Parmi eux, Cyrille. Cyrille et ses yeux embués, sa gorge nouée, ses jambes qui tremblent. Cyrille et sa lassitude d’années de galères, et de douze jours d’occupation de la mairie de la ville. Cyrille, 24 ans, qui en « est rendu là, à [se] vendre aux enchères », à l’heure du marché, comme ses « copains de lutte », tous chômeurs, tous numérotés sur la poitrine « puisque c’est ainsi que nous voit l’administration, comme des numéros ». Cyrille, comme les autres, qui s’est « astiqué » : jean foncé, petit gilet, long manteau, « comme si je me présentais devant un patron ». Mais Cyrille ne voit pas la petite foule qui le fixe. Cette foule d’amis, de voisins, d ’inconnus, de « bourgeois de la bonne société quimpéroise ». Les mains cachées, les yeux fuyant l’humiliation et la colère, il tient. Et se « déballe, ouvre [ses] tiroirs, comme devant un emploi ». Dans le froid glacial de ce samedi. A ses côtés, deux chômeuses, improvisées commissaire-priseur et crieuse, déclinent son C.V., ses « qualités humaines » (« nombreuses »), ses C.E.S., ses stages, son savoir-faire d’apprenti cuisinier. Vingt secondes interminables. Lui reste muet, essaye « de faire comme s’il n’y avait personne », veut « en finir avec ça », cette parodie d’enchères publiques d’avant la Révolution, quand les gens de ferme venaient vendre leurs services aux hobereaux, ici même, sur cette place alors appellée « Place des Laboureurs locatifs ».
Aussi, la crieuse s’empresse de démarrer les enchères. Elle sait la tension trop forte pour Cyrille . Il risque de craquer, comme cette femme de 43 ans, qui vient d’avouer, là, en public et en pleurs : « je voudrais un emploi pour vivre décemment et surtout retrouver mes enfants que je n’ai pas vus depuis que je suis au chômage ». La mise à prix démarre au Smic. Dans la foule, pas une main ne se lève pour Cyrille. « L’article de qualité et de première main » ne trouve pas preneur. Pas plus que les autres, les Saïd, 42 ans, RMIste chimiste ; les Michel, 33 ans, dont cinq au chômage ; les Morgane, 29 ans, aide médicale sans emploi depuis 1991 ; les Fabrice, intérimaire dans l’agro-alimentaire faute de boulot dans sa branche (VRP). Pas de main, mais un regard. Celui de Gisèle, la mère de Cyrille. Le rythme s’accélère. Le jeune homme accepte les « enchères dégressives jusqu’au SMIC horaire ». Toujours pas de preneur. Silence, gène. Au suivant. Et puis, Cyrille se retire, sous les applaudissem ts des siens.
Sa mère, elle, hésite. Cette mère qui, quelques minutes plus tôt était fière de son fils, fière « qu’il se bouge », fière qu’il soit « en groupe, avec d’autres chômeurs », quitte finalement les lieux. Après un baiser qui disait, selon Cyrille, « tu as été courageux ». Lui se retouve seul, et raconte que ce regard maternel, il ne l’oubliera pas. Qu’une fois croisé, il l’a soutenu « pour dire à ma mère que je l’aimais. Que j’étais prêt à retrousser mes manches. Pour ma dignité ». Et il craque. Derrière, Nathalie C., l’instigatrice de la foire, enchaîne les « ventes » et s’y présente à son tour « pour un emploi de secrétaire juridique à 10.000 francs par mois, payables en fin de mois ». Mais on sent que son cœur n’y est plus vraiment. Et ses pointes d’esprit n’y peuvent rien : le tragique a pris le dessus sur la dérision ; l’espoir sur l’humour noir. Sans compter la bousculade avec des militants du FN, venus distribuer leurs tracts anti-chômage, avant d’être sifflés par les manifestants (« les chomeurs vous dégueulent ! »), et chassés par des membres de Ras Le Front.
La veille, déjà, l’autoproclamée « chômeuse indépendante », comme pour signifier qu’elle n’est ni d’AC ni de la CGT, concédait ne plus savoir « où sont l’humour noir et le sérieux dans tout ça ». L’idée de la foire lui est venue « un soir de découragement », quand une amie lui lâcha « au train où vous en êtes, vous allez vous solder », et que ses cinq années d’études d’histoire médiévale se rappellèrent à elle. Et Nathalie C., 31 ans, les cheveux courts et le regard franc, de préciser leur vision de cette foire, à elle et au collectif de chômeurs de Quimper : un moyen de « sortir du peu d’originalité du mouvement des chomeurs, avec ses occupations et ses manifs ». Une façon de « remobiliser tout le monde », de « provoquer les gens, pour qu’ils osent voir du chômeur en face, comprennent qui nous sommes vraiment », avec les médias comme « arme » revendiquée (« qu’est-ce qu’on a d’autre ? »). Mais, surtout, une occasion de « remettre les choses en place » : « Nous ne demandons pas la charité, mais un travail. Au fond, cette foire est une recherche d’emplois ordinaire, pas pire que les autres, où les salaires sont tirés par le bas, où l’on nous traite comme de la sous-marchandise, et où c’est parfois de la quasi-prostitution qu’on nous impose ». Mais après la foire, et le départ des caméras, dans l’Hotel de Ville occupé, ce fut le retour à la réalité. Les matelas au sol, une télé en sourdine, les tours de garde. Et pour ceux qui y croyaient encore « le coup de fil d’un employeur ».
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Publié: lundi 26 janvier 1998.
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- Rubrique: mauvais esprits
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- Economie |




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