nirvana

kurt cobain, i hate myself and i want to die

Par David Dufresne, 1996 | 79084 Lectures

Fin de vacances, quelque part en Afrique. Le Monde daté du dimanche 10 avril 1994 étale la redoutable nouvelle. Kurt Cobain s’est suicidé. Mort par balle. Son flingue. Merde, depuis le temps de ses premiers disques - et de mes derniers fanzines -, je m’étais habitué à lui. On était plusieurs, des millions, à compter sur lui mine de rien. Sont pas les légions les types comme Cobain à porter la sincérité sur leur visage défait. Un voisin de palier, ou presque. Pas de filles aux gros seins dans les clips de Nirvana. Des guitares et du grognon. Lecture de l’article. La Une du Monde, quand même. Bah, allez..., ça ne me fait rien, ça m’est égal, Nevermind, le suicide de Cobain. Il a fait ce qu’il voulait. Le canon dans la bouche, le doigt sur la gâchette et la détonation. La tête qui explose. Appellez la morgue, un rocker est en route pour le nirvana. Respect.

Décembre 1993, dans les coulisses de l’Astro Arena (une salle d’exercices équestres de Houston, Texas, transformée pour l’occasion en salle de concert), le bassiste Chris Novoselic répète à qui veut l’entendre qu’il s’emmerde. « I’m bored, buddy. Bored. » Il se montre désabusé, sans grande illusion sur ce qui l’attend, lui et le groupe. « Avant nous n’étions que des vagabonds dans un van. C’était l’aventure. Ça l’est beaucoup moins depuis... Quand nous avons déclaré que « Nevermind » avait connu un succès trop important, c’était sincèrement par modestie mais je ne le dirais plus. Je suis heureux de tout ce qui s’est passé, je ne changerais rien. Je m’étais imaginé un paquet de trucs avant, sur le bazar punk-rock indépendant. Cette humilité, cet embarras face au succès, m’affectaient personnellement. Il y avait tout ce machin d’être en dehors du mainstream. D’être absorbé et accepté par le courant majoritaire, c’était comme de se sentir phagocyté. Maintenant je prends du recul, j’examine le mécanisme de l’industrie musicale et ça reste un tas de merde à mes yeux. Alors, voilà où j’en suis : faire la meilleure musique possible en me faisant le plus d’argent possible. Je ne veux plus jamais travailler de ma vie, tu comprends ? ». Dave Grohl, le batteur, semblait plus satisfait, faisant le service dans les loges, un large sourire aux lèvres. Du vin, de la bière, un coca ? La routine banale d’un méga-groupe arrivé là à son corps défendant. Un garage band de Seattle, juste au-dessus du lot, mais sale et fragile quand même. Jugé a priori invendable : lors de la sortie de « Nevermind », le label de Nirvana s’affairait plutôt à marketer le double album de Gun’s & Roses. On connait la suite : succès planétaire, MTV en maître de cérémonie punk-rock, l’industrie du disque dépassée, puis interloquée, puis avide de signer tout ce qui frappe fort, porte les cheveux longs et se dépatouille dans la mélasse du désabusement. Bref, on reparlait de rock.

D’un rock tellement rock qu’il fallait lui trouver un nouveau qualificatif, un mot-valise, pour faire la distinction avec l’autre (U2, Peter Gabriel, Suede). Exactement comme en 77. On tatoua « grunge » ce rock du pauvre (accords basiques, compositions simplistes, enregistrements à la va-vite), ce rock de loser sans prétention autre que l’exutoire, ce rock de la défaite écrite d’avance (les punks nous avaient prévenus - et condamnés - il y avait « no future » pour eux, donc pas de présent pour nous), ce rock de l’échec capable tout juste de transcender ses aînés, jamais de les dépasser. Ce rock dont l’industrie médiatico-musicale ne cessait de clamer la fin prochaine, une fois les caisses remplies, afin de revenir à quelque chose de plus contrôlable, sur un terrain connu, un rock conformiste et attendu. Le paradoxe musiciens undergrounds/triomphe mondial a eu raison de Cobain. Crise d’identité. Nirvana n’aurait pas dû, ou ne devait simplement pas pouvoir sortir du circuit alternatif. Plutôt le Farenheit, 214 entrées payantes à Issy-Les-Moulineaux en décembre 89, qu’un Zénith parisien archi-comble quatre ans plus loin. Et pourtant si, Nirvana pour tout le monde. Quatorze millions d’albums vendus. Phénomène de société. Star system. En tirant, Kurt Cobain a envoyé tout ça valdinguer, lui qui se prêtait néanmoins parfois au jeu pipé du business (photo de famille avec femme et enfant, confidences biographiques, etc.). Il n’avait pas la force d’être l’anti-star de la jeunesse occidentale - qui l’aurait ? Démerdez-vous tout seul.

C’était trop beau, trop tard, et surtout dérisoire, Nirvana ne pouvait pas porter notre fardeau. En se suicidant, Kurt remet le rock à sa place : au rayon de la nostalgie et des époques perdues.

Dans les loges de l’Astro Arena, Cobain ne parlait pas. Il n’était pas le messie qu’on tentait de voir en lui, sans bien savoir pourquoi d’ailleurs. Il est entré backstages, sa fille Frances Bean dans les bras. Et il s’est accroupi pour jouer avec elle. Il refusait d’être un mentor, il avait assez à faire avec sa progéniture. Il ne pouvait être le vide-ordure de nos projections sans rêves. Son suicide est un licenciement abusif, un signe, la preuve que nous sommes allés trop loin. Pas un sacrifice sur l’autel des Dieux Rock. Arrêtons le mythe. Ni saint, ni martyr, Cobain n’était qu’un « représentant paumé de la classe moyenne américaine » comme il se définissait, la voix géniarde, unique, en plus. Et des névroses - manifestement - insurmontables.

Un artiste exemplaire dans sa condition archi-codée de bohême : l’hypersensibilité, les dualités (masculinité/féminité, Teen spirit/usé avant l’âge, pop/punk, espoir/désespoir, vie/mort), la souffrance physique (drogues) et morale (déchantement), l’incompréhension, la solitude, le romantisme. Et maintenant, en parachement, la mythification maintes fois annoncée par lui (interviews, comas, chansons) mais jamais vraiment entendues (par nous) : le suicide d’un nouveau venu dans le sanctuaire des Grands Sacrifiés du Rock ’n ’ Roll comme crime social répercuté dans le monde entier. Kurt Cobain nous avait donc mentis quand sa voix s’envolait dans « Come as you are » (« I don’t have a gun » qu’il chantait, tu parles). Kurt et le flingueIl nous offre en temps réel la « disparition tragique de l’idole de toute une génération », à nous-les-t’as-pas-connu-ça-la-mort de... (Morisson, Joplin, Hendrix, Vicious et autres Curtis). On ne savait pas ce que c’était. On se racontait des histoires. Ça faisait partie de la légende, des contes et des clichés du boum-tchak-boum. On espérait presque que ça nous arrive, à nous aussi. Un mort-symbole sur la conscience, comme ça, entre nous, à partager en secret, comme un signe de reconnaissance. On est bien piteux maintenant. Va-t-on trimbaler ça toute notre vie ? Quelqu’un osera-t-il faire du suicide l’« acte dernier du grungy parfait » ? « I hate myself and I want to die », le morceau prophétique déjà disponible sur une compilation, in extremis retiré du dernier album, sortira-t-il en remix pour une commémoration quelconque ? Adepte du bruit, des sonos mises en pièces et des guitares fracassées à coups de savates beaux et cons à la fois, Kurt Cobain a pointé le flingue sur lui. Le bruit sourd de la balle qui part couvre toutes les guitares sursaturées du monde. Il a été rattrapé par son enfance : Aberdeen, sa ville natale, est au dessus de la moyenne américaine question suicides. Le karma, à défaut de nirvana.

ce texte a été publié à l’origine dans Actuel numéro 41, mai 1994. A lire aussi dix ans déjà, un génocide oublié.

ABONNEZ VOUS AU BULLETIN ALÉATOIRE SOUS PLI DISCRET

Messages

  • A lire, aussi cette petite brève...

    Voir en ligne : ca se discute

  • Bonjour David,

    Je m’appelle Nicolas, j’ai 25 ans et suis fan de Nirvana depuis de nombreuses années maintenant. Je m’attache particulièrement à retrouver tous documents concernant leurs concerts.

    J’ai lu un article sur le concert du fahrenheit paru dans rockmixer et dans lequel tu étais interviewé et où tu faisais part de ta présence à ce show ainsi qu’à d’autres en 94, aux états-unis.

    D’après ce que j’ai lu sur ton blog tu as fait : 12/01/89 fahrenheit 05/12/93 Dallas 06/12/93 Houston 08/12/93 Oklahoma city

    Alors voilà, j’aurai voulu savoir, si possible, si tu avais fait d’autres concerts, si tu as des photos (notamment pour celui du fahrenheit dont on n’en a aucune alors qu’on voit un photographe au premier rang sur la vidéo, ainsi que ceux d’oklahoma city et houston), des enregistrements (en particulier houston), setlists, d’autres personnes à contacter (photographes, journalistes,...) enfin bref ... tout !

    merci par avance pour ta réponse,

    Nicolas

    PS : Et ce pourquoi je m’évertue à faire toutes ces recherches : retrouver les enregistrements des concerts. Existe-t-il, à ta connaissance, un enregistrement du concert à l’astro arena de houston ? (ou même des autres) On en a pour dallas et oklahoma mais pas celui-ci...

    Quant aux éventuels autres concerts que tu as faits, peut-être feront-ils l’objet d’un nouvel article un de ces jours ...

    Nicolas

    • Hello Nicolas,

      Pour ce qui est du concert au Farenheit, je ne me souviens pas de quels photographes étaient présents. As tu essayé de voir avec les gens de la salle directement ? Ils ont le film, peut etre ont ils les photos ? Toujours est il qu’à l’époque, un photographe mitraillait sec : François Poulain, futur auteur du classique Scènes de Rock en France. Peut etre une piste...

      Sinon, vois aussi du coté de Christophe Davy, dit « doudou ». C’était le tourneur des groupes Sub Pop en France, et le manager des Thugs. Il est tjs à la tête de Radical-production.fr. Tente de le joindre de ma part.

      Pour les concerts américains, il faut retrouver le magazine Rage pour lequel l’article fut écrit. En tout cas, le photographe avec moi était Philippe Lévy. book en ligne. Il a du garder ses négatifs ,-)

      Concernant l’audio. Non, je n’ai rien. Il me semble avoir vu des trucs trainer mais, quoi, je ne sais plus. Un bootleg, peut etre...

      Voila. Bonne peche et tiens nous au courant !

      D.

      PS : au concert du Farenheit, il y avait donc Nirvana et Tad mais aussi un groupe français... Parisien, même. Mais dont j’ai oublié le nom. En les retrouvant, peut etre pourraient ils te filer des choses ?

  • Je suis entièrement d’accord avec tout ce que vous dites. J’ai 15 ans. Je n’ai donc jamais connu Nirvana lors de son succès, vu que je n’avais même pas 3 ans lors de la mort de Kurt Cobain. J’ai commencé à écouter Nirvana il n’y a pas longtemps. Bien sûr, je connaissais « Rape me » et « Smells like teen spirit ». Au départ, c’est par amour que j’ai voulu savoir à quoi ça ressemblait, car le gars dont je suis amoureuse adore ce groupe. Mais le truc, c’est que je suis devenue accroc ! Il ne se passe pas une seule journée sans que j’écoute du Nirvana ! Je me rends compte que Nirvana est un groupe unique. Personne ne réussira jamais à faire de la meilleure musique. Et puis j’adore la voix de Kurt, il paraît si fragile et si dur en même temps... Je crois que malgré qu’il soit mort (physiquement), il est mon idéal... En tout cas, aujourd’hui, je ne cesse de me demander comment j’ai pu vivre sans Nirvana !

    Peace, love and empathy...

  • Juste pour dire que ma première interview en qualité de fanzineux (bizutage ?) a été Nirvana... imaginez mon coeur dans ma poitrine, à peine intégré au merveilleux monde du rock’n’roll, crac, interview de Nirvana. Alors je suis allé dans un grand hôtel, et j’y ai interviewé... Krist Novoselic, pas très loquace, et fatigué de toute une journée d’interview. Moi et mon copain on avait des étoiles dans les yeux mais lui il était juste fatigué. Déjà, fin 90. Après Kurt Cobain et Dave Grohl sont venus nous serrer la main, Kurt Cobain nous a fait un petit sourire triste, du genre « ah oui, vous, vous êtes juste un fanzine, alors vous méritez un sourire ». Moi j’ai été marqué à vie par cette minute-là. Et le magnéto n’a pas marché. J’ai retranscrit cette interview de mémoire...

  • Un article super réaliste et véridique je pense a part un détail minime:Kurt Cobain ne s’est pas suicidé...

  • « géniarde » ? je l’avais jamais vu écrit comme ça ce mot...

  • J’aurais voulu tomber sur cet article quinze ans en arrière, pour ses vraies qualités de reportages spécialisés(et donc subjectifs). A mon avis, cela vaut bien mieux que tout ces sites d’imitations sans pertinence. Ce qui l’est, c’est cet enquêteur(Tom Grant)qui sent bien qu’il s’agit là de l’affaire de sa vie(l’argent et la manipulation facile, les théories invérifiables,...). Respect à vous, qui écrivez comme Cobain chantait, sans fanatisme mais avec sincérité. LOOKS JAPAN DOWN

  • La voix de Kurt Cobain m’a touchée. Cet article est tellement vrai . Cela fait du bien de lire la veritée . Je ressens ce que tu écris . Merci.

  • Au delà de l’âme damnée dans le corps d’une vierge folle écorchée vive et magnifique, c’est un homme beau dans son dénûment et immense dans sa profondeur qui s’est incarné quelques années sous les traits, la voix et la plume de cet enfant né voyant dont on parle. Dans mon ciel il a planté comme un phare pointant vers un pays intime et rassurant... It’s so warm and calm inside, i no longer have to hide.