roman

la danse du psychopompe

publié à l’origine par les Editions Florent Massot

« Descartes est un escroc à la petite semaine. Grand Maître des Sciences médiumniques, il vous aide à résoudre tous problèmes, travail, amour, sexualité, etc. Résultats garantis. Jusqu’au jour où une lettre d’un groupuscule néo-nazi tombe par erreur ( ?) dans sa boîte aux lettres. Ce jour-là marque la fin des amuse-gogos et le début d’une affaire bien trouble. Le petit joueur se retrouve dans la cour des Super-Vilains »

« La relève de Quéneau, version Saint Glinglin est assurée. Enfin » - Jean-Bernard Pouy

« Un souffle de vie qui vous met un soufflet, pamphlet sur la folie d’aujourd’hui, si vous avez pas saisi, lisez ! » - Mallaury Nataf

(quatrième de couverture du roman).

« L’étoffe des héros est un tissu de mensonges. » Jacques Prévert

« Est-ce que les westerns ont changé ou évolué ? Non, je ne crois pas. Les chevaux chient toujours par le même bout. » Robert Mitchum

CHAPITRE 1

J’allais la prendre par derrière. Comme d’habitude. Elle allait bien sûr renâcler un peu, au début, faire mine de résister, miauler, couiner ; mais je la chaufferais, puis elle craquerait, brutalement. Je ne lui donnai pas trois minutes.
J’introduisis la longueur nécessaire en tâtonnant. Attentionné, je m’activais en silence, sensible à ses vibrations, et elle répondait au doigt et à l’oreille, comme prévu. Foutu artisan. J’y étais. Mon outil avait trouvé le point sensible. C’était gagné. Un dernier petit coup et j’eus le sourire. Niais. Complètement nirvané. Je jetai un coup d’œil furtif à ma montre à quartz dans la pénombre. Deux minutes quarante-cinq. Peut mieux faire.
Y’a pas de mystère, je savais y faire avec les serrures.
Avec les mauvais payeurs, moins.
Mais personne ne m’aurait retiré le titre de roi du crochetage. Monseigneur de la pince, mince, je rangeai le rossignol dans ma poche revolver.

J’étais pourtant d’une humeur de chien écrasé et échappé des faits divers. J’avais essuyé un crachin, frôlé le pare-chocs d’une nyctalope qui avait failli me culbuter et je m’étais cassé le nez et les dents sur le digicode d’un immeuble résidentiel, dans le style de la nouvelle Bastille moderne, que les yuppies avaient cannibalisée.
Je réussis enfin à m’engouffrer dans le hall, en profitant de la sortie d’un couple ivre-mort et joyeux. Les murs tendus de velours saumon étouffèrent l’éclat d’un beau Merde ! L’ascenseur était en rideau et je me tapai les six étages à pieds.
Et cette enclume de Fred aurait été au lit. Au chaud, sous la couette, il aurait enlacé tendrement le cou délicat de sa muse. Il aurait fait un bond. Peut-être qu’il m’aurait pointé un calibre sur le ventre. Non. Mauvais scénario. C’était pas son genre et à plus de deux heures du matin, torpillé en plein rêve, les neurones encore accrochés chez Morphée, la boîte noire du cerveau ne démarrait pas au quart de tour. Quelques secondes étaient nécessaires pour sortir de l’hébétement, dépoussiérer les connexions. Et c’était suffisant pour avoir l’avantage. Une courte longueur d’avance. Vous la voulez comment votre longueur ? Courte ! Ah. Tactique : suffisait de lire les stratèges guerriers chinois.
L’idéal aurait été qu’il baisât pour que je le niquasse.
Venir asticoter mes débiteurs en pleine nuit ne m’excitait pas, j’avait tiré le juste enseignement de quelques précédentes expériences diurnes et malencontreuses où je m’étais fait copieusement cassé la gueule. Cependant, à l’occasion, j’y prenais goût. Pour faire chier. Exprès.
Fred Forst était un artiste. Le genre de type que j’aimais haïr. Une copie conforme du marginal dans le malade imaginaire bourgeois. Lui manquaient juste le bêret et le sarrau pour parachever le portrait. Sinon, la panoplie était complète, livrée avec tous les accessoires. Un vieux beau gosse, barbe bleue de deux jours, joues creuses, yeux marron enfoncés dans les orbites comme dans des trous de chiotte à la turque, et deux barres si éclatantes en guise de râtelier qu’un seul désir vous prenait aux tripes : les lui rayer à la paille de fer ou, mieux, au pic ou au patin à glace. Normal, c’était du toc, un sourire de trente-deux fausses dents dans une bouche de riche tocard.
Ce parasite mondain méritait une leçon.
Forst brûlait son talent de néo-peintre en jouant aux cartes. Mal. Il s’entêtait à penser que ses mains, capables de barbouiller des pseudo-nains de jardin psychédéliques dans les pires tons acides qu’un cerveau camé jusqu’à la moëlle pût régurgiter, avaient le don de transformer une paire de rien en carré d’as. Fatale illusion qui lui faisait perdre les dividendes royaux de son « néo-kitch secondaire suburbain », dixit la critique sourcilleuse, coupeuse de comédons en quatre ; et pas néo-conne pour un sou, conne tout court.
Cinquante kilos tout mouillés qui me tapaient sur les nerfs. Et, à l’occasion, dans mon portefeuille.
Je poussai la porte d’un coup d’épaule sec. Luxe superflu et beauté du geste viril, aïe, j’aimais ce genre d’intrusion respectant les clichés des séries B. Je faisais mon incorruptible. Je cherchai à tâtons l’interrupteur, puis d’un coup de pouce, tel Aladin et sa lanterne magique, j’inondai de lumière le loft, comme disent les branchés. Un loft qui n’est rien d’autre qu’une immense pièce commune où les fonctions vitales du corps sont satisfaites sans cloisonnement. Ici on ne refoule pas : on y bouffe, baise, dort ; et on se torche dans un coin un peu plus discret, pour l’odeur, pas pour la vue. Un truc d’artiste, avec du blanc partout qui courait des murs au mobilier. Un idéal de constipé, de bouffeur de riz et de fromage blanc frais.
Les nains devaient avoir la cote. Et on aurait même pu en faire un élevage en batterie pour remplir tous ces mètres carrés.
Au milieu de ces mètres carrés Fred ronflait. Vexant. j’aurais dû balancer un mahousse coup de pied dans la porte. Parfois je restais encore trop civil.
La compagne de Forst eut la délicatesse de se réveiller. A peine vingt ans. Un visage de petite garce riche qui se fanait déjà en essayant d’anesthésier son ennui par tous les bouts. Encore belle et paumée. Et je me serais aussi bien perdu dans ce que je pouvais deviner d’elle lovée dans le lit.
Très vive, tout en plaquant un bout de drap contre ses seins, elle se mit à secouer le corps couché à ses côtés. J’appréçiai ses réflexes. Elle ne paniquait pas, elle se contentait de branler la silhouette quinquagénaire, qui se mit à grogner.

  • Fred, Fred, y’a quelqu’un... On a de la visite... susurra-t-elle.
    Je restais rogue et stoïque, sans piper mot. Je faisais face au péril jaune d’un tapis. La seule tâche de couleur. Les longs poils avaient déjà colonisé mes baskets.
  • FRED ! cria-t-elle, enfin, en lui pinçant le lobe de l’oreille.
    Le peintre s’ébroua, la bigla d’un œil qui en avait vu d’autres.
  • Quoi encore ? marmonna-t-il, de la ouate dans la voix. T’as le feu au cul, c’est ça ?
    Elle pointa le menton dans ma direction.
  • J’ai intérêt à l’avoir pour deux, le feu, mais si y’en a un qui veut te baiser ici, je pense que c’est lui ! remarqua-t-elle, très finaude.
  • Ça alors, quelle surprise... Descartes, dit le peintre.
    Il redressa sa carcasse et se coinça l’oreiller derrière sa colonne scoliosée et me toisa de travers.
    Je détestais son air désinvolte et supérieur.
  • Salut, Fred, dis-je, en m’extirpant des poils pour m’approcher. Tu devines pourquoi je suis là ?
  • Je m’en doute. Rafraîchis ma mémoire, combien je te dois, déjà ?
  • Disons qu’on arrondit à cinq mille balles et on en parle plus.
  • Oh ! Tant que ça ?
    Plus faux que lui, c’était un animateur de jeux télévisuels.
  • C’est pas énorme pour toi, mais pour moi ça commence à faire, j’ai même été obligé de venir à pied, à une heure pareille, t’imagines pas les désagréments. Et ma môme en a marre des pâtes...
  • Je compatis, si, si, même si je ne te voyais pas avec une gamine. Bon, mais on peut peut-être arriver à s’arranger...
  • C’est pour ça que je suis là, Fred, pour t’arranger, fis-je de ma voix la plus courtoise.
    Emoussé sur les bords, la face en lame de couteau - de peintre, nuance - blémit.
  • Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne t’ai pas toujours remboursé ? demanda Forst sur un ton de presque reproche.
  • T’as jamais autant trainé... J’ai aussi appris dans certains bistrots que tu te vantais de m’embobiner.
    Forst vira à l’éthéré.
  • Quoi ?!... Jamais de la vie. Bah, oublions ça. Une petite ligne, Descartes, ça te dirait une bonne ligne de coke ?
  • Je touche pas à ça, tu le sais bien, Fred.
    Forst secoua la tête et se racla la gorge.
  • Et qu’est-ce que tu dirais d’une partie à trois ? Là, maintenant ! fit-il comme s’il me proposait une cigarette.
    Une pipe, songeai-je, n’aurait pas été de refus.
  • Avec elle, et toi ?
    Forst opina bêtement.
    La fille me dévisagea sans sourciller. Puis détourna lentement la tête, le profil à la grecque. Je la regardais avec indulgence. Sa respiration calme faisait soulever légèrement le drap. Ou elle encaissait bien, maîtresse de ses nerfs et du reste qui n’était pas des restes, ou les initiatives foireuses de son mufle d’amant la laissaient de glace. J’optai pour la seconde option. Se doute-t-on de ce que je pensais d’une jeunesse fière et gâchée : sûr que j’aurais aimé volontiers la faire fondre, lui rouler les rondeurs et la froisser à quatre pattes sur la moquette, levrette pour effacer l’amertume de ses plis aux coins des lèvres. Bref, je serais bien rentré dans sa banquise. Mais je ne crus pas que ce fût le moment propice : le fric avant tout. Un autre jour, dans un autre lieu, dans d’autres circonstances, peut-être. Et sans Fred, surtout.
  • Je crois plutôt que c’est toi que je vais m’envoyer tout seul. J’attends ça depuis un moment. Je ne t’aime pas. J’aime pas tes manières, j’aime pas ta tête, j’aime pas qu’on se paie la mienne, j’aime pas ton odeur, j’aime pas ton appart’, j’aime pas ta peinture. Je me demande combien de bites t’as sucées et combien de culs t’as léchés pour fourguer tes croûtes !
    Touché ! Un rictus de goule tordit la gueule de Forst. Ah, une sensibilité d’artiste, c’était toujours émouvant.
  • Je vais te casser la gueule, et je crois que je vais aimer ça.
    Ma première gifle le recoucha. Je crus entendre le cerveau aller buter contre la boîte crânienne et siffler les oreilles. La seconde foudroya l’autre joue. Deux tomates mûres poussèrent sous les larmes qui coulaient. Je me penchai sur son cou et le lui serrai vigoureusement.
  • Maintenant, tu vas gentiment me donner mon fric.
    Mes mains reserrèrent un peu leur étreinte.
  • Toi, tu bouges pas ! hurlai-je à la fille. Elle se pétrifia.
    La main de Forst s’élança vers la tablette près du lit, renversa le téléphone, ouvrit brusquement un tiroir que je refermai sur ses doigts d’un coup de talon brutal après qu’il eut commencé à farfouiller dedans. Il poussa un long râle d’agonie qui alla décrescendo. Le sang parut refluer de son visage. Il devint bleu. Je le lâchai. Il vira au blanc laiteux. La douleur lui faisait un masque de mort-vivant sorti de sa nuit. Je le laissai reprendre une couleur, souffler et crachoter.
  • Tu m’l’a pétée... lâcha-t-il dans un souffle.
    Il exhiba sous mon nez une sorte d’araignée de mer rouge vif. Les phalanges ressemblaient à des pinces. Ça n’avait plus de paluche que le nom.
  • Tes nains s’en remettront. Et on va peut-être pouvoir enfin discuter sérieusement. Tu ne penses tout de même pas que je fais ça pour m’amuser : me balader la nuit, et tout le bazar. Je veux mon fric, Fred ! T’as bien vu, je rigole plus.
  • Mais il est là ton foutu pognon, là ! geignit le peintre.
    Et sans demander l’autorisation à quiconque, il tomba sans connaissance.
  • Que ceci vous serve aussi de leçon, mademoiselle, dis-je sentencieusement.
    La fille resta sans voix. Admirative, je crois.
    Je rouvris le tiroir. A côté d’une seringue neuve, d’un petit sachet rempli de poudre blanche et d’un portefeuille, je découvris une grosse liasse de billets de cinq cents retenus par un élastique. J’en comptai dix, pris un onzième en prime et laissai tomber le reste. Arnaqueur j’étais, homme d’honneur je ne restais pas, donneur de leçons, si.
  • Je vous souhaite le bonsoir, mademoiselle, dis-je en agiteant les billets sous le nez de la fille.
    Trente secondes plus tard, j’étais dans l’ascenseur remis en fonction. Alléluia, les lois de la mécanique étaient impénétrables. Sur le pavé barbouillé de flaques, je hélai un taxi qui vint à s’arrêter tout de suite et il emporta mes kilos de hargne et de rage mis en sommeil. Les dés avaient roulé. La chance avait tourné.
    J’allais rejoindre les fées au fond de mon lit.
    La nuit avait été dure.

CHAPITRE 2

C’est au centre de Paris que s’élève l’énorme bâtiment de la Poste Principale de la rue du Louvre. Ce pâté de pierres de taille manque tout autant de fantaisie architecturale qu’une forteresse, mais ma vie dépendait de ce pâté de pierres.
Un drapeau tricolore défraîchi battait mollement la facade, percée d’arcades et flanquée d’une tourelle ; immenses, les quatre étages défiaient la rue où les piétons se croisaient comme des fourmis ; les voitures traçaient ; les taxis tintamarraient ; les bus foncaient et klaxonnaient les rares cyclistes fous de s’aventurer dans les couloirs qui leur étaient interdits ; et les belles bourgeoises oisives, les courbes et les cuisses sculptées dans les cours de gymnastique des clubs privés, lèchaient les vitrines des magasins. Quant au vent de ce joli mois de juin, il se contentait de faire la chasse aux détritus en les poussant devant le commissariat du 1er arrondissement, vers la rue de Rivoli, au milieu du vacarme.
On l’a compris, la rue n’était pas tranquille ce mercredi matin, lorsque j’y arrivai vers neuf heures trente. Passant sous les arcades, j’avais jeté un coup d’œil rapide à la grosse horloge. Mon goût du lucre et de l’oisiveté me propulsait. Comme tous les jours : sauf les samedis après-midi, dimanches et jours fériés, pour cause de fermeture du bureau des boîtes postales.
Je laissai tomber une pièce dans la main osseuse d’un zèbre écroulé sur les marches du perron. Le zèbre secoua la tête sans rien dire, à bout d’efforts.
J’entrai dans le grand hall, de la taille d’une piscine olympique, ignorant les gens, qui me le rendaient bien, et virai aussitôt à droite, du côté du bureau des boîtes postales. Quelques clients se dépêchaient de consulter leur courrier. Ça puait ! D’ordinaire, dans ce repaire de l’indolence, les murs gris de rhinocéros suintaient l’ennui aigre, la poussière, les eaux de toilette, le tabac froid et la transpiration. Un cauchemar même pas climatisé. Un crématorium avec ses boîtes postales rangées comme des urnes funéraires. Une ambiance de morgue.
Une drôle d’odeur de protéines en décomposition flottait dans la pièce, comme si, après avoir coupé une demi-douzaine de chats mutants, on les avait abandonnés et laissés crever dans une litière sale. Une odeur de mort. Les guichetiers, posés derrière leur comptoir comme des plantes vertes, me lancèrent des regards suspicieux et envieux. J’étais une sorte de mystère pour eux, sans qu’ils aient conscience de côtoyer une célébrité d’un genre spécial. Ici, ils en étaient réduits à l’agonie puis au deuil de l’imagination. Les cerveaux trempaient dans le formol. Le ton des conversations, bornées ordinairement aux élucubrations météo et aux transferts des animateurs T.V., baissa de deux crans. Ça chuchottait mouillé. Ça bavait dans mon dos, je le sentais. Je pris le courrier dans mon casier et, demi-tour, m’en allai tendre le papillon vert - synonyme de colis - à l’une des cosses.

  • Ah, c’est donc bien vous le 257 !? me demanda une miniature hard-rock - qu’un mauvais français comme moi traduirait par rock fort. Il agitea ses bracelets à clous sous mon nez, ses cheveux longs, savamment bouclés, lui faisaient une tête de salade frisée et péroxydée.
  • Hélas, on est tous un numéro un jour ou l’autre, articulai-je très posément.
  • Un instant, je vous prie...
    La salade péroxydée tourna les talons et disparut dans une arrière-salle pour en revenir rapidement. Il emboîtait le pas de son supérieur. Soit un con pressé et un raccourci de con.
    L’autorité marchait comme une blatte. Le genre de fonctionnaire à la moustache en führer qu’une erreur d’oblitération pouvait rendre timbré. Secoué de tics, erratique, éthylique, rachitique, chiatique, l’odeur et le teint chlorés, le fond de l’œil virant à l’oeuf brouillé, le sous-sous-chef était mal. La fonction crevait l’organe. On l’appellerait Termite. L’employé zélé, le nez pincé, tenait à bout de bras un gros paquet qui avait l’air de lui brûler ses doigts embagousés de têtes de mort.
    Le paquet de 30X40 fit un bruit mou quand il toucha le comptoir. Envoi de l’enfer refoulant du goulot comme autant de dents pourries.
  • Monsieur Descartes, ça ne peut plus durer, c’est intolérable ! fit Termite.
  • Docteur Descartes ! corrigeai-je, et quoi donc ?
  • Mais ÇA ! Cette chose immonde ! C’est bien à vous, non ? C’est marqué dessus !
  • Ecrit, c’est écrit dessus, chipotai-je, et si vous le dites, un type comme vous doit mentir comme il baise, toutes les années bissextiles...
  • Pas de grossiéretés, s’il vous plaît ! gronda Termite.
    Je ne sus si c’est « baiser » qui le gêna ou « bissextile ». Je regardai l’emballage. C’était du kraft. Des timbres à l’effigie du dictateur local étaient collés au recto. Au verso, on lisait l’adresse de l’expéditeur, libellée d’une jolie écriture avec des pleins et des déliés scolaires. Le colis avait été posté il y a un mois déjà. Je supputai le pire, pute.
  • Hum, eh bien, gentlemen, ça m’a tout l’air d’être une farce. Ou d’une dinde mal farcie.
  • En tout cas, vous n’en manquez pas, vous, d’air ! s’exclama Termite.
  • Bon, voyons ça... fis-je, enjoué ; et je déchirai des grands morceaux de papier kraft.
    Des cris fusèrent, outrés, choqués. D’autres lampistes étaient venus tuer une poignée de minutes ; tous ensemble ils entonnèrent le choeur d’un requiem, et ils sautèrent tous en arrière comme un seul poltron quand je commençai à soulever lentement le couvercle du carton.
  • Attention, c’est peut-être un colis piégé... souffla une voix chevrotante.
  • Rassurez-vous, c’est sûrement mon envoi de boules puantes. C’est bientôt mon anniversaire. Elles n’auront pas fait le voyage pour rien. Vous allez tous en profiter.
    Les mecs me regardèrent en chiens de faïence, avec autant de pétillant dans la prunelle que dans celles des animaux en peluche couchés à l’arrière des bagnoles. Le même air stupide faisait dodeliner leurs têtes.
    Je posai le couvercle et matai les dégâts. Je piquai la carte postale qui flottait au-dessus et la glissai dans une poche de ma veste, puis je me frottai les yeux. Ce que je vis me coupa le souffle.
    L’insoutenable pourriture des êtres morts. L’œuvre du marchand de sabres. Je savais que la bête avait été égorgée d’un seul coup, très proprement, elle n’avait pas souffert, mais elle n’avait pas supporté le voyage. L’Afrique, par bateau, c’était loin et long !
    Ce n’était plus un coq en pâte, pas même un pâté de coq, qui gisait au fond. On aperçevait un bout de crête et les ergots qui saillaient d’un magma de sang séché et noirâtre, de chair molle et de plumes graisseuses. Deux ou trois bons kilos de bouillie putréfiée dans un feu de couleurs. Oh, la belle bleue, oh le rouge rubicond, comme la majorité des trognes qui m’entouraient, et le jaune vif, oh le vert ! Aaah les vers ! Un Van Gogh éclaté, un Soutine viré fauve sur le tard, un Bacon nègre, c’était autre chose que les nains de Fred Forst ; et on aurait pu filer d’autres métaphores picturales si l’odeur n’avait pas commencé à exploser les fosse nasales pour monter ravager les synapses.
    L’odeur : même Lovecraft, le zigoto nazi et froid de Providence, en aurait oublié ses créatures innommables. Des effluves à trouer la couche d’ozone, des fragrances à provoquer une épidémie de suicides dans une colonie de putois. Trois mille paires de pieds de marathoniens sudoripares n’auraient pas suinté pire. Celui qui aurait inventé un désodorisant capable d’éliminer pareille infâmie aurait été sanctifié et ses vieux jours coulés dans l’or le plus pur. Putain, que ça schlinguait ! A classer illico arme chimique.
    La débâcle fut collective. Et tout alla très vite. Une femme lâcha ses plis. Une autre, enceinte, ses eaux. Et une troisième, sortie d’un casting de vidéo X amateur, s’enfuit avec les autres, et son cri puissant vida l’oxygène de ses cent cinq centimètres de tour de poitrine siliconée. Un hoquet secoua un quadragénaire en complet trois-pièces qu’un jet de bile transforma en Pollock dégoutant du mur sur le lino élimé. Le costard et la cravate méconnaissables se tirèrent à quatre pattes. L’homme meuglait.
    Les poils courts de la moustache de Termite tressaillirent. Il suffoqua, tira une langue gonflée de pendu, happa l’air fébrilement comme un cormoran mazouté. Et plus il happait, plus ses joues se creusaient, plus sa peau se parcheminait. Seul son bridge jaunâtre se détachait dans la grisaille. Le suppôt du rock lâcha une bordée d’injures, puis une succession de mots incompréhensibles qu’il ponctuait par la répétition obsessionnelle de mon nom. Une sorte d’incantation luciférienne dont les bigots fanatiques raffolent et traquent en écoutant passer les disques à l’envers ; ça nous maudissait, moi et ma descendance, sur plusieurs générations. Les autres, plus fûtés, étaient allés se réfugier dans l’arrière-salle, la porte bouclée à double tour derrière eux.
    Toisant Termite, je lui balançai à toute volée une paire de baffes. L’homme, les traits ravagés, rosit à peine. Je pris un malin plaisir à remettre ça.
  • Suffit ! dit-il d’un mince filet de voix, les joues en feu. Ses bras de manchot, de la famille des sous-pingouins, battaient ses flancs.
    A regret, je rabaissai ma main. Et, par dépit, je replaçai le couvercle et pris la boîte pour la flanquer dans une grande corbeille à papiers. Termite se précipita et me saisit le bras au vol.
  • Vous pouvez pas faire ça !
    Je constatai avec douleur que Termite avait retrouvé le plein usage de ses cordes vocales.
  • Le règlement, le règlement ! hurla-t-il encore.
    Je savais très bien qu’il était inutile de discuter avec un règlement, surtout un règlement en pétard. Les lèvres de Termite articulèrent une suite de syllabes sans que lui-même ne comprît un administratif mot de ce qu’il débitait comme conneries à la seconde. Moi non plus, et je le coupai séchement :
  • Très bien, ne vous faites pas de soucis, je m’en vais...
    Termite bredouilla quelques mots inintelligibles, recula d’un pas et me roula des yeux embués d’une éternelle reconnaissance. Faux-derche. Pour un peu, il m’aurait grimpé aux mollets.
  • Merci, merci, gazouilla-t-il.
    Et il m’ouvrit le chemin de la sortie.

    Sur un coup de tête, qui jamais n’abolirait le hasard, j’anéantis l’effervescence dans le grand hall, et la routine. Très simplement. D’un coup de pied, fort et bien ajusté, j’envoyai valdinguer mon carton. Termite eut un hocquet de stupéfaction. La boîte fendit l’air. Les bords cédèrent. Et le coq dessina quelques arabesques, la tête pendante se détacha du cou, et le corps s’éparpilla en morceaux, de tous les côtés, dans une envolée de plumes. On aurait dit une pluie de papillons fienteux. Toutefois, on pouvait presque palper les trainées nauséabondes qui s’en échappèrent en fusées de détresse. Les morceaux explosèrent en touchant le sol dans des secousses gélatineuses. Ça éclaboussa comme si deux paquets de douze yaourts à la chiasse avaient été balançé du plafond !
    L’effet fut instantané. La merde avait touché le ventilateur, comme disent les ricains tueurs d’indiens. Pour eux, c’est une image, je jubilai de la représentation de la réalité. Elle était plus surprenante.
    Le bruit et l’odeur avaient attiré l’attention générale. Les files d’attente se comprimèrent, les gens se serrèrent les uns contre les autres. Une expression de torpeur incrédule se flasha sur les visages. Des couples illégitimes se formèrent. L’hôtesse de l’accueil criait et agitait ses bras maigrichons dans une tentative désespérée de calmer son monde, lorsqu’un rogaton d’aile vint se percher sur l’épaule de son uniforme. Son discours s’interrompit net. Elle déglutit. Son sourire de fausse blonde se tordit, ses lèvres firent une grimace d’épouvante de série Z et ses yeux exorbités sortaient d’un dessin animé de Tex Avery. Nulle étude, nul stage de formation, rien ni personne ne l’avaient préparée à ça. Les reflets violets presque phosphorescents de la chose répugnante la fascinaient. Elle cherchait à lui donner un nom qui ne figurait pas à son vocabulaire. Alors elle brailla et bondit par-dessus son comptoir, ses longues jambes renversèrent les piles de prospectus, et elle se rua dehors. Sur le trottoir elle hurlait encore comme une vache amouillante et ses cris provoquèrent un carambolage et un concert de klaxons.
    Ce fut le signal de la curée. Tout le monde courut à sa catastrophe. Cohue dada. Et en avant ! Têtes contre culs. Les uns se rabattirent sur les battants de verre de la sortie et se coincèrent dans le sas qui les séparait de la rue ; les autres grimpèrent quatre à quatre la volée de marches qui montait à l’étage ; des gens tournèrent trois fois sur eux-mêmes et, leur direction choisie à l’aveuglette, se lançèrent à toutes jambes. Le coq les ramena vite à la raison. Ils patinèrent sur des morceaux gélatineux, plus glissants que des peaux de banane. L’équilibre était perdue, ils le savaient, et des nez, des fronts et des bouches s’éclatèrent par terre et contre les baies vitrées. Des puzzles d’auréoles et d’étoiles purpurines apparurent. Des silhouettes éperdues escaladèrent les guichets et se collèrent aux parois de verre blindée. Quelle débandade. Et le dieu Pan continuait à semer à tous vents puants dans des bruits de basse-cour géante. Le même genre d’ambiance apocalyptique avait dû régner à bord du Titanic au moment du naufrage. La Poste sombrait, elle, à cause d’une malheureuse volaille trop coulante. J’étais ivre de joie.
    Le grand hall était désert, à l’exception de Termite, à genoux, les bras lançés au plafond, et il marmottait n’importe quoi. Je me tenais les côtes. Cinq minutes à peine avaient suffi à transformer cette machine à timbrer en succursale de l’enfer. Et dans la gloire de la lumière printanière qui inonda mon visage tranquille de pêcheur, je franchis les portes de verre comme Moïse écarta les eaux.
    J’allai me jeter avec plaisir sous Paris. Dans le métro.

CHAPITRE 3

Vers dix heures trente, ma bonne humeur contagieuse avait gagné tous les cloportes de mon repère favori. Planqué à l’ombre du Père Lachaise, c’était à peine si on devinait le café. Des taupes centenaires semblaient l’avoir creusé dans la pierre du vieil immeuble qui l’abritait. L’enseigne était tellement crapoteuse et ses rideaux, toujours tirés, si lépreux qu’ils détournaient tous les regards. Mais l’intérieur était impeccable et les chiottes si propres qu’on y aurait baisé, on y baisait d’ailleurs quelquefois.
Je ne connaissais qu’un café à Paris. Inutile d’insister. Baptisé La compagnie des zincs par la bande des défroqués installés à demeure, c’était un phalanstère au goût de blues. Les patrons, Henri, surnommé l’Anguille, et Robert Lurchat, frères jumeaux et petits bonhommes trapus, se vantaient d’avoir les meilleurs clients du monde, les plus fidèles. Selon eux, les deux salles de leur café renfermaient plus de trésors humains que Stockholm lors des cérémonies des prix Nobel.

Je passai de table en table et saluai à tour de rôle quelques-uns de mes amis. Celui-ci, le plus jeune, Omar Nammiche, était un ex-futur espoir pugilistique. Longue tige à la frappe sèche, ce poids moyen olivâtre n’avait que le défaut de ses cervicales fragiles. Handicap qui l’obligeait à porter assez souvent une minerve et qui avait eu pour conséquence sa reconversion dans les combats clandestins. Ses poings étaient son seul gagne-pain. N’importe, il faisait la fierté de sa maman et de ses frères et soeurs.
« Tu devrais être au courant, toi. Vas-y, explique-moi pourquoi je devrais demander la nationalité française, alors que je suis né ici, chez les Gaulois. Ça me met les nerfs, sérieux », disait-il à Dubucque, « Me fais pas chier, Omar », répliqua sans sourciller celui-là.
Dubucque avait un visage aplati, couturé, soudé à une carrure d’armoire à glace, il affichait l’archétype de l’ennemi public numéro un dans l’inconscient de la majorité pernicieuse. Chauffeur-porte-flingue, son l’humeur chatouilleuse le faisait valser au gré des ministères. Des anecdotes en pagaille à raconter sur les éminences politiques, qui cocaïnomane, qui obsédé sexuel partouzeur ( une fois, ivre, celui-là avait insisté pour prendre le volant et avait perdu le contrôle du véhicule en se faisant sucer par sa secrétaire particulière ), qui folle travestie la nuit, qui psychopathe, qui idiot congénital...
A voir sa tête, je devinai que quelque chose le turlupinait, mais je ne me serais pas avisé de lui demander quoi, Dubucque cultivait son humeur massacrante comme d’autres les bonzaïs, avec un soin maniaque.
Et cet autre, Léon Marechal, dit l’Ancien, plongé dans la lecture des pages boursières du Monde, faisait rouler la monnaie, la sienne et celle des autres. Sans relever sa tête de furet, le chapeau rabattu sur les lunettes à double-foyer, les poils poivre et sel pointant des narines, d’un geste de la main il indiqua que ce n’était pas le moment de le déranger et lâcha « La ferme, vous deux ! J’arrive pas à me concentrer. » Des taches de café et de graisse constellaient sa cravate dénouée et sa chemise. Dans sa galaxie, seuls les chiffres avaient de l’importance.
« Moi, je la nique la carte d’identité ! » conclut Omar.

*

La Compagnie était un bar de mecs. Les filles qui franchissaient le seuil étaient pour la plupart des travailleuses des alentours, jeunes employées de banques, infirmières, coiffeuses, caissières, puéricultrices, des filles simples et fières, souvent meurtries, dont le désir inavoué était de s’encanailler à peu de frais et sans trop de risques à la pause du déjeuner. Elles étaient toujours très bien accueillies et ressortaient ravies de leur plongeon dans le petit bain des gentils machos. Mais je n’en ai jamais trouvé une qui voulût bien se pendre à mon cou.
Je ne comptais pas d’autres amis en dehors de ceux que je fréquentais à La compagnie. Attention, c’était pas l’Eden. Les affinités entre tous ces survivants ne se commandaient pas comme un demi. Chacun respectait l’autre sans les faux élans de sympathie qui sont le lot de la plupart des piliers de bistro. J’en étais un fameux à l’époque.
Cette convivialité faisait l’affaire de tous. Et surtout celle des frangins Lurchat. Les mèches blanches coincées dans la casquette à gros carreaux, des valises géantes sous des yeux bleus d’une vivacité intacte à quelques soixante dix ans, le mégot collé au coin de l’arc d’une bouche de ceux à qui on ne la faisait plus, seul le nez raplapla d’ancien catcheur d’Henri les différenciait.
Henri qui savait, pour y avoir goûté il y avait des lustres, qu’ils risquaient cinq longues années d’interdiction d’exercer leur art de patrons s’ils venaient à être condamnés pour : « vol, escroquerie, abus de confiance, recel, filouterie, recel de malfaiteurs, outrage public à la pudeur, tenue d’une maison de jeux, prise de paris clandestins sur les courses de chevaux, vente de marchandises falsifiées ou nuisibles à la santé, infraction aux dispositions législatives ou réglementaires en matière de stupéfiants, récidive de coups et blessures, ivresse publique. » Si, d’une façon ou d’une autre, La compagnie des zincs pouvait concourir dans chacune de ces catégories-là, à l’exception de la came à laquelle Henri, en vieux voyou de l’ancienne école, n’accrochait pas, celui-ci savait aussi, qu’en cas de pépin, il pourrait compter sur les relations bien placées de Dubucque, qui leur assurait une certaine impunité. On croyait ça. Moi le premier.

Des esprits réalistes et critiques objecteront que La compagnie figurait sur un Paris de carte postale, qui n’existait plus que dans l’imagination de ses gens. Ils auront raison. La réalité ferait voler en éclats l’illusion et je ne m’en remettrais pas.

*

Comme je me sentais bien, j’esquissai quelques pas de danse sous les paires d’yeux goguenards. Et Jumbo, copie sénégalaise à grandes oreilles de James Brown, m’accompagna, sans forcer la grâce de ses muscles déliés. L’assemblée nous applaudit à tout casser. J’étais quitte pour une tournée générale.
Ici, j’avais ma table ouverte d’où je pouvais commander n’importe quoi, à n’importe quelle heure. Je m’installai après avoir fait un petit signe à Martine, une jeune femme de mon âge, aussi tranquille qu’une hélodée, arrivée sur l’entrefaite. Blottie près de la porte, elle sirotait une limonade à la paille. Brune discrète mais rayonnante, tout en elle me tuait à petit feu, sa frange de vraie brune, ses yeux d’opaline bleue et sa fine silhouette ; et ses seins, bon dieu, l’arrogance de ses seins que nulle armature de soutien-gorge ne comprimait.
Elle avait le pouvoir d’altérer ma raison et d’affoler mes globules. Rouges et blancs azimutés pour une mutique impénétrable. Les lèvres de la jeune femme semblaient scellées et nul ne savait ce qu’elles cachaient. C’était une des dernières admises dans le cercle restreint des familiers. L’exception féminine qui confirmait la règle du lieu.
Mais un jour, je fracturerais ses lèvres et déroberais son fardau. Je me l’étais juré.
En attendant, l’heure tournait et mon estomac dilaté par la déconnante matinée postale criait famine. Je levai un doigt et la grande asperge de Félix, le garçon, se radina dare-dare.

  • Comme d’habitude, pas de carte, monsieur Descartes ? fit-il avec une ombre de sourire sur les lèvres.
    Je levai les yeux au plafond et soupirai. Et j’approuvai silencieusement sa diligence moqueuse.
    Ce garçon, qui filait vers la cuisine de son pas souple de patineur, restait une énigme. Je lui avais répété jusqu’à plus soif de laisser tomber le « monsieur » et, surtout, d’ignorer la carte et de me servir systématiquement le plat du jour. En vain, il n’en faisait qu’à sa tête de pince-sans-rire.
    J’engloutis les tripes à la mode de Caen dans une sorte de frénésie de piranha. Mon appétit faisait peur. Puis je savourai mon café avec un sourire en coin à la con. Félix porta l’addition sur mon ardoise.
    Je versais des mensualités à Henri, qui tenait mes comptes avec une précision de braqueur de banques, qu’il avait été une fois. Ça simplifiait ma vie qui aurait été vouée, sinon, au chaos.
    De ma poche, je tirai la carte postale : celle piochée dans la boîte du coq. Elle était plus grasse qu’un sandwich turc de Belleville. Avant de la déchirer et de jeter les morceaux dans le cendrier, puis de s’essuyer les doigts dans mon mouchoir, je lus :

    Monsieur le Docteur,
    Bonjour !
    J’ai des larmes aux yeux de joie au moment où je vous fais part de mes nouvelles. Concernant mes problèmes, votre catalogue pour mieux vivre a changé ma vie et le talisman a réveillé mon amour. La femme qu’il me fallait va rester avec moi jusqu’à l’infini.
    Monsieur le Docteur, votre élève vous remercie de votre science bienheureuse et mes camarades de travail émerveillés par mes résultats vont avoir besoin de vos catalogues de femmes. Pour terminer, recevez de ma part ce modeste cadeau et mes salutations les plus distinguées.

    C’était signé Okaréolé Séraphin. Par la Vénus de Milo, je laissai retomber mes bras sur la table. Si mes remèdes à la poudre de perlimpinpin embellissaient la vie de mes victimes, on ne pouvait vraiment plus compter sur rien ni personne.
    Il faut dire que je promettais beaucoup, mais je donnais très peu. Ma carte de visite était un modèle de références bidons et absurdes. Voyant, astrologue, graphologue, Grand Maître en sciences médiumniques, Maître de l’Institut des Hautes Facultés Occultes, n’importe quoi vraiment, le Docteur Descartes guérissait aussi l’impuissance, la frigidité et l’éjaculation précoce. J’étais Docteur en Tout ; le Tout symbolisait les domaines délaissés par mes chers « confrères ».
    Je m’étais octroyé le titre de Docteur après avoir vu Shanghaï Gesture : « Docteur en Rien, mademoiselle Smith. Cela impressionne et ne fait aucun mal ; alors qu’un vrai docteur... » disait Victor Mature à la sublime Gene Tierney. J’avais inversé la proposition : Tout ou Rien, dans mon cas, c’était kif-kif. Quant au choix de mon pseudonyme, il n’avait rien à voir avec le premier philosophe moderne, tel qu’on le présentait aux lycéens. Au lieu d’aller en cours, je l’avais trouvé en lisant Raymond Queneau : « On se demande pourquoi dans les cafés, les joueurs appellent si souvent le garçon Descartes. », ça m’avait fait plus marrer que le Discours de la méthode, une raison suffisante pour l’adopter.
    Si vous cherchiez une femme, je disposais aussi d’un catalogue trimestriel de modèles au choix ( que j’avais découpés dans des revues, mis en page, et photocopiés en les accompagnant d’un texte de présentation. Moyennant une rémunération pas exorbibante, on pouvait correspondre avec une de ces splendides créatures de papier glacé, et essayer de la convaincre de venir vous rejoindre. Mon dernier catalogue avait beaucoup de succès, la lettre de Okaréolé Séraphin le prouvait, et le courrier avait tendance à s’accumuler sur mon bureau. Dès que j’aurais cinq minutes, mes réponses personnalisées feraient rêver mes clients. ) ; je proposais encore des croix, des talismans, des gris-gris et des poudres... Sur le papier, le Docteur Descartes résolvait tous les problèmes. Et je sévissais à distance, les consultations à domicile, très peu pour moi, des milliers de kilomètres et des millions de mètres cube d’eau salée me séparaient de mes proies.
    Des encarts alléchants paraissaient régulièrement dans les journaux locaux africains de langue française. Les commandes affluaient. J’encaissais les mandats internationaux et on me fichait une paix royale. Ça m’évitait aussi les risques de procès que les escrocs de l’hexagone se coltinaient invariablement un jour ou l’autre, une des victimes finissant toujours par se rebiffer. J’étais un ennemi des ennuis et un ami de l’humanité. J’œuvrais pour l’espoir, une mission d’aide humanitaire internationale à moi tout seul, et tant qu’il y avait de la vie...
    Moralité : charité-bizness, mon cul !

    Dans l’arrière-salle, à côté du juke-box mis hors-service un soir de beuverie sauvage, j’attrapai le téléphone. Après une seule sonnerie, une voix aussi douce qu’une boule de gomme fondit dans l’écouteur.
  • Librairie L’île aux trésors, bonjour.
  • Salut Joséphine. C’est Descartes, le boss est dans le coin ?
  • Dis donc, l’homme mystère, tu te fais rare. Tu pourrais donner de tes nouvelles de temps en temps, ou même venir me faire un petit coucou...
    Des lames de rasoir s’étaient glissées dans la gomme. Je contre-attaquai aussitôt.
  • Avec l’arrière-pensée de faire cocu ton mec...
  • Oh, lui... Oublie-le. Je ne te ferai pas de mal, tu sais, ajouta-t-elle, en m’embarquant dans ses transports.
  • Elles me disent toutes ça.
  • Tu as tellement souffert ?!
  • Mon corps n’est que bosses, mon cœur une pompe aride et mon âme une plaie purulente, ironisai-je.
  • Sans charrier, merde, comment tu vas ? T’es avec quelqu’un en ce moment ? Pourquoi je te dis ça, ça ne me regarde pas, mais je me fais du souci pour toi. J’aimerais tellement t’aider, si tu savais... Enfin, je veux dire, je suis là, tu saisis ?
  • Ouais, je sais. Te tracasse pas, tout va bien, ma vie est formidable, je fais même des miracles.
    Je lui déballai le coup fumant du coq. Elle rit jusqu’aux larmes.
  • Bon, c’est pas tout ça, fit-elle en s’éclaircissant la voix, mais je te passe le grand chef. Prends soin de toi. Au revoir, Charles.
    C’était bien la dernière personne à m’appeler par mon prénom.
  • Au revoir, Joséphine.
    Surnommé Le Djin’, Edouard Dzounjinski avait toujours l’air de mastiquer de la ferraille. Sa voix ferrugineuse grinça dans mon oreille :
  • Salut, vieux brigand. Alors, tu fais toujours pleurer la douce Joséphine ? Elle avait encore des sanglots dans la voix en murmurant ton nom. Bon, je suppose que t’as une affaire à me proposer ? De quoi s’agit-il cette fois-ci ?
  • T’excite pas... Je suis sur un lot de cassettes vidéos vierges, qualité top, nickel !
  • Combien de pièces ?
  • Je sais pas encore, mille, deux mille, mais je voulais d’abord savoir si tu serais preneur ?
  • Ça m’intéresse. Des membres éloignés de la famille ont repris contact avec moi, et ils ont besoin de plein de choses là-bas. Ta cargaison tomberait à pic. Tu les fais à combien ?
  • Tu connais la procédure. Soit je commence haut et on discute, soit je te donne tout de suite mon dernier prix.
    La bouche de Dzounjinski émit un grognement octosyllabique, comme si on lui passait la ligne autour du cou.
  • Vas-y.
    Je le rebranchai.
  • Cinq balles l’unité, c’est donné, tu peux doubler facilement le prix de revente.
  • Ça roule, fils. J’aime bien bosser avec toi parce que tu sais ce que tu veux. Fais-moi signe quand t’as la quantité.
  • Pas de problème. Dis-moi, pour le combat d’Omar, quelles sont tes estimations ?
  • Son adversaire est pas une foudre de guerre, mais c’est un malin, il connaît tous les coups et il a su gérer son parcours sans trop de casse, n’empêche qu’il est un peu en fin de course. C’est certainement un de ses derniers combats. Si ça ne s’éternise pas, Omar devrait gagner.
  • Voilà des paroles réconfortantes.
  • Terminer sur une note optimiste, c’est un conseil que m’a donné une fois un vieux toubib.
    Le circuit des combats clandestins était en plein essor. Et L’île aux trésors était aussi une des plaques tournantes de ce circuit pugilistique parallèle. Les relations personnelles et le carnet d’adresses d’Edouard Dzounjinski permettaient que tout fonctionnât comme sur des roulettes. Dans des squatts ou des arrières-salles de bistrots assez vastes, des combats se déroulaient sans limitation de rounds, comme aux premiers jours des championnats de boxe, au début du siècle. Comme la structure organisatrice se mettait en place, on pensait que les combats n’étaient pas truqués ; ça viendrait bientôt. La police connaissait l’existence de ce championnat off. Elle fermait les yeux. Elle était payée pour ça. L’engouement ne se limitait pas aux quartiers populaires, c’était devenu aussi du dernier chic d’organiser des « boxing-parties », le samedi soir. Des particuliers plein aux as se payaient un ou plusieurs combats à domicile, devant un parterre d’invités triés sur le volet. Et des pauvres types se tapaient sur la gueule jusqu’à l’épuisement total de leurs forces. Ça plaisait, « on en avait pour son fric. »
  • Je passe bientôt, dis-je, à la revoyure, et gare à ton poids.
  • Va te faire...
    Dans les moments de grande désillusion sur ma forme physique, il me suffisait d’imaginer le roc de beurre qu’était Dzounjinski en train de tremper dans une baignoire et mes kilos et mes bourrelets de culpabilité mal placés s’envolaient aussitôt ; et je redevenais svelte, pétillant et gai.

    Après le coup de feu du dîner où Henri lui-même avait mis la main aux pâtes, et où le service, sous mes yeux vitreux, avait pris des allures floues et ralenties de ballet chorégraphié par un opiomane, ne s’accrochaient plus au comptoir que les indécrottables. Les cœurs solitaires ou brisés. Les sans-amour. J’en étais.
    Un peu avant dix heures, on commença à brailler. Jumbo, échelas chocolat monté sur roulement à billes, commença son show. Ses talonnades, ses glissades effrénées, sous la pulsion de ses cuisses de moineau, claquaient sur le sol recouvert de tomettes. Danseur en transe soul, ses cheveux gominés retrouvaient peu à peu leurs frisotis de jungle. Henri écarta les tables en formica. Et je ne sais plus qui entonna le premier couplet de J’ai dansé avec l’amour, d’Edith Piaf, mais notre version évoquait plus celle d’allumés rockers au fin fond de leur garage banlieusard.

    J’ai dansé avec l’amour
    J’ai fait des tours et des tours
    Ce fut un soir merveilleux
    Je ne voyais que ses yeux
    Si bleeeuuus...

    Que c’était beau et pas beauf ! Et, en lousdé insidieux, le blues vint poisser les peaux. On se finit dans une ballade lépreuse d’Hank Williams, I’m So Lonesome I Could Cry, que j’avais adaptée en français, « J’suis si seul que j’en chialerais ». Et des sanglots longs mouillaient les manches de chemise, nos cœurs d’artichaut pleuraient, contrits et western. Les hommes que nous étions gémissaient comme des geishas.
    Avant de conclure, Omar, un peu éméché, voulut se joindre à notre bande de braillards. Jusque là, il s’était contenté de nous observer. Pour être à la hauteur, il était à la hauteur. Ses cordes vocales avaient l’air d’être taillées dans de l’élastique. Il pouvait changer d’octave comme autant de paires de chaussettes dans une semaine. Un seul hic, il ne les contrôlait pas. Récital de couics. Catastrophe, il commença à chanter. Tout seul. On dut alors lui faire comprendre, sans lui donner l’impression de jeter l’éponge - l’athlète avait le sang chaud : « Faut pas minervé », beuglait-il comme un sourd doté du sens de l’humour - qu’il devait se ménager, penser à son combat, que le swing n’était pas un ring et autres conneries de cet acabit. Jumbo lui conseilla la danse, rapport au jeu de jambes. Omar finit par renoncer. Nous aussi, on avait notre compte. C’était l’heure de la fermer et de tirer le rideau de fer pour les frangins.

CHAPITRE 4

La fin de la semaine passa en trombe, j’expédiai les affaires courantes, et le samedi matin, j’allai ramasser mon courrier. Je fis une courte visite de courtoisie à Termite. Mon sado-masochisme fut récompensé. Le pauvre était encore sous le choc. Les pontes le tracassaient. La direction impitoyablement jivaro réclamait une tête. On exigeait un rapport expliquant le foutoir incroyable qui avait fait les gros titres d’une presse sensasionnaliste, photos de « l’attentat » à l’appui, vendues par un touriste de l’Est égaré et égayé par les excès occidentaux. On, qui est souvent très con, cherchait des poux sur le crâne déplumé de Termite. Des plaintes avaient été déposées contre La Poste et X. Et Termite me confia en souriant que je ferais un très bel X. Qu’est-ce que j’en pensais ? Je lui répliquai que je ne tenais guère à me coller sur le dos pareille étiquette rappelant l’infâmie des films pornos. Et que pour éviter cette dégradation, j’étais prêt à soutenir la lutte du bon père de famille qu’il était assurément. Celui-ci soupira. On négocia mon anonymat. Je finis par l’arracher pour mille francs. Je lui versai un acompte de cinq cents, les cinq autres à venir la semaine suivante. Termite s’en satisfit. Je quittai le bureau en rogne pendant que les poils de la vilaine moustache de Termite se relevaient dans un accès de fierté misérable. J’espérais que les lettres, que je tapotais dans ma poche, et leurs bons de commande regonfleraient mon portefeuille presque vide. C’était mon seul souci. Pourtant, du souci, j’allais en chier, à en revendre au kilo.

Entre les immeubles, mon ombre filante jouait à cache-cache avec le soleil. Poings et dents serrés, je traçais à vive allure. Je tirai une diagonale de la rue du Louvre au Père-Lachaise. Les embouteillages paralysaient les rues et crachaient leurs pestilences à la surface des trottoirs, transformés par les chiens, vrais propriétaires de Paris, en patinoires à étrons. Je slalommais entre les merdes cramoisis par la chaleur. Mon envie de tuer un chien au hasard me reprit, à cause de ce que j’appelais ma « blennorrhée psychoscatologique », quand ces sacs à merde de chiens me rendaient dingue.
Une quinte de toux interrompit mes divagations criminoexcrémentielles. Elle suivit une crise de reniflements qui n’avait pas cessé depuis ma sortie de la Poste. L’air lourd et gazeux me viciait les muqueuses. Presque incandescents au milieu de ma pâleur, mes yeux se teintaient d’un rouge de lapin albinos. Les gens que je croisais ou que je bousculais d’un coup d’épaule me regardaient comme si j’étais contagieux.
Une demi-heure plus tard, j’avais retrouvé ma place où je me calmais en alignant les petits noirs express, accroché comme une moule à ma table.
J’observai mon petit monde. Ruisselant dans son jogging, Omar mimait son prochain combat à Dubucque et aux autres types soudés en ligne au comptoir. Le capuchon de son sweat était tiré jusqu’aux sourcils sur son crâne rasé de frais. Ses gesticulations lui donnaient un faux air de fanatique arabe spasmophile. Grisé, il leva les bras en signe de victoire et sortit en petites foulées. Devant deux tasses de café, le noir Jumbo palabrait, soucieux de plaire, en compagnie d’une jeune métisse au regard aguichant. La mini-jupe laissait voir des jambes idéalement galbées et le t-shirt épousait des rondeurs voluptueuses, la douceur de sa peau évoquait la souplesse et des langueurs orientales, nul doute qu’elle saurait convaincre Jumbo. Elle manageait un nouveau groupe prêt à brûler les planches un de ces dimanches prochains. Léon boursicotait ferme. Et je ne voyais pas la douce Martine. Son absence me contraria, malaria de mes pensées.
Je sautai le déjeuner. Robert s’en inquiéta et je le tranquillisai d’une voix sédative et atone : « Je suis pas dans mon assiette », comme disent tous ceux qui ont le ventre plein, mais l’excellence de la cuisine n’était pas en cause. Robert reprit son souffle et Henri son astiquage des verres.
Je m’occupai en étalant mon courrier sur la table. Avant de le dépouiller, j’eus un pincement de bonheur au cœur en lisant la répétition grisante de mon nom sur les enveloppes. Il était si doux et si réconfortant de penser que tant de personnes étrangères croyaient plus en moi qu’à leurs pères et mères. J’étais la providence, signe et fils du ciel, attendu tel le messie au coin des savanes, jusque dans les jungles les plus reculées, cliché éculé, j’étais un fieffé enculé ! Au passage, j’écartai une des lettres. Elle ne m’était pas adressée et l’un des trépanés de la poste avait dû la glisser par erreur dans ma boîte. J’examinai ensuite l’une après l’autre, mes pouvoirs ont des limites, leur contenu. Je triai le bon grain de l’ivraie. Celles sans mandat, hop, déchirées dans le cendrier. J’évaluai les autres avec leur bon de commande, dans l’attente que ma bienveillance miséricordieuse et mes remèdes d’opérette fissent leur bonhomme de chemin.
Félix posa derechef devant moi l’ixième café serré.
- Vous avez une idée pour lundi, monsieur Descartes ?! fit-il en débarrassant la précédente tasse vide.

  • Une idée de quoi, mon bon Félix ? répondis-je, navré d’être interrompu dans mes débiles calculs mentaux.
  • Alors vous, aujourd’hui, ça va vraiment pas... Pour Omar, vous voyez çà comment ?
  • C’est lui le challenger, si on peut dire ça dans ce genre de combat, et il y a son foutu cou. Mais, ( Je laissai flotter une poignée de secondes. ) je pense qu’Omar peut créer la surprise. Il a l’avantage de la jeunesse, alors que son adversaire est un vieux du circuit. C’est un coup à tenter. Y’a pas de quoi se faire trop d’illusions, mais on peut toujours encourager les amis.
  • Si je pariais deux cents francs sur lui, vous pourriez les placer pour moi ?
  • Sans problème ! Avant le combat, je dois passer voir un type qui s’occupe de ça.
    Le garçon me tendit les billets pliés que j’empochai avec les mandats.
  • Merci, monsieur Descartes.
    Je lui fis signe de laisser courir ; et dans son volte-face élégant, sa main baladeuse raccrocha la lettre mise de côté qui tomba sur le carrelage. Félix me la remit en s’excusant. « Pas grave », dis-je, sans me douter que la semaine déclinante et mon destin basculèrent à cet instant précis dans la dinguerie et l’extravagance.
    La lettre était destinée à un certain M. Gonzague Manzarin, quel nom, BP 261, la boîte logée juste en-dessous de la mienne. L’empreinte du tampon oblitérateur sur le timbre indiquait qu’elle avait été postée à Saint-Lô, dans la Manche, deux jours auparavant. L’enveloppe ne mentionnait rien d’autre. Je l’ouvris ; par réflexe ou par curiosité, quelle importance, le mal était fait.

    Mon cher Gonzague,
    Tu le sais aussi bien que moi, la France s’épuise et s’éteint un peu plus chaque jour. Le péril est immense pour notre belle race aryenne de se voir dissoudre dans les mutations irréversibles des croisements biologiques des forces de couleur. Et la nomenklatura politicienne croise ou baisse les bras, c’est intolérable. Nous devons maintenant réagir comme nous l’avions évoqué lors de notre dernier colloque au Château. Finis les petits nettoyages sporadiques, une action d’envergure est nécessaire et obligatoire ! C’est à la volonté d’hommes indomptables et supérieurs tels que nous qu’il appartient de changer le cours de l’histoire. Les Dieux vickings et leur toute-puissance guident nos pas et soutiennent nos bras vengeurs. J’ai un projet précis à te soumettre et il est impératif d’en débattre à notre point de rendez-vous habituel, et de prendre une décision. J’y serai avec quelques amis sûrs le vendredi 13 juin à partir de 20 heures.
    Changeons la vie ! Pour notre France nationaliste ! Contre l’unité des couleurs Benetton ! Contre le cosmopolisme et la société multiraciale !

Ton frère d’armes, Pierre Ducrasse.

Je la lus, la relus et la rerelus pour m’assurer que ce n’était pas un canular. Je vidai mon café d’un trait, ma main tremblotait et quelques gouttes coulèrent le long de mon menton comme des petites larmes brûlantes. Un revers de manche les effaça aussi sec. J’étais au fond du puits, miné, un coup de grisou dans le ciboulot.
N’importe qui à La Compagnie vous l’aurait certifié : le sens civique ne m’étouffait pas. Et il y avait plus de trous dans ma conscience et mes connaissances politiques que dans un emmenthal. Je lisais Boum Boum !, ( Votre gratuit Parisien ) ou Paris Paname, les petites annonces de « relation » ( que des propositions de femmes fatales ), et de mariage ( qui sait ? ), les pubs et les bonnes affaires, etc..., c’était une mine d’or pour trouver des idées, et les conversations de bistrot m’apportaient les informations essentielles. Le monde changeait si peu, pensais-je.
Mais la prose de ce bon zaryen me filait la chair de poule, trop de caféine aiguisait peut-être ma sensibilité. Rarement mon moral n’avait été aussi bas dans les sondages : zéro pointé. Et lentement la colère monta. A son zénith, elle décocha une flèche qui se planta dans mon cœur tout mou. J’en étais frappé d’une sorte de stupeur. Comme si j’avais reçu ma première feuille d’impôts. Un mirage. Une rage. Qui ne me fit pas regretter d’avoir découvert ce bout de papier si nauséabond qu’un poissonnier sensible, il y en a, aurait refusé d’emballer ses sardines dedans.
Une main secoua doucement mon épaule. Je sortis les yeux de ma tête, hors de moi, boulet chauffé à blanc, prêt à péter.

  • Quoi encore !? criai-je.
  • Tout va bien ?.. Vous êtes blême...
    Martine me regardait, moi, à travers ses yeux câlins. Et me parlait d’entre ses lèvres boudeuses. Passer à jeun d’un cauchemar éveillé à un rêve matérialisé est une expérience qui fout les nerfs en pelote d’épingles, je fis un bond électrique sur ma chaise, elle sur la pointe de ses pieds. J’eus envie de m’y jeter et de les serrer. Magnifique prosternation. Caresse de mes fesses, je repris mes esprits à temps. Tant pis.
  • Oui, oui, ça va, ça va... bredouillai-je, très andouille.
  • Vous permettez ? fit-elle.
    Elle se posa, menue sur le bord de la chaise, en face de moi.
    Je hochai et rehochai. Muet. Phallique. Si je m’attendais à ça... Aurais-je été rincé au fin fond de mes rêves les plus mouillés, que Martine ne m’adressait jamais la parole, pas même un soupir.
  • Je peux faire quelque chose pour vous ?
    La tête encore dans le slip, ahuri, je lui tendis le papier empoisonné sans piper mot. Elle le parcourut, les sourcils froncés, fins accents grave et aigu qui soulignaient la parfaite rectitude de son nez.
  • C’est dégueulasse, dit-elle en reposant la lettre sur la table. Qu’est-ce que vous allez faire ?
  • Moi ? Rien ! Et c’est ça qui m’fout en pétard. Savoir qu’ils mijotent leur coup dans un coin sans pouvoir rien faire.
  • Un pétard mouillé, oui... Alors vous allez rester tranquillement ici les bras croisés, à attendre que ces connards fassent sauter un foyer d’immigrés ou un truc dans ce genre-là !
  • Calmez-vous...
  • Si vous ne bougez pas, vous ne valez pas mieux qu’eux.
  • Vous y allez un peu fort, je trouve, protestai-je. Vous voudriez quoi, hein ? Que je me transforme en justicier masqué ? Que j’alerte l’opinion publique, les journaux, ou encore les flics ? Qu’est-ce qu’on a : une vague menace comme des centaines d’autres qui couvent. Et alors ? C’est peut-être rien qu’une correspondance d’allumés, une excitation mentale, un jeu pervers d’extrémistes.
  • Non, et vous vous en doutez bien, sinon ça ne vous aurait pas mis dans un tel état. Ça se voit que c’est pas des amateurs et qu’ils sont bien décidés à agir.
  • Bon, admettons. Je suis censé faire quoi dans cette histoire ?
  • Ah ça, c’est la question à se poser. A vous de jouer maintenant !
    Un petit tour et puis s’en va, un coup de reins la souleva plumeuse. Et elle me laissa en plan, devant la lettre. Son dos cambré et le roulis de son cul s’estompèrent dans le fond de La compagnie. J’en restai coi, pantois ; et médusé comme un naufragé du Radeau de Géricault.
    Je me noyai dans l’alcool et la nuit m’absorba.

CHAPITRE 5

La lumière des réverbères m’aveuglait. Comme une chauve-souris saoûle, je me téléguidai au radar jusqu’à mon domicile. J’habitais à deux doigts de La compagnie, dans ce 11e arrondissement dévoré à son tour par les zélus stipendiés par les promoteurs, que le peuple pendrait haut et court, un jour. Se rapprochait l’instant, à la vitesse de son maire au galop, où Paris ne serait plus qu’une sorte de parallélépipède bétonné avec la Tour Eiffel plantée dans son fion comme un thermomètre géant à l’abandon.
Enclavé au premier étage dans un carré d’immeubles vétustes, mon logis était un deux-pièces au fond d’une petite cour sur quoi donnaient mes fenêtres. Le soleil frappait rarement les carreaux, mais les cloches de la basilique Notre-Dame-Du-Perpétuel-Secours les faisaient vibrer à intervalles réguliers. De perpétuel secours, j’en aurais eu bien besoin.
Le mobilier sommaire, de première nécessité et de survie, n’encombrait pas les pièces. Contre un mur grimpait un échafaudage bancal où, sur les rayonnages, s’empilaient, pêle-mêle, les livres, en édition de poche, des San-Antonio principalement, et les disques de blues, de rock n’roll et de rap, des vinyls, uniquement.
Avant d’aller m’écrouler sur le lit, je fonçai aux toilettes. Nullement embarrassé par l’écoute du Constipation Blues, qu’éructait le Noir scatophile Screamin’ Jay Hawkins, je déposai le fruit de mes entrailles au fond de la cuvette.
Puis je roupillai une paire d’heures. Ma vessie, aiguillonnée par des élancements terribles, me réveilla.
Je me reposai sur mes chiottes, pissai, et poursuivis la lecture des Seins de Ramon Gomez de la Serna. C’est le titre de l’ouvrage qui avait retenu mon attention. Comme le précisait cet Espagnol de génie dans son prologue, il avait conçu ce livre « sans y penser et par jeu, comme une sorte de jonglerie avec les brefs ivoires des seins. » Le plus beau jeu et le plus beau livre du monde. Une leçon de vie et de poésie ; et un résumé magnifique : « Dans ces deux hémisphères apparaît la vanité de la sphère terrestre. »
J’appuyai ma tête contre le mur. Mes Seins tombèrent. Je fermai les yeux, las, relax. Et j’oubliai tout. Enfin, presque. Un carrousel de seins tourneboulait sous mes paupières. J’imaginais ceux de Martine. Mauvaise pensée. Et je me renfrognai et tentai de chasser mes pulsions. Que nib’, les nibards dansaient et me narguaient. Fatalement, il me poussa une érection. Je commençai à me branler. Je fusionnai et fissionnai vite. Tchernobyl entre les guibolles, je sentis que j’allais m’éclater une couille, voire deux. Je tins bon. Ça dura peu. Après que de violentes explosions eurent secoué ma queue, laissant échapper dans l’atmosphère confinée des jets de sperme qui saligotèrent la moquette, je grimaçai et redevins mou.
Je me levai, pestai, me reboutonnai, et nettoyai les taches avec une éponge mouillée.
Puis je tirai la chasse comme on aurait tiré un trait sur sa vie.


CHAPITRE 6

J’avais poussé un barrissement. La forêt hygrophile s’était refermée lentement sur moi. Insecte piégé. J’étais la proie pas niquée, des mangliers, palétuviers, irokos et makorés obsédés et carnivores. J’avais couru, dératé, pour leur échapper. Mes pieds avaient glissé sur des mambas géants et des lambeaux de ma chemise étaient restés accrochés aux frondaisons qui me fouettaient. Mon sang glacé avait fait plusieurs tours. Perdu et nu comme le premier Tarzan, j’avais plongé ventre à terre dans une clairière. Subitement, la clameur de la jungle s’était tue.
Dans la pénombre qui m’avait encerclé des dizaines d’yeux en boules de billard m’avaient guigné. Et un rire sauvage, primal, était monté d’autant de bouches invisibles. Les fleurs et les feuilles bigarrées s’étaient écartées et j’avais reconnu, sans les avoir jamais vus, les Noirs que j’avais roulés dans la farine. Ils se tenaient les côtes, ravis du vilain tour qu’ils me jouaient. Hélas, leurs larges sourires n’avaient rien de tropical ni d’amical. J’allais frémir avant de bouillir.
Emergeant du lot, un clône juvénile de Screamin’ Jay Hawkins avait entamé I put a spell on you dans une version anthropophage.
L’heure des comptes et du casse-croûte avait sonné.


CHAPITRE 7

Quand la sonnerie du téléphone me tira en sursaut de ce mauvais pas, ce fut pour me pousser dans un autre traquenard.

  • Meummm ? grommelai-je, aussi bovidé qu’il était imaginable.
  • Dé ? Je te réveille ? J’espère bien...
    L’approche Solange, mon ex- !
  • C’est pour quoi ?
  • Tu oses me le demander ? Espèce de... crétin des zincs. Tu sais combien tu as de mois de retard pour la pension ?
  • Non, ne dis rien. Mais, vois-tu, la conjoncture, l’inflation, le chômage... et maintenant les néo-nazis qui s’en mêlent, ou Bleu-Bite qui tient pas ses promesses, rassure-toi c’est un cheval, je peux en trouver des raisons...
  • Oh ça, je n’en doute pas. Seulement ta fille ignore encore les problèmes du monde qui accablent son pauvre papa. Elle s’en fout. Elle veut son beefsteack ! Et tu iras lui expliquer qu’un foutu canasson la prive de frites !
  • Bon, bon, d’accord. Tu me prends à la gorge, mais tant pis. Je peux te lâcher trois mille balles, c’est tout ce que j’ai pour l’instant, parole de tricheur. J’t’envoie un mandat.
  • Ça ira... Mais n’oublie pas le solde. Salut.
    Ça raccrocha. Sèche la Voillard, et remontée. Tendue comme un boyau de chat de gouttière. Trois mille balles repartaient dans la soupe de la petite. Restaient deux mille. La journée commençait avec un goût de biscotte sans sel dans la bouche.

*

Solange, qui rime facile avec ange ; et avec orange, dont sa peau avait la saveur, bien que ses seins étaient en poire quand je les suçais. Un chanteur de variétés aurait pu facilement entuber notre idylle avec une de ces fredaines idiotes qui suppure à longueur de journée sur les ondes F.M..
Notre rencontre, elle et moi, c’était à quatre heures du matin, ou pas loin. Groggy, je lappais le filet d’eau d’un caniveau, après qu’un cerbère m’eut expulsé d’une boîte à jeux huppée du 8e, sous l’accusation fallacieuse - parce que jamais prouvée - de tricherie. J’essayais de rassembler les bouts disloqués de mon esprit quand un miracle se produisit. Dans la nuit au-dessus de ma tête se suspendait une paire de superbes demi-lunes pâles qui voltigeaient dans l’échancrure d’un décolleté, et battaient les cils des yeux les plus glauques que j’eus jamais vus.

  • Déjà couché ?! questionnèrent les seins fildeféristes.
  • Non, c’est un reportage pour Entretien. Une semaine dans la vie d’un chien parisien.
    Elle rit et j’humai l’odeur de petite culotte immaculée et de soquettes blanches que la drôlesse exhalait. Puis elle me tendit une main que je ne lâchai plus pendant près de trois ans.
    C’est facile de décrire la laideur, qu’on apprécie en tant que forme de l’imagination de la nature, mais seulement si on n’a pas à la subir. Tenez, la recette de la tête d’Elephant-Man : prendre une grosse patate, laisser germer les tubercules, y enfoncer deux boutons de culotte. Facile ! Mais la beauté ? Marylin, hein ? Votre stylo à yaourt sèche. Alors, imaginez Ursula Andress, jeune, avant le lifting, sortant des flots dans James Bond contre Dr. No... Là, il doit baver. C’est ce qui m’arriva. Pour user d’un raccourci, sic, qui me gonfla tout de suite la bite, ma future-ex-femme était bandante. Une déesse de dix-huit ans avec des sourcils foncés de sorcière pas délétère, cadette irresponsable d’une couvée de onze gosses.
    Tout la petite famille avait été dressée à la trique par un père aussi adepte de la taloche que respectueux du sabre et du goupillon. Le roupillon était une spécialité maternelle. La maîtresse de maison, ayant perdu son souffle pendant ses grossesses, essayait de retendre un brin sa matrice en dormant le plus souvent possible.
    Les Voillard illustraient la tradition aristocratique et le bon goût français, un pied dans leur appartement de l’Ile de la Cité, l’autre dans leur mas de Provence, pendant que les diamants vendus dans leur bijouterie de la Place des Vosges faisaient leur fortune.
    Résultat : Solange Voillard avait abandonné ses études et liquéfiait son corps dans les boîtes de nuit, le stérilet entre les jambes, pour éviter que sa maman fragile ne tombât sur une plaquette de pilules.
    Je sortais d’une liaison épouvantable avec une chanteuse psychotique et l’enthousiasme juvénile de Solange me ravissait. Très vite, elle vint hiberner avec moi dans ma tanière. Je lui enseignai les mauvaises manières, elle tenta de m’inculquer les bonnes. Nous coulâmes des jours heureux entre les draps frais - n’en sortant qu’avec des mines de piqueurs après avoir épuisé nos provisions de papouilleries baveuses, salaces gourmandises salées et sucrées - et La compagnie des zincs où elle avait eu vite fait de séduire toute la bande.
    Une fois, notre jeune couple fit la couverture d’un torchon en quadrichromie. Je faisais le coup de poing avec un photographe, sous l’œil amoureux de ma dulcinée. C’est ainsi que le père Voillard eut vent de notre liaison. Le ver dans le fruit, le serpent dans le jardin d’Eden, ça lui déplut. Mauvaise image de marque : la riche héritière et le gigolo rigolo, la réputation ternie, vous n’y pensez pas ; et il réprimanda vertement Solange, lui reprochant de défier la loi salique qui écarte toute velléité d’émancipation féminine. Les femmes avaient pour fonction unique et organique de pondre à répétition des chérubins blonds et bien peignés, en prenant soin de choisir un type de leur sang et rang. Et on s’y tenait. On ne mélangeait pas les bijoux de famille et la verroterie, vérole. Solange l’écouta presque religieusement, puis l’envoya chier dans son chapeau. Le père prit la mouche et commit l’erreur de dépêcher deux sbires pour me rosser et me remettre à ma place de figurant. Dans l’ombre. Mon aura cabossée auprès de ma brune décupla. Après ça, quand elle voulut me passer la bague au doigt, je l’enfilai.
    Dans l’inconscient de frous-frous, falbalas et bals princiers de Solange Voillard, j’étais un chromo de Zorro, un Robin des Bois, conquistador de l’embrouille et de la débrouille. Mais même Zorro a des bobos et des tracas, et des hauts et des bas ; et ce ne sont pas les coïts à répétition qui arrangèrent nos affaires conjugales. De celà aussi, la belle se fatigua. Fascinée plus qu’amoureuse de cette vie de guingois, la petite fille riche se lassa et rêva, comme ses frangines et cousines, de Ferrari et de cuillères en argent. J’étais le carrosse redevenu citrouille. Le fou Carabosse.
    A la casse.
    Et tout se déglingua. Les glandes du clan avaient gagné. Retour à la case départ. Sauf que le bercail a reclaqué le portail aux fesses de l’enfant prodige. Ils ne lui avaient rien pardonné. Les babines se retroussèrent, les injures fusèrent au ras des paquerettes ; et tout fut clos quand Solange balança une figurine en bronze de Giacometti dans la poire de papa. Déconfit, le père Voillard. La rançon de l’amertume pour une famille rance. L’art, l’argent, le sang. Foutue trinité !
    Répudiée, sans ressources, sans job et pauvre comme, Solange Voillard ne dut son salut qu’à une vieille tante, laissée-pour-compte excentrique, qui l’avait recueillie dans son nid perché à Neuilly avec son poussin de quelques mois. Notre poussin : Emma. Un prénom choisi par Solange, on imagine pourquoi. Peut-être.
    Notre couple laissa dans le sillage de notre union contre nature des dettes, des polaroïds, des bleus et des cicatrices, et surtout deux kilos huit cents de pureté, pas encore coupée à la réalité. Un shoot de bonheur victime de l’inconscience de ses géniteurs et de la glaciation du monde.
    Ces kilos cristallins ont donné une petite fille superbe que je n’ai pas vue grandir. Trois longues années, mille quatre vingt quinze jours, à l’exception de rares visites en coups de sirocco, à jamais perdues.

CHAPITRE 8

La fin de ce lundi après-midi se consummait dans des nappes orange que la pollution atmosphèrique rendait pastels. Mon dimanche avait été maussade. La lettre n’avait pas cessé de galoper dans ma tête comme un cheval dopé. Je bouillonnais encore, mon cerveau écumait. Difficile de faire l’impasse sur pareil tas d’ordures que dix pour cent, ou plus, de la population aurait approuvé. Sans parler de l’attitude de Martine, soucieuse, chaleureuse, puis dédaigneuse. De quoi y perdre mon latin de cuisine.
Hormis l’envoi du mandat pour la viande de la petite, je n’avais rien foutu de la journée. Sur les cinq mille cinq cent balles de Forst, trois mille, comme promis, s’étaient volatilisés sous le nom d’emprunt de Joseph Stanislas.
Une identité, comme une gueule, ça se refait. On peut en changer à sa guise : question de mise et de fonds. Celui qui en a vraiment besoin trouvera toujours des imprimeurs ou des chirurgiens pour effectuer la besogne. Soignée ou salopée, la qualité du résultat final sera exactement proportionnelle à la somme investie dans l’opération et à la réputation du technicien. Un sein, siliconé au rabais par un charlatan, a toutes ses chances de chuinter rapidement sous une caresse maladroite et pressante, en se dégonflant comme un pneu rechapé.
A défaut d’un profil de Chippendale, beaucoup de femmes en raffolent, je disposais de cinq cartes d’identité, de quatre permis de conduire, de trois passeports et de divers autres faux. Chaque pièce pouvait faire illusion lors d’un contrôle de routine, mais aucune ne passerait le barrage des cinq minutes d’un examen un peu détaillé. On a ainsi une vague idée de mes finances et du travail accompli.
Mes pas me portaient jusqu’à la boutique de Dzounjinski. Comme le square Maurice Gardette est agréable, je le traversai ; et si le kiosque Napoléon III et sa statue de bronze, vantant les travaux de la terre, ont des allures rétro, sous les grands arbres persistait l’odeur de l’âge moderne, malgré la pelouse fraîchement coupée et les massifs de fleurs, celle de la merde. Ma blennorrhée psychoscatologique reprenait le dessus.
Les chiens, et d’autres amis à deux ou quatre pattes, adorent folâtrer dans les squares et s’y oublier. Petite et grosse commission en passant, et si les ravages bestiaux et les cris des gamins qui jouent à la marelle avec les étrons ne vous importunent pas, je déconseillerais néanmoins l’usage du bac à sable aux mamans végétariennes, aux nounous africaines et aux baby-sitters norvégiennes. A moins qu’elles ne désirent empoisonner les futurs cadres ou chômeurs du pays.

J’étais toujours d’humeur chagrine quand les portes de L’île aux trésors reclaquèrent dans mon dos. La clientèle, exclusivement masculine, papillonnait ou stationnait devant des casiers remplis de livres, de disques et les rayonnages des cassettes vidéo. Il y en avait pour tous les goûts, qui sont dans la culture. Un jeune type à la peau luisante poireautait à la caisse et serrait contre son cœur une pile de vieux numéros d’Hara-Kiri. Perchée derrière son comptoir, Joséphine était pendue au téléphone.
Jolie perroquet blond, la quarantaine, polie, c’était son job, elle alignait trente-deux dents étincelantes aux clients, et les faisait saliver en leur promettant monts et merveilles. Son visage s’éclaira comme un lampion en se tournant vers moi. Sa bouche dessina un V de victoire et ce sourire me donna du bonheur, j’en oubliai mes problèmes. J’étais le 14 juillet de Joséphine. Elle attendait toujours le feu d’artifice que je ne tirerais sans doute jamais. Elle soupira, un raseur au bout du fil, et me fit un petit signe de la main.
Je la lui baisai solennellement, en chevalier qui avait connu la peur et les reproches. Elle piqua un fard. Vieille tactique de séduction, je ne mordis pas à son hameçon ; et mon dard ne piqua pas mon caleçon.

  • Le Djin’ est là ? demandai-je comme à l’accoutumé.
  • Dans son placard, où veux-tu qu’il soit fourré ? me répondit-elle, en plaquant sa main contre le combiné.
  • Bon, j’vais aller le secouer un peu.
    Je traversai le magasin sans accorder un seul regard à tous ces névrosés. A côté d’une colonne des romans-photos de Satanik qui menaçait de s’écrouler à tout instant, je tambourinai à une porte. Un grognement se fit entendre que je pris pour un acquiescement.
    Marlène Dietrich me regarda dans les yeux à travers l’écran de fumée de sa cigarette. Dans la splendeur de sa robe lamée et fendue, elle était peu farouche mais inaccessible. Epinglée au mur dans l’éternité absolue des stars, sa germanité glamoureuse et fatale me laissait de glace. Le béguin de Dzounjinski : la réputation de folle du cul et de la pipe de la Dietrich sans doute.
    La quarantaine bien sonnée, le visage arrondi en forme de fesse du Djin’ appelait les baisers mais c’était un vicieux. Amoureux du passé, des musées, des bandelettes de la momification, un côté embaumeur, la face entubeur était mieux cachée, précisément derrière les yeux malicieux et la sape d’un grand couturier, où s’épanouissaient ses kilos de saindoux rivés par les boutons de manchette, la ceinture et l’épingle à cravate. Lisse juqu’au bout de ses ongles qu’il exhibait manucurés. Grosse motte un peu surannée, mais à l’aise dans ses fixe-chaussettes. Son style faisait se pâmer les étudiantes en architecture. Sa corpulence les faisait rêver, elle autorisait tous les échafaudages. Elles le voyaient cathédrale érotique, gothique flamboyant, alors que c’était Beaubourg. Un magasin. Une grande surface.
    Le poster de Marlène Dietrich était l’unique décoration de la pièce, meublée d’un bureau et d’un coffre-fort, posé dans un angle, adaptés aux besoins de l’énorme. Perpétuellement surchargé, le plateau du bureau était un bordel sans nom et le Djin nageait là-dedans comme le requin qu’il était, ses mains aux doigts embrunis par la nicotine farfouillaient entre le micro-ordinateur, le fax et la calculatrice.
    Son menton et son cou, fondus en goutte d’huile dans le lard, ne faisaient plus qu’un seul morceau alors qu’il concluait d’un air professionnel au téléphone, puis il raccrocha.
  • Une veuve, m’expliqua-t-il en bondissant sur ses jambonneaux. Les bouquins de son défunt, que des polars, lui filent une frousse terrible. Elle veut s’en débarrasser au plus vite. Tous ces morts entre les pages, ça l’oppresse, qu’elle raconte. Elle a l’impression d’être cernée par des esprits malveillants. Tu te rends compte ?
    Et il partit à rire. Des larmes roulèrent en boule sur ses bajoues. Cette sorte de chorus apoplectique lui mit le rouge au visage. Une fois ses larmes d’hyppopotame bues dans la soie de son mouchoir brodé à ses initiales, nous nous fîmes l’accolade des mauvais garçons, remake voyou à la russe des maffieuses politesses d’Hollywood. Il m’enfouit dans ses bras, sans que nos visages se touchassent. Voilà où menait la cinéphilie qui n’est qu’un autre cimetière de plus. Je me dégageai et m’inclinai.
  • Salut à toi, empereur du bien matériel occidental !
  • Tu vas ?
    L’omission du bien était sa façon de montrer son tact.
  • J’irai mieux un autre jour.
    On descendît à la cave. Sa caverne d’Ali « Attrape » Baba, comme il se plaisait à dire. Il avait été sacré roi de la récupération du rêve bien digéré de la génération des révoltés de 68. Un filon en or. Des marchandises qui pouvaient rendre fou et homicide les publicistes, les journalistes et les vendus de tous bords. Tous les acheteurs de souvenirs rares et rances. Un pressage américain original du premier 33 tours de Dylan, du 13th Floor Elevator ou des Sonics, la première édition du comix Zap avec la couverture de Crumb, un tirage limité de l’affiche de Woodstock signé par Jimi Hendrix, des Dashiell Hammet dédicacés... Toute la merde flamboyante sur laquelle dansaient maintenant les anciens lanceurs de pavés. Dieu seul savait comment Le Djin’ avait trouvé tout ça, pensaient ces jobards aux poches pleines. Dieu, comme dans la plupart des affaires terrestres, n’a rien à voir là-dedans. La vérité était plus simple et prosaïque : il les avait rachetés à la bonne personne ou au bon endroit : Emmaüs, marchés aux puces, clochards, voleurs, antiquaires, brocanteurs... La liste aurait été trop longue à énumérer. Remonter à la source était plus difficile, et Le Djin’ était la discrétion incarnée.
    J’avais vu une fois l’artiste à l’œuvre. Revendre 2500 balles le premier Ep de Gainsbourg à un ahuri d’une chaîne de télé privé. L’objet rarissime était coté environ 3000. Le pafométré, yeux de biche, bouche cocasse, était au paradis câblé et ne savait comment remercier Dzounjinski. Carpette. Une habitude professionnelle. Il les aurait lâchés avec un élastique s’il avait su que la baleine avait récupéré le disque dans un lot à 10 francs pièce qu’il avait racheté à un pépère à la retraite.
  • Tes affaires marchent ? me demanda-t-il.
  • Couçi couça... Les tiennes ont l’air de pas mal prospérer si j’en juge par tes réserves. T’as pas l’air de souffrir de la crise ?
  • Je me maintiens. Tu viens pour les cassettes vidéos ?
    Je rejettai la tête en arrière, les yeux dans le potage. Le Djin’ me lança un regard navré.
  • Quelles cassettes.. ? Non, excuse-moi, je pensais à autre chose. Elles ne sont pas encore tombées du camion ( Une paire de sourires entendus fut échangée. ), mais je te fais signe dès que j’ai des nouvelles. Je suis venu pour placer un pari sur le combat d’Omar, ce soir. T’es toujours en cheville avec ton mec ?
  • Bien sûr. Tu paries combien ?
    Je tirai les billets de mon portefeuille comme un magicien aurait sorti des foulards de son gibus.
  • Tiens, voilà sept cents balles : cinq cents pour moi et deux cents autres que m’a confiés Félix, le garçon de La Compagnie. ( Aussi plat qu’une limande sole, mon portefeuille réintègra ma poche intérieure de veste. ) Dis-moi, tu bénéficies encore de tes protections ?
  • T’es redevenu naïf ou quoi ? T’es amoureux ? Comment je tiendrais sinon, à ton avis ? Plus que jamais, j’assure mes arrières. Toujours. Il suffit de viser suffisament haut pour que les flicaillons un peu trop curieux comprennent qu’ils ont intérêt à écraser le coup et à pas m’emmerder s’ils veulent pas se retrouver à faire de l’îlotage en banlieue. Pas plus tard qu’hier soir, je jouais aux échecs en compagnie d’un commissaire divisionnaire qui raffole des années cinquante. Tu peux me croire que je le soigne, celui-là.
    Son visage se fendit d’un large sourire.
  • Ça fait une paie qu’on se connaît, murmurai-je sans aucune raison. Et je ne t’ai jamais posé la question. Pourquoi tu t’es collé ce nom à la noix ?
  • Et si on parlait du tien de nom ? Le mien m’appartient. Je vais te dire pourquoi je n’en change pas. Quand les gens m’appellent ou me rencontrent pour la première fois, ils ne savent jamais le prononcer correctement et ça les gêne. Tout de suite, ça me donne un petit avantage sur eux qu’il faut conserver. Ensuite, parce que ça fait vendre, merde ! Je leur raconte ma salade de fils de déportés tchétchènes, les cocos sont encore plus mal vus qu’avant, merci Staline et tous les autres, et les gens se disent : putain, ses vieux sont morts de faim et de froid, il a dû en chier, et pourtant il la ramène pas trop, c’est un démerdard mais aussi un brave gros type qui sait y faire. Je te l’ai dit, faut savoir leur faire plaisir aux clients... Pour les rouler en douceur, en leur donnant l’impression que tu leur fais un cadeau, c’est quand même pas à toi que je vais apprendre ça, dit-il en m’envoyant une claque dans le dos à désosser un bœuf de Rembrandt. Mais soigne l’apparence, le costume, regarde-toi : tu ressembles à ce que tu es !
    J’ignorai le compliment. Dans le monde du faux, il n’est meilleur masque que celui de la vérité, je croyais ça aussi. Le monde se chargerait en son temps et heure de me démontrer le contraire. Et Dzounjinski parlait, parlait de sa voix de ferraille, reconnaissable à la première syllabe :
  • C’est marrant, parce que des cousins éloignés ont retrouvé ma trace. Les Tchétchènes font régner leur loi à Moscou. Ils sont enchantés de mes affaires, ils sont très friands des délices occidentaux. Si, par hasard, tu connaissais un moyen de se procurer en grande quantité des vidéo-cassettes récentes, de préférence des trucs de cul et américain, je serais intéressé.
    Le gros homme farfouilla dans une caisse en carton et trouva ce qu’il cherchait. Il me colla un bouquin dans les mains, comme s’il me refilait une chaude-pisse.
  • Tiens, c’est pour toi, ça devrait te plaire. Cadeau empoisonné. Une édition originale des Editions du Scorpion, qui portaient bien leur nom, Ainsi soit-il, c’est le premier roman de Maurice Raphaël, un sale type, une ordure intégrale, collabo pendant la guerre, commissaire aux affaires juives ou un truc dans ce goût-là, mais un grand écrivain, hélas ! Un type comme toi et moi, en somme.
    Ces paroles eurent un effet de boomerang, elles me renvoyaient à ce que j’essayais d’occulter. Je ne pouvais plus que me retirer sur la pointe des pieds.

CHAPITRE 9

  • Où suis-je ? demandai-je, après avoir tourné doucement ma langue sept fois dans ma bouche et compté mes dents. Il ne m’en manquait pas une mais quelqu’un n’avait pas suivi le mode d’emploi dans la fixation du maxillaire inférieur. J’éprouvais une sensation de flottement dans l’os sans que je pusse expliquer pourquoi. Et ça me faisait mal.
  • Chez moi, répondit une voix perchée dans un lointain proche.
    Féminine, la voix. L’endroit ne pouvait pas être foncièrement mauvais, entre deux rafales du marteau-piqueur qui forrait un puits dans ma boîte crânienne, j’entendis une cafetière qui ronronnait quelque part. J’étais agacé et surtout plus fourbu et foutu qu’une starlette après le festival de Cannes.
    Couché sur le dos, terrassé par des douleurs au ventre que je comprimais tant bien que mal à deux mains, craignant qu’un Alien ne s’en échappât en ricanant. Mon attitude laissait à désirer. Des spasmes tord-boyaux me faisaient douter aussi de mon sexe. Un savant fou avait dû m’inséminer pendant ma perte de connaissance. Des affres... Ou je devais être sur le point d’accoucher, je reconnaissais les signes, j’avais assisté à la naissance de ma fille et ça n’avait pas été une partie de rigolade. La nuance était mon silence. Je ne criais pas. Pas encore.
    Mes yeux essayèrent de faire le point. Zoom avant flou : une grosse tête d’épingle ovoïde émergea d’un brouillard parfumé au café. J’aperçus deux yeux, un nez, une bouche et des lobes d’oreilles auréolés d’une cascade de cheveux noirs et d’une frange droite. Rien que de très commun. J’accomodai lentement, et la perspective s’en trouva chamboulée et moi bouleversé : ces sourcils en accent circonflexe, ces yeux d’opaline bleue, ces belles lèvres, ce sourire... Martine. C’était Martine !
    Renversant, j’étais sauvé, et je basculai à bas du canapé en voulant m’asseoir. Je lâchai un cri de bébé phoque massacré. Ça ressemblait à un rot aigu. Immobile, je restai à quatre pattes.
  • Quelle heure est-il ? marmonnai-je entre mes dents.
  • Qu’importe... Il est très tard ou trop tôt, vous êtes satisfait ?
    Je me cramponnai à un accoudoir et réussis à hisser mes kilos.
  • Tenez-vous tranquille, dit Martine.
  • Que s’est-il passé ?
  • Continuez, vous faites des progrès, vous allez finir par m’intéresser.
  • Excusez-moi, mais j’ai un trou...
  • C’est pourtant simple : nous nous sommes retrouvés dans ce squatt à Belleville, à l’écart du reste de la bande de La compagnie. Vous aviez encore l’air soucieux, alors je suis allée vous voir pour m’excuser d’avoir été si expéditive, mais j’y peux rien si certaines choses me mettent hors de moi, ça me regarde... Et je vous ai offert du pop-corn en signe de réconciliation. On a parlé de tout et de rien, puis le combat a commencé et vous étiez tout excité. On aurait dit un gosse. Vous n’arrêtiez pas de sauter et de trépigner. Dans votre enthousiasme, vous avez renversé la bière de votre voisin. Il vous l’a fait remarquer et vous avez commencé à gueuler. Visiblement, ça ne lui a pas plu, vous vous êtes insultés, les coups sont partis, et voilà... J’ai bien essayé de vous calmer, mais vous n’écoutiez plus rien. Vous avez été trés bien. Au début. Avant que l’autre s’énerve vraiment parce que vous essayiez de lui mordre le nez. Je pense que c’était un boxeur lui aussi et comme puching-ball vous faisiez le poids, si on peut dire... Ça a dégénéré sévère... Mais vous avez limité les dégâts à temps en vous écroulant sur une pichenette...
    Dans un éclair de lucidité j’avais vu l’ouverture. J’avais retenu la leçon que m’avait glissée une fois à l’oreille Omar. Rien n’était plus facile que d’arrêter les frais. Il suffisait de savoir s’allonger, un peu comme dans l’industrie du cinéma. Si tu veux échapper à une correction - quelle ironie pour parler d’une raclée - avance le menton à la sortie d’un corps à corps. Et si l’autre a encore l’œil, le mauvais, il te mouche vite fait. Tu t’écroules. Enfin en paix, ta viande molle colle au tapis. Elle fume, tu refroidis, et t’attends que l’arbitre termine ses comptes. A dix, ses bras levés au-dessus de sa silhouette en contre-jour font un grand signe de croix qui balaie les nuées des projecteurs. C’est fini ! Ton calvaire est out ! Tu te relèves, tes jambes flageolantes, castagnettes des gambettes pour donner le change aux dupes. Tu regagnes ton coin, cancre, las, vaincu, battu, omelette, femmelette, sous les huées et les sifflets ; qu’importe, t’as sauvé ta tête et préservé l’essentiel : ta santé. Tu as trop vu de boxeurs en gelée. Essorés, une passoire à la place du cerveau, ils ont éparpillé des milliards de cellules aux quatre coins des rings et les autres sont restées décalquées sur les gants de l’adversaire.
  • Après votre k.o., on m’a aidée pour vous charger dans un taxi qui, lui, m’a donné un coup de main pour vous décharger ici. Encore une chance que j’habite au rez-de-chaussée...
  • J’abuse si je demande un café serré ? implorai-je.
  • C’est prévu... répondit-elle.
    Ses lèvres dessinèrent un sourire énigmatique sans être académique. Une vraie Joconde.
  • Et Omar ? lançai-je, alors qu’elle s’affairait dans la cuisine.
    Elle rapporta un plateau qu’elle posa entre nous. Une tasse de jus chaud et pur arabica, un sucrier et des petits gâteaux au chocolat. Aux petits soins.
  • Que disiez-vous ?
    Je reposai machinalement ma question.
  • Désolé, mais avec vos facéties on a loupé la fin. Avant notre départ en fanfare, il avait l’air de mener aux points si j’en crois les commentaires autour de nous.
  • Ah oui... dis-je, soudainement perdu dans une mélancolie saharienne.
  • Dites donc, vous avez une conversation formidable quand vous vous réveillez.
    Je retombai en catalepsie. Je bus et on grignota en silence. Nos regards se croisaient. Dans le mien, on lisait des combinaisons de mots simples. Mon vocabulaire était très limité. Con. Cul. Bite. Chatte. Baiser. Pas un mot de plus de six lettres. Dans celui de Martine, je ne sais pas. On se cherchait dans tous les sens. Un empire jusqu’ici interdit à conquérir. C’était lourd, orageux, avec des promesses d’éclaircie en fin de nuit.
    Pendant que je brouillonnais le prochain bulletin météo dans ma tête, le corsage de Martine s’échancra alors qu’elle me reprenait la tasse des mains. Je n’avais plus ce voile opaque devant les yeux et je plongeai dans l’ouverture. Ses seins, on le sait maintenant, m’obsédaient. De les entrevoir acheva de me liquéfier. J’étais à bout : du rouleau de printemps compressé.
  • On est censé faire quoi maintenant ? fit-elle, amusée, pas dupe.
    Sa question me frappa à la fourche. Martine achevait un homme affaibli. Atterré, je la considérai d’un autre œil.
  • Je connais quelqu’un à qui j’ai posé la même question récemment et qui m’a laissé en plan, répondis-je un peu sottement.
  • C’était pas très malin... Vous voulez faire pareil ?
  • Non.
  • Bon et alors !?
  • Laissez-moi le temps...
    Elle rit ; et c’était si léger qu’une plume n’aurait pas frissonné, sauf moi qui était pour quand elle était bien taillée, mais là, je m’égarais.
  • C’est les femmes qui généralement donnent ce genre de réponse.
  • J’ai un côté féminin quand on y regarde de près.
  • J’ai déjà regardé... Et plutôt deux fois qu’une.
  • Ça c’est plutôt une affirmation de mec.
  • Sans doute mon côté masculin.
  • On va encore jouer longtemps au chat et à la souris ?
  • Qui fait le chat ?!
    Sans attendre mon feulement Martine me tira par le bras et m’attira dans la chambre. Mon corps, aimanté par cette amante-peu religieuse, fut catapulté sur le lit ; et par enchantement mes misères restèrent en l’air...

    Après l’intermède du caoutchouc lubrifié que Martine avait déroulé à cet endroit précis entre deux doigts longs et délicats, elle m’avait fait ça... J’avais fait ça... Elle m’avait touché là... Je lui avais mis la main ici... Bouche à bouche... Langue à langue... Bouche à oreille... On avait gémi... Une caresse ici... Une caresse là... Corrida... Les oreilles... La queue... Emoi... Elle avait saisi... Je m’étais présenté... Elle m’avait guidé... Je l’avais laissé glisser... Enfoncer... Foncer... Défoncer... Ça avait vibré... Partout... On avait tourné... On s’était retourné... On s’intervertissait... Mélange... Des jambes... Des fesses... Les murs et le plafond étaient montés et descendus... On avait bafouillé... Fouille mouillée... Ça avait été crescendo... Et ça avait bavé...
    Au dernier moment, à l’ultime soubresaut, quand mes vertèbres s’étaient coincées comme un prépuce dans une fermeture-éclair ! Jamais je n’avais hurlé comme ça avec une femme !

La colonne vertébrale repliée en soufflets d’accordéon, j’attendis l’aube étendu, nu et raide, sur la carpette. Un godemichet neuf aurait été plus souple. Quant à ma bite, elle était redevenue l’unique partie molle de mon anatomie. J’étais incapable du moindre geste ( battre un cil représentait un effort considérable ). Martine appela un toubib de S.O.S. Médecins qui vint me piquer le cul. Pendant que les aspirines accompagnaient le lent processus de ramollissement général, Martine fut admirable. Elle m’écouta soliloquer et ponctua quelques-unes de mes réflexions d’un trait pertinent. Lorsque je dépliai ma carcasse en miettes avec des craquements de biscottes, les rayons du soleil écrasaient leurs nez dorés à la fenêtre. Eh oui, la muse muselée par la mouise se réveillait elle aussi et me taquinait, et la chambre s’éclaira. Moi aussi. Dehors, tout était silencieux, et une petite voix impérieuse fit taire le brouhaha dans ma tête. Ma décision était prise. Martine me rhabilla et m’embrassa. J’étais réveillé. Je me levai péniblement. Les douleurs redoublèrent, comme si on m’avait tatoué toutes les lignes du réseau de la RATP avec une aiguille de gramophone.
Je m’en allai régler des comptes.


CHAPITRE 10

Devant la Poste du Louvre, le mardi matin peu avant sept heures, piétinait un individu presque ordinaire.
Plus haut que la moyenne mâle qui plafonne dans les statistiques à un mètre soixante-quinze environ, il en affichait dix de mieux. Les talonnettes fourrées dans ses chaussures vernies lui en fournissaient à peu près la moitié. Ça le faisait un peu claudiquer. Mais ça le gênait moins que l’oreiller qui ceinturait son ventre plat pour lui donner de l’embonpoint.
Une heure plus tôt, il était encore brun, des rouflaquettes taillées dans un massif de poils sauvages qui imitait dégueulassement une barbe et des cheveux mi-longs peignés avec un râteau. Maintenant il était carrément blond, la mâchoire lisse comme un galet. Courte, la coupe dégageait l’ourlet de ses oreilles qu’une opération avait plaquées sur son occiput quand il était adolescent. Ses yeux d’un marron très commun étaient camouflés derrière les verres blancs d’une paire de lunettes.
Il avait troqué sa mallette de fer qu’il emportait parfois, celle frappée d’un autocollant J’emmerde l’art, pour une serviette d’un cuir fatigué. Au rebus la négligence des baskets orange, les jeans noirs, les T-shirts aux slogans rivalisant de provocations indélébiles - un éventail, épouvantail à beaufs, qui va de Enragez-vous à Baiser chez soi tue la prostitution, son préféré - et place à l’élégance d’un costume bistre un peu terne et d’une chemise bleue dont le dernier bouton était défait. L’homme avait l’air aussi défait.
A quoi ressemblait-t-il ? A un imbécile courtier en cuisines aménagées, peut-être.
On l’a compris : l’imbécile aménagé, c’était ma pomme.
J’attendis d’un pied que j’eusse souhaité plus ferme mon homme. Ma cible pour être plus précis et franc. Mon sang bouillonnait. J’allais faire un carton.
A sept heures tapant, un des préposés dans sa triste blouse réglementaire ouvrit les portes du bureau des boîtes postales. Je me tenais prêt. Sur le qui-vive et aussi anodin qu’un mégot écrasé dans un cendrier plein. Je carrai mes fesses près de la photocopieuse installée dans le petit sas qui séparait le bureau du grand hall. L’endroit idéal pour épier. Je pouvais filtrer tous les types qui se présentaient. La B.P. 261 était pile dans ma ligne de mire. Il n’y avait pas encore beaucoup de monde qui circulait. J’attendis. Quel autre choix avais-je ?
Il y eut une sérieuse alerte à la mi-journée. Le populo s’agitait dans tous les sens. Je regardai ma montre : midi et des poussières. Des poussières comme des moutons, et je rêvai de méchoui. J’avais l’estomac dans les talonnettes. Mon ventre criait sous l’oreiller. Je transpirais sous le costard, j’avais le tournis, voyais trente-six bougies et pas le moindre bout de gâteau à l’horizon. Danger : chute libre de sucres. Hypoglycémie, fit un signal lumineux dans mon réseau sanguin. Si je sautais un repas, j’avais tendance à somatiser à la vitesse d’un œuf cuisant à la coque. Soudainement, ça me reprit, j’eus des visions de mouillettes.
Tout ça parce que j’étais repassé en vitesse chez moi et, préoccupé par les préparatifs du déguisement, à soigner le détail qui faisait vrai, je n’avais pas prévu ça : la Faim. La crampe. A cran. Les crocs. L’énormité de mon oubli m’effraya. Et j’étais coincé, fait comme un rat dans une tapette, privé de fromage et de dessert ; et de café. Une journée sans déjeuner et sans café était une aberration, une abjection, une condamnation. « Je suis con et damné. » pensai-je. Au bûcher. Une minute d’absence pouvait ruiner ma matinée. Louper le zigue Gonzague Manzarin. D’imaginer tous mes efforts gâchés pour se ruer à La Fourmi - ça ne s’inventait pas, sa rivale La Cigale avait été dévorée par une caisse d’Epargne - le bar-tabac de l’autre côté de la rue, et y commander un sandwich fit redoubler ma crise de faim. Crise de rires, de larmes, de nerfs, et pourquoi pas de faim ?
J’alpaguai par le bras une des loques en villégiature. Complètement dépenaillé et anémié, l’homme se laissa aller. Je sentis l’humérus qui saillait sous la manche. Je l’avais remarqué quand une quinte de toux avait scié le type en deux. Le souffle catarrheux, en train de ruminer, le front obtus, il releva sa tête de futur pendu. J’avais croisé des lunettes de W.C. qui avaient plus d’attrait.

  • Ça te dirait de gagner un peu de monnaie ?
  • Ma foi, pourquoi je refuserais, à moins que ma réputation soit en jeu, votre honneur... On voit de ces choses par ici, si je vous racontais...
  • Une autre fois, promis. Tout ce que je veux, c’est que t’ailles me chercher à La Fourmi , tu vois où c’est, deux sandwichs : jambon, rillettes, camenbert, j’m’en fous, et de me les ramener ici. Je bouge pas. Tiens, voilà cinquante balles pour ta peine et garde la monnaie. Compris ?!
  • Monseigneur, vous insultez mon intelligence... M’a l’air louche votre proposition, pourquoi vous z’y allez pas vous-même ?
  • Trop long à expliquer... Je suis sur un coup...
  • Ah oui, tirer un coup, quelle chance vous avez... dit la loque, des filaments d’étoiles filaient dans ses yeux gris de serpillière et ses dents jaunes, pâteuses comme un soleil de Van Gogh, illuminèrent sa bouille.
  • Ouais, si tu savais, magne-toi !
    Le gars fila à la vitesse d’un escargot. Au bout d’un quart d’heure interminable, mon calvaire prit fin. Je remerciai mon coursier qui s’éclipsa et je mordis à pleines dents dans une copie en carton de sandwich au jambon. Le second au pâté de n’importe quoi me laissa froid. Il serait urgent de reconsidérer le problème de la bouffe si cette surveillance devait se prolonger.
    Hormis cette parenthèse, rien de remarquable ne troubla le vide sidéral du carcan postal. On ne me reconnaissait pas. Termite y compris qui passa et repassa devant moi sans ciller. Personne ne me décolla de mon coin. Fondu dans le décor. Et je restai sage, discret et poli au passage des jolies femmes décolletées. A peine si un mannequin, ou l’incarnation que je me faisais de ce stéréotype de fille, m’arrachais un râle cuit à l’étouffée. Sinon je faillis m’assoupir plusieurs fois, mais la poussée d’un coude, d’une épaule, d’un genou, voire d’une poitrine ne manqua jamais de me rappeler à l’ordre de la réalité. Dès que possible, j’avais profité d’une accalmie et d’un abandon de poste d’une cosse pour glisser en vitesse la lettre soigneusement recachetée du nazillon Ducrasse dans la boîte de Manzarin.
    Enfin, je fus libre à sept heures du soir. Je pliai bagages. Mon dos suivit, douze heures de station verticale et mes vertèbres jouaient un solo d’osselets. Ma viande marinait dans un jus noir de sueur relevé de gros grains de poussière. Des cafards de crasse dégringolaient jusque dans mes godasses. On se délabrait à toute berzingue dans l’administration.
    Je me traînai chez moi. Ruisselant. J’étais lessivé. Pantelant. Je me débarrassai de mes frusques et de l’oreiller sur le paillasson de l’entrée et, afin de reprendre un peu de couleurs, filai dans la cuisine préparer du café. La queue basse et l’œil vague qui suivait le goutte-à-goutte de l’eau dans le filtre, je vis couler un poisson rouge. J’en vidai la cafetière. Cinq grandes tasses. Le poisson rouge n’y résista pas et ces tours de l’esprit me conduisirent dans la salle de bains. Ce que je croisai dans le reflet de la glace me déplut. Un sale type nu, puant, au regard fuyant. Mon estomac me brûlait. Mais c’était tout mon corps qui se consummait. Des flammes me caressaient le gosier et, tout à trac, je vidai mes tripes dans le lavabo. Une remontée de la merde des quatre derniers jours. Ce ne serait pas la première ni la dernière fois. Alors, je passai à la douche comme on est passé à tabac. Le régime écossais. Je réglai l’eau chaude et frottai ma couenne jusqu’au sang puis j’infusai un moment à l’eau froide sous la pomme. Quand je me glissai à poils mouillés dans le lit, j’avais autant d’énergie qu’une pile de 2,5 volts. Et je les vidai instantanément en m’endormant.
    Les cloches de l’église sonnèrent dix heures et me réveillèrent. J’avais faim. Il faisait encore jour. Henri me recueilla et je bâfrai comme un rescapé d’un naufrage. Mais avant minuit j’avais ressombré.

    CHAPITRE 11

Il n’y eut aucun changement le mercredi. Même topo. Je repoussai mon livreur de sandwichs, j’avais amené les miens, mais je lui laissai un peu de monnaie. A faire le pied de grue, je commençais à me faire des cheveux blancs sous la teinture. Et compter les mouches bleues au plafond m’ennuyait aussi. L’attente me pesait. Les heures ne passaient plus. Je m’effilochais. J’aurais préféré tailler la bavette avec les bouts de gras deLa Compagnie. Cette surveillance avait quelque chose d’immature, d’enfantin. Un jeu de pistes qui ne m’amusait plus guère et qui pouvait finir par être dangereux, quel taré je faisais.
Soyons clairs : je continuais afin de satisfaire Martine, parce que le touche-pipi, merci, j’avais suffisamment fourbi mon outil, j’avais envie d’autre chose et Martine m’en avait donné un avant-goût délicieux. La dose avait été bonne. Extra. Mais insuffisante. J’étais accro. Je voulais la baiser sans interruption, jusqu’à l’extinction totale de nos ressources naturelles.
Pourtant je ne comprenais toujours pas pourquoi elle avait jeté ses sorts sur moi. Son changement d’attitude à mon égard avait été une des rares et heureuses surprises que la vie pouvait réserver à un branleur de mon espèce. Une rencontre du 3e type, éolienne, solaire, et, en perdant sa froideur et ses poses lointaines de fille timide, elle avait dévoilé une sentimentalité et une sensualité étonnantes. Son mystère m’attirait et le peu que j’en devinais m’intriguait. Si j’avais su. Un cas, cette fille, avec un grand C pour son cul qui me foutait dans l’embarras.

Jeudi. Bingo ! Je décrochai le gros lot. Pas trop tôt. Le bonhomme Manzarin arriva. Je sus que c’était lui. Allez expliquer ça. Un état second, ou les hormones femelles de l’intuition masculine, on dira. Je l’observai du coin de l’œil. Manzarin s’occupait de ses affaires en décortiquant son courrier. Je repèrai la lettre de Ducrasse. Elle retint son attention, je le vis plus concentré. L’homme sourit à la fin et releva d’un geste précieux une mèche étudiée pour. Je souris à mon tour, plus jaune qu’un citron.
L’enflure avait belle allure. Bien dans sa peau de bébé, il n’avait pas connu l’acné, et bien dans ses fringues, du sur mesure pas roturier. La trentaine fraîche, lotionnée, sportive, squasheuse, non, plutôt Roland Garros, estampillé crocodile Lacoste. Le genre tout sourire, la malice au bord des lèvres, prêt à mûrir une impertinence calculée comme l’affectionne la nouvelle race des animateurs télé, cireurs de pompes, « comme si de rien n’était », et le miroitement de sa chevalière en or, frappée à ses initiales, se détachant sur le doigt en l’air, reflètait son indifférence supérieure. Un modèle de gendre que plébiscitent les magazines féminins. Pub mensongère. L’élégance anguleuse et enculeuse. Sale engeance.
Une belle tête à claques qui n’amusaient pas les types comme moi. Pou jaloux.
Manzarin consulta sa montre, parut réfléchir quelques secondes et sortit. Je le suivis. On se dirigea vers le Forum.
L’horloge de l’église Sainte-Eustache indiquait une heure un quart de l’après-midi. Les pigeons, repus, fientaient en bandes. Manzarin pressa le pas, très droit, le torse bombé, à la spartiate. Conquérant. Hannibal franchissait les Halles. Il marcha sans daigner s’abaisser à regarder autour de lui. Un maréchal Rommel dans sa tourelle. A peine si je le vis tourner faiblement la tête au spectacle des ondulations de bassin d’une Lolita qui passait, en abusant de ses charmes nubiles. Elle avait failli me faire tourner de l’œil. Rien ne semblait intéresser Manzarin. Mais ça se voyait que la France lui appartenait. On pouvait arracher son masque, deviner sa grimace de dégoût qui marquait