’on laisse crever le Tiers-monde, qu’on "tiers-mondise" et qu’on "libanise" tous les territoires civilisés où se posent d’insolubles problèmes de gestion politico-militaire, et en attendant que l’Economie démente en finisse progressivement, mais vite et assez complètement, avec l’espèce humaine et les autres espèces vivantes auxquelles nous sommes habitués depuis quelques millénaires.
Pardonnez-moi cet excursus, mais ça éclairera la suite, et puis ça dégage les bronches.
Quoi qu’il en soit, parlant d’art industriel, je souhaitais manœuvrer comme un Hammett. Mais j’étais un cavalier plus maladroit, et la situation était plus propice à la récupération. Les ouvertures du "néopolar" ont été progressivement conquises par des littérateurs (d’Art) ou bien des racketeurs stalino-trotskystes gorbarchévophiles. A mesures qu’ils se développaient, je ralentissais. Depuis 1980 ils sont florissants. Depuis 1980 j’ai cessé de publier. (A six mois près.)
Quant au "refuge" offert par l’industrie du divertissement, il ne m’intéressait donc que comme base d’infiltration, non comme refuge. Quand j’ai vu que je n’étais plus capable d’opérer derrière les lignes ennemies avec des romans noirs, j’ai laissé tomber.
J’ai continué un peu les travaux de scénariste de cinéma (et, une fois, de télé) parce que c’est bien payé et il y a la joie éphémère du boulot à deux ou trois, contre des contraintes d’argent et d’idéologie. Mais dès le début ces contraintes étaient pénibles. Elles sont devenues intolérables, sauf exception (j’ai fait avec Juan Bunuel un petit téléfilm dont je suis content ; le producteur a voulu que nous changions tout le scénario, mais, coup de bol ! il s’est rappelé soudain qu’on tournait quinze jours plus tard, le scénario est resté comme Juan Bunuel et moi voulions ; il est redoutable de dépendre de tels coups de bol).
Bref, dans l’audiovisuel, dans le polar, il n’y a plus de refuge formel. Il reste le talent individuel, isolé en rase campagne devant l’artillerie et l’aviation ennemies. Je suis tout à fait sûr que j’ai un certain de deuxième ordre, mais son utilisation se heurte à la puissance de feu du Nouvel Ordre Culturel.

"Le polar classique est le contraire du kitsch : un style ; et, dans l’industrie des styles romanesques, le dernier" avez-vous déclaré dans Polar #27 (2° période). Un polar "non-classique" est-il concevable et si oui, comment ?
Le roman noir américain d’avant la 2° guerre mondiale est notamment un objet stylistiquement dégraissé au maximum, donc, oui, "le contraire du kitsch" même si on adopte maintenant cette forme, et à condition qu’on l’adopte avec sa pureté. C’est simple comme un sonnet - quoique plus aléatoire formellement, et plus long. Si l’on veut critiquer le monde actuel (et que pourrait-on vouloir d’autre quand on écrit ? - même si cette critique n’est pas tout ce qu’on fait, ou bien on écrirait seulement des essais, mais déjà dans un essai ou même un slogan se pose la question du Beau... "Y a-t-il une vie avant la mort" (Belfast) est un bon exemple, célèbre, d’unité entre le contenu et la beauté formelle, je suis partisan du réalisme comportementaliste dégraissé. Un polar "non-classique" ne me parait concevable qu’à partir des exemples qu’en donnent un Umberto Eco, un Brautigan, le Cherokee d’Echenoz, etc. Je trouve Echenoz marrant, soit dit en passant, mais d’une manière générale le polar non-classique n’est pas formellement un roman noir, donc il n’est pas un roman noir du tout, c’est un polar kitsch, contradictio in adjecto, je n’en ai rien à secouer à priori, c’est des romans, certains auteurs m’inspirent de la sympathie (Echenoz), d’autres non (le sémioticien démochrétien Eco m’inspire de la haine).
Le seul "polar non-classique" que j’apprécierais, somme toute, serait du genre de ce à quoi je travaille : le décharnement formel du roman noir doit maintenant être mis au service d’une réalité nouvelle, et laisser sur leur cul les polareux littérateurs et les polareux stalino-gauchistes. Vivre et écrire dans les banlieues (Lyon, par exemple) tombe malheureusement en dehors de mes capacités ordinaires. C’est la seule voie intéressante ouverte au roman noir français actuel. Il l’évite, bien sûr. Hammett, Orwell, Dick, quelqu’un devrait prendre la suite, même timidement, et les gens de haut goût oublieront les clowneries actuelles sur la "subversion du texte". Bien sûr je peux apprécier des gens qui sont catalogués "polareux hors polar", mais je vois qu’ils sont généralement des hemingwayens, parfois affublés de l’étiquette "minimaliste". J’aime bien quelqu’un comme James Crumley, mais toute cette ratatouille sur les labels est inepte.
Dernier cas, certains avant-gardistes sont passés au polar. On ne peut que leur dire bravo, sauf qu’en général ils s’emmêlent les pinceaux dans leurs entrailles qui pendent.

Combo 8
Jean-Patrick Manchette, les Cynics, Jean François Stevenin, Black & Noir le label, Ciné Honk Kong, Paris Tête de Mort, Hervé Di Rosa, Cramps, Michel Bulteau, Green On Red, Charles Schneider, Paul Hart, Dead Milkmen, Stepehen Dixon.
A propos de Combo !

Dans Polar #26, vous donnez une bonne définition de l’écrivain de polars en évoquant votre travail de traducteur pour le Kahawa de Westlake : "On n’a pas le souci d’inventer l’intrigue ni la péripétie, ni de tisser les détails de l’action autour d’un centre secret qui en gouverne le rythme." Techniquement, comment procédez-vous ? Qu’est-ce qui précéde à l’élaboration du roman et "justifie" le passage à l’acte ? Quel est la part du jeu intellectuel et de l’émotion ?
La partie la plus intéressante de la réponse est dans la question. Le reste, c’est des détails.
Techniquement, je pars généralement d’une idée vague, et je cherche une structure romanesque noire usagée qui peut servir à l’écrire. Le terrorisme ? Pour ou contre ou ne sait pas ? OK, je vais faire ça, ce sera un kidnapping préparé comme un coup du truand Parker héros de Richard Stark, et les flics donneront l’assaut à une fermette de Seine et Oise parce que c’est la scène d’action la plus con du monde. Mais tout est réorganisé, certes, "autour d’un centre secret qui gouverne tous les détails". Quant au passage à l’acte, si je savais comment il se fait, je le provoquerais deux fois par an et je serais l’auteur de vingt romans. Pour Nada, puisque c’est ce dont je parle, je me trouvais à la moitié de la rédaction quand Pierre Overney a été flingué. J’étais, je suppose, "en prise" sur l’actualité. Le problème est de saisir les tendances durables d’une période. Nada en a saisi certaines, mais je n’ai pas vu ce que le terrorisme pouvait devenir, allait devenir, avait commencé de devenir. Du côté des manipulations, des "taupes" et des repentis, j’ai esquissé des éventualités mais elles ne sont pas le "centre secret" du livre.
Dans un roman, je ne sépare guère le "jeu intellectuel" et "l’émotion". Comme un ébéniste qui veut faire un beau meuble, il me faut autant de savoir technique que possible, mais mon but est le beau meuble. Distinguer cette fin et ces moyens est un exercice de philosophie morale qui risquerait d’être long pour aboutir seulement à la conclusion qu’il est bon d’avoir de la technique, mais que ça ne sert à rien si on est un vil roublard : on aboutira à un ouvrage roublard, la technique gâchée ne sera plus un style mais un maniérisme, l’objet sera moche, l’émotion absente.

Et : "La vérité du polar "hard-boiled", c’est qu’il doit non seulement avoir été le roman de la misère moderne, mais devenir la misère moderne du roman. Il ne veut rien avoir de poétique, sauf ironiquement." (in Polar #27). Pourquoi la misère moderne du roman ; là encore, une richesse moderne est-elle impossible ?
La phrase que vous citez s’opposait aux contempteurs de l’"écriture blanche" qui réclamaient de la poésie subversive. Je revendiquais le réalisme désespérant face à l’absence totale de richesse dans la réalité matérielle, et contre toute tentation de compenser la misère de ce monde avec un au-delà artistique. Je n’ai rien contre la poésie subversive telle que la pratiquent des émeutiers, mais je redoutais qu’au nom de la poésie on voulût mettre dans le même sac La moisson rouge et Marguerite Duras. Le réalisme désespérant de Hammett vise à "colérer le peuple". Duras, non. La "richesse moderne" est ténue, elle survit dans les interstices de certaines existences individuelles (et ça peut être l’excellence d’un livre, et même peut-être d’un roman), mais dans l’ensemble elle reste à conquérir par le renversement de toutes les lois.

Une de vos obsessions, c’est : "le problème du cliché est le problème le plus aigu de la littérature de genre. " On n’échappe pas, ou plus, au cliché ?
Le problème du cliché langagier est une "question de cours" de la littérature depuis Flaubert au moins. Il est aggravé dans les romans "de genre", et dans l’industrie du divertissement en général, parce que cette industrie veut des clichés, rien que des clichés, et pas n’importe lesquels en plus. Ce à quoi l’on n’échappe plus, c’est à une lutte constante contre les clichés, tantôt par la force (viol des régles), tantôt par la ruse (ironie, soumission caricaturale aux régles, brusques excès de clichés, etc.). J’ai généralement préféré la ruse (intrigues conventionnelles mais bidouillés, phrases "nobles" soudain maculées par un gros mot ou vice versa, violences démesurées ou très elliptiques) parce que le viol manifeste de telle ou telle règle vous met aussitôt à découvert et vous taxer d’originalité littéraire artistique. On m’a quand même assez vite taxé du truc en question. Fatalitas ! Non, sérieusement, ma part de succès littéraire se confond presque avec ma part d’échec.
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Pour Fatale - hors Série Noire et atypique -, vous avez dit que le système d’interprétation du monde n’était pas le vôtre ; quel est-il ou quels sont-ils (bien qu’on n’en change pas comme de chaussettes) ?
Dans Fatale (et je crois l’avoir dit explicitement quelques années plus tard), la description socio-politique de la ville de province et une partie de sa population, cette description s’appuie sur les notions de marxisme dégénéré produit par la 2° Internationale, et aggravé plus tard par la 3°, ("la bourgeoisie et ses laquais", la tueuse "déclassée" et "à la solde des capitalistes", le baron décavé comme "hobereau d’Ancien Régime lumpenisé "). C’est une caricature sociale, normalement associée à un style qui louche beaucoup vers les symbolistes (Huysmans et alii) parce que ce style a été contemporain de la dégénérescence du marxisme orthodoxe. Voilà un exemple convenable d’une insoumission aux règles du genre polar par un excès de soumission délibérée à des clichés idéologiques poussiéreux et à des manières d’écrire caduques.
Mon propre système d’interprétation du monde peut être qualifié, pour aller vite, de pro-situ ou néo-prositu, si on veut le juger sévèrement. Je suis généralement très intéressé, et rarement choqué, par ce que publient Debord ou l’Encyclopédie des nuisances ou quelques autres, quoique j’aie tâché de sortir de l’admiration automatique, aveugle, et stupidement passive.

Quels ont été vos rapports avec les situationnistes, pro-situs ou post-situs ? Dans le volume 1 de la Correspondance des Editions Champ Libre, il y a un échange assez vif entre vous et Gérard Lebovici qui met en cause votre statut de récupérateur ?
A part de rares échanges de lettres insignifiantes, je n’ai pas eu de rapports personnels avec l’I.S. ni aucun des groupes post-situs. J’ai eu quelques conversations avec Champ Libre en 73. Les échanges de lettres que vous mentionnez peuvent se passer de commentaires si on les lit attentivement. Dans mon échange avec Gérard Lebovici, on voit qu’il avait raison contre moi mais que j’ai refusé de la reconnaître sur le moment. Du point de vue des vétilles subjectives, peut-être puis-je ajouter que, n’ayant pas prêté attention à l’évolution de Champ Libre après mes brefs contacts de 1973, je tenais Lebovici pour un simple pro-situ, en 1977 encore ; j’ai donc trouvé qu’il n’était pas en droit de m’insulter si énergiquement, ce qui m’a permis de négliger tout ce que son attaque avait de justifié.

Dans votre style comportementaliste à la 3e personne, j’ai noté deux intrusions troublantes du "je" (il s’est peut-être manifesté ailleurs, mais je ne l’ai pas relevé) : dans le premier chapitre du
Le petit bleu de la côte ouest et dans le dernier chapitre de Fatale  ; que signifie cette intrusion ?
Les intrusions du "je" dans des romans comportementalistes à la troisième personne sont de brefs coups de force contre les règles, conformément à ce que je disais auparavant. Dans l’ensemble, c’est d’abord un banal rappel à la réalité : ceci n’est pas une pipe, c’est un roman écrit par un romancier, réveillez-vous deux secondes !
Dans Fatale, il y a deux intrusions du "je" : quand elle a pris la prénom "Aimée" après s’être appelée Mélanie, le romancier écrit "c’est ainsi que je l’appellerai désormais". Le romancier déclare son amour pour cette personne qui avait tout d’abord été nommée la Noire (Mélanie). Le romancier manifeste aussi là sa toute-puissance, qui lui permettra à la fin de miraculer Aimée : mourante ou non, on ne sait pas, la noire Mélanie, étant Aimée, vêtue de rouge sang, monte vers la blancheur dans une lumière de gloire.
Soit dit en passant, revoici le symbolisme (des couleurs, en l’occurrence), d’autant que cet itinéraire du noir au blanc par l’intermédiaire du rouge sang est un itinéraire de combat contre le vert, qui est la couleur du mal en tant qu’il est 1° suplice (car couleur composée et non primaire comme le rouge, ni totalisante comme le blanc, ni non-couleur comme le noir) ; 2° carrément mensonger sur les poubelles, de même qu’à Paris on voit des bennes vertes ornées de l’inscription "propreté de Paris" alors qu’elles véhiculent et signifient la saleté de Paris et que leur contenu est tout sauf vert bucolique ; 3° la couleur de l’argent. Pardon pour cet exposé, je voulais juste indiquer que je suis un grand artiste plein de subtilité. Ouvrez le feu !

Vous aviez évoqué la reprise éventuelle du personnage de Tarpon, puis qu’après La position du tireur couché vous aviez recommencé 14 fois le premier chapitre du bouquin suivant qui devait être une réflexion sur le cinéma et l’image et de votre "travail d’artiste alimentaire de masse" (in Lire). Pourquoi n’avoir pas repris Tarpon et abandonné le suivant ? Y a-t-il eu d’autres projets avortés et quels sont-ils ? Enfin, comment a germé cette idée de "comment diable en est-on arrivé là ?"  ?
Tarpon ne se vend pas aussi bien que le reste de mes bouquins. Et je le reprendrai quand même un jour peut-être, mais j’ai d’autres préoccupations en ce moment, qui dépassent l’univers étriqué d’un détective privé calamiteux, quoique je l’aime bien.
Le bouquin avec "réflexion sur le cinéma et l’image" est un projet toujours vivace, mais intégré à présent à la série de volumes que j’envisage et dont il n’est pas le premier épisode.
Plusieurs autres projets ont ou sont "avortés" mais sont ou ont ressuscité comme futurs épisodes de la saga en question. C’est la question : "comment en est-on arrivé là ?" qui les a ressuscités en les fédérant. Elle a "germé" parce que j’ai 48 ans et nous sommes dans un merdier mondial qui n’était pas ce qu’on pouvait espérer en 1968-74. Voir la réponse à la première question, l’excursus sur l’histoire moderne de 1975 à ces temps-ci.

Vous avez mentionné à plusieurs reprises dans d’autres entretiens votre agoraphobie passée ; peut-on tisser un lien entre elle et votre silence ?
Je ne vois pas de rapport direct. J’ai au contraire beaucoup travaillé et publié pendant mon agoraphobie, mon dernier polar, des articles, des scénarios de films. J’étais littéralement enfermé avec ma machine à écrire, que faire d’autre ? Mais il est vrai aussi que j’avais le temps de ruminer lugubrement. Toutefois, c’est plutôt la fin progressive de la phobie aigüe (en 85 et 86) qui a contribué à me séparer quelque peu de l’écriture pour de banales raisons de mobilité retrouvée. Je me suis baladé, ça m’avait rudement manqué.

On connaît votre travail pour le cinéma, la T.V., la B.D. ( Les gardiens )... mais vous vous faites plus rare - ou bien suis-je sous-informé ; l’amateurisme a ses bornes - hormis les traductions de Westlake et celle, récente, de Ross Thomas ( Le faisan des îles , Rivages/Thriller). Qu’avez-vous "accompli" pendant ces dernières années pour subsister ?
J’avais des éconocroques. Un agoraphobe n’use guère ses chaussures, ne va pas au cinéma, etc. - il bosse et fait virer le blé à sa banque (où il ne peut pas aller le chercher, je plaisante à peine, je ne suis pas allé à ma banque pendant sept ans). D’autre part, même après la fin de la phobie, j’ai conservé des goûts relativement frugaux. La plupart des marchandises me débectent et sur ce point j’ai bien raison.
J’ai aimé le vrai luxe quand je l’ai rencontré, voici longtemps, dans une île exotique aujourd’hui ravagée par la guerre civile ; je ne m’intéresse pas au faux luxe. Bref, des droits d’auteur accumulés et quelques petits travaux m’ont permis de "subsister" depuis 1985.

Vous avez trouvé le titre de la collection Chute libre et dirigé la collection Futurama aux Presses de la Cité, il y a eu Mélanie White (avec Serge Clerc) et l’adaptation des Watchmen  ; quels sont rapports avec la science-fiction ?
J’ai été grand amateur de science-fiction depuis mon adolescence jusque vers 1975, et plus sélectivement ensuite. J’ai en vain tenté d’en écrire à plusieurs reprises, étant toujours bloqué par la nécessité que j’éprouve de décrire ce que j’ai sous les yeux. Je n’ai réussi à écrire que deux nouvelles touchant un peu à la s.f., dont Basse fosse qui est dans le recueil que vous avez publié ("Homicides", NDLR). Depuis quelques années, en causant avec Paul Buck (auteur notamment d’une novelization intéressante de The Honeymoon Killers - cet Anglais, poète avant-gardiste, est aussi auteur de textes (traductions ou originaux) pour Marc Almond dernière manière, et pour la nommée Melinda Miel, jeune talent encore obscur dans le genre rossignol ivre tango-rock arrangé par Carla Bley), nous avons élaboré un thème pour un roman en collaboration, puis constaté que nous n’arrivions pas à écrire "à quatre mains", et finalement nous comptons utiliser ce thème pour "fédérer" des nouvelles et de la bande dessinée à épisodes que nous écrirons séparément à partir du décor et de la situation que nous avons bâtis en commun. Basse fosse est dans une certaine mesure un prologue à cet hypothétique cycle d’histoires.

Pourquoi déclarez-vous dans Libération à propos de votre prochain livre qu’il est "plutôt polar, mais pas de la Série Noire"  ? Quelle est la distinction ?
Mon prochain bouquin espère être le premier volume d’une série de thrillers commençant en 1956 mais couvrant davantage l’histoire moderne depuis 1975, telle que j’ai tâché de la décrire hâtivement (?) en réponse à la première question. Cette série espère ranimer divers projets avortés naguère (cf. plus haut, NDLR). Ça pourrait être des Série Noire, sauf pour deux raisons : 1° la Série noire me semble ne plus avoir de ligne littéraire bien définie, je trouverais déboussolant de voisiner simultanément avec Robert B. Parker, Marie & Joseph, Lawrence Block, Syreigeol, etc. et en me demandant jusqu’où ira cette incohérence dans les années qui viennent (J’aime les auteurs que je viens de citer mais leur coexistence dans une même collection est incohérente) ; 2° bien que cette incohérence permette justement de faire place à mon projet dans la Série noire, je veux marquer que mon travail sera désormais séparé du polar hard-boiled qui a constitué, pour l’essentiel, le mythe de la Série noire classique (Je reste un admirateur et un disciple hétérodoxe de Hammett et alii, mais j’écris désormais, et sans doute pour un bout de temps, sur autre chose que la délinquance visible ; pour autant je n’ai pas l’intention d’imiter Jean d’Ormesson, ni d’ailleurs John Le Carré ou Souvestre & Allain).

Avez-vous une affection particulière ou une attention intellectuelle pour la pensée orientale, japonaise en particulier, puisqu’un de vos pseudos fut Shuto (Headline n’est pas très nippon...) et que votre portrait dans l’ Almanach du crime 1984 vous consacre tel ?
Je n’ai pas d’affinités particulière avec la pensée chinoise. Je ne connais rien au reste de la pensée asiatique, et Michel Lebrun a oublié de m’envoyer L’Almanach du crime 1984. Quand j’ai trouvé amusant de prendre un pseudo qui veuille dire "Manchette Manchette", j’ai trouvé "Headline" parce que je sais l’anglais, et j’ai déniché "Shuto" dans un petit manuel intitulé Trois jours avec les arts martiaux (Solar, 1976). J’ai été content de me rappeler alors que Shuto est le surnom d’un lutteur asiatique dans Crimson Kimono de Samuel Fuller, ça tombait bien.

En Quatrième de couverture de Mélanie White, à signes particuliers on note : aime le jazz, la viande rouge, la pensée allemande et les rats. Les rats ?
Le rat est le seul animal urbain intelligent, c’est notoire.

Comme tout amateur de jazz, haïssez-vous le rock ?
Amateur de jazz (bien qu’il a à peu près cessé d’innover depuis Archie Shepp), j’aime bien le rock’n’roll noir américain classique (rythm’n’blues, musique louisianaise, ténors velus à la Plas Johnson). Le mot "rock" semble parfois englober une incohérente multitude de musiques pop (d’Elvis Presley aux Pogues en passant par les Beatles et Vanessa Paradis - j’exagère à peine), à l’intérieur de laquelle j’aime bien quelques trucs entendus par hasard à la radio (par exemple les Pogues, justement), mais je n’y connais rien et ça ne m’intéresse pas énormément. Je ne hais pas ce que je suppose être le rock, mais j’ai horreur du show biz, surtout quand il prétend canaliser le mécontentement populaire avec des chansons.
Mes rapports directs avec le rock sont dans une pièce de théâtre que j’ai faite pour la Comédie de Saint Etienne, où le groupe Factory est intégré à l’action, et qui critique le bizness culturel (pas spécialement rock). Je disais aux mecs de Factory, issus de la banlieue de Saint Etienne, les dangers de la notoriété. Sur scène ils triomphèrent du texte. Peu aprèslesuccèsde la pièce, ils se défirent.

Quels sont les moments historiques de la décennie (tré) passée et pourquoi ?
Les tendances de la décennie seront plus vite citées, et sont peut-être plus importantes que les événements particuliers. Le "Nouvel Ordre Mondial", avec sa tentative de synthèse entre la démocratie spectaculaire et la gestion bureaucratique universelle, pour continuer à développer l’Economie jusqu’à ce que tout le monde en meure, est la tendance centrale. L’Histoire montrera bientôt si les émeutes quasi-permanentes annoncent l’improbable renversement révolutionnaire (et non pas simplement autodestructeur de cette tendance effroyable. Tous les événements importants de la dernière décennie, et de celle que voici, sont des épisodes de cet affrontement.

Quels sont les cinq polars des années 80 que vous retiendriez et cinq ouvrages nécessaires à une meilleure compréhension de notre monde ?
Polars : Mortelle randonnée de Marc Behm ; Le clou de la saison de John Crosby ; On tue aussi les anges de Kenneth Jupp ; Le soleil qui s’éteint de Robin Cook ; Huit millions de morts en sursis de Lawrence Block. Et il me faudrait bien sûr une place supplémentaire pour James Ellroy et de préférence son Dahlia noir.
Autres : Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord ; Tchernobyl, anatomie d’un nuage (anonyme) ; Un peu d’air frais de George Orwell ; Du terrorisme et de l’Etat de Gianfranco Sanguinetti (avec la postface de la traductrice de l’édition hollandaise) ; Minima moralia de Theodor W. Adorno. (Je me suis limité là aussi à des ouvrages publiés en français entre 1980 et 1990 ; l’Orwell a peut-être eu une édition française bien antérieure.)


Cette interview, la dernière de Manchette, a paru dans le dernier numéro (le huitième) de Combo !, petite revue parisienne de rock et d’esprit noir. C’était quand on avait dix ans de moins. Photos : © Jérome Brézillon.