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intermittents du spectacle

les ouvriers du spectacle

C’est contre l’artiste que nous en avons. Contre ceux qui s’imaginent être des intermittents de l’art, qui nous interdisent de penser qu’un bien culturel est équivalent à un bien matériel, alors que ce qu’ils fabriquent à l’intention de nos cinémas, de nos théâtres impopulaires, est aussi standardisé qu’une machine à laver, qu’un four à micro-ondes.

Un mensonge de notre moment historique est de faire croire, avec une certaine facilité, que la classe ouvrière a disparu et que les ouvriers ne sont plus assez nombreux pour composer une force sociale. Si l’on définit assez simplement un ouvrier comme quelqu’un travaillant avec d’autres à la fabrication d’un objet manufacturé, c’est à croire que tous les objets utiles ou inutiles qui meublent nos vies ont été produits ailleurs qu’en France, dans des pays du tiers-monde où la main-d’œuvre est nettement moins chère. Le « made in France » qu’on nous poussait, avant ces grands temps de mondialisation, à chérir de façon quasi-vichyste ne serait donc plus.

Cette hypothétique disparition est évidemment un grand numéro de prestidigitation sociale, qui fonctionne à partir d’un seul truc : la dénomination. Ainsi les caissières de supermarché ne sont-elles plus des ouvrières même si les marchandises progressent toujours infernalement sur leur tapis roulant comme sur une chaîne de montage ; les caissières, nous dit-on, sont des employées. Les garagistes qui désossent, les mains pleines de cambouis, des véhicules dans leurs ateliers ne sont pas des ouvriers mais des artisans. Un journaliste pigiste ne sera pas un ouvrier de la presse, mais un « intello précaire ». Et un électricien qui déroule des câbles sur un plateau de cinéma, sauf à vouloir l’insulter et se prendre un pain dans la gueule, n’est pas un ouvrier… Comme chacun le sait depuis cet été, c’est un intermittent du spectacle.

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Tapie
Acteur. Patron. Intermittent du spectacle. Ouvrier ?

Peu à peu, les ouvriers de France ont été ainsi tous renommés. Peu à peu, les ouvriers nous ont été volés : ils sont sous nos yeux, mais nous ne les voyons pas. Pour les analystes politiques qui ne sont jamais les derniers à jeter le manche après la cognée, cela expliquerait la déroute sans fond du Parti Communiste Français, historiquement le parti des ouvriers. Mais c’est un deuxième mensonge. Si l’on additionne les résultats de tous les partis communistes présents à l’élection présidentielle de 2002 (PCF, LO, LCR et Parti des travailleurs ; ce qu’on appelle l’extrême gauche, alors qu’il s’agit en réalité de la gauche communiste), on voit en effet qu’ils égalisent le nombre de voix réunies par le bien naïf candidat socialiste au premier tour (autour de 16%). Il se trouve donc actuellement en France autant de votants communistes, révolutionnaires ou pas, que de votants socialistes doucettement réformistes.

Mais passons ; revenons aux intermittents du spectacle. Soyons francs : leur refus au début de l’été de se définir comme ouvrier nous a beaucoup chagrinés. C’était d’autant plus choquant que les techniciens étaient souvent en pointe dans cette virulente contestation des modifications de l’aide sociale au spectacle. Pour autant, on a jamais entendu l’un d’entre eux se définir fièrement comme ouvrier. A croire que c’est l’usine qui définira pour toujours l’ouvrier, et non son ouvrage. La maquilleuse maquille, mais elle n’est pas ouvrière des visages, elle est intermittente du spectacle. Le chauffeur de stars conduit des stars, mais il n’est pas ouvrier des stars, il est intermittent du spectacle. L’électricien branche des fils, mais pas plus que le machino il n’est ouvrier, il est intermittent du spectacle.

Cette dénégation nous paraît d’autant plus grave, que nous estimons que c’est dans l’industrie culturelle que nous devons chercher l’avenir du mouvement ouvriériste français. De nos jours, l’ouvrier conscient de notre pays travaille en effet plus souvent pour Gaumont ou pour TF1 et leurs filiales, que pour Peugeot ou Citroën. Aujourd’hui, il monte plus souvent des téléfilms que des voitures. C’est comme ça. Qu’il en soit plus fier est une autre affaire ; car il y a moins de trente ans, les ouvriers étaient encore fiers de construire des voitures.

Les Américains sont d’ailleurs moins pudiques que nous lorsqu’ils parlent d’Hollywood comme d’une « usine à rêves ».
La France, ce pays où l’on n’a pas de pétrole mais où l’on a des idées, selon ce vieux slogan qui disait déjà bien que la France est un pays où la principale matière première est la matière grise, la France a désormais complètement industrialisé son secteur culturel. Antique Société du spectacle que honnissaient les situationnistes ! C’est d’une véritable Manufacture du spectacle qu’il s’agit désormais.

S’il existe une exception culturelle française, c’est d’ailleurs bien celle-là : nous avons taylorisé notre secteur culturel bien avant nos voisins européens. Notamment grâce à l’astuce sociale des intermittents du spectacle, qui a permis de faire en grande partie financer le coût de la main-d’œuvre culturelle par la collectivité.

Mais foin de main-d’œuvre ! Jusque dans les comédiens ou les musiciens, la plupart des intermittents se prennent fièrement pour des artistes, alors qu’ils ne sont que des ouvriers de la comédie ou de la musique. Cela ne diminue évidemment pas leurs mérites. Nous n’avons rien contre ce genre d’ouvrier intellectuel, au contraire. C’est contre l’artiste que nous en avons. Contre ceux qui s’imaginent être des intermittents de l’art, qui nous interdisent de penser qu’un bien culturel est équivalent à un bien matériel, alors que ce qu’ils fabriquent à l’intention de nos cinémas, de nos théâtres impopulaires, est aussi standardisé qu’une machine à laver, qu’un four à micro-ondes. Un épisode de Navarro ; un disque de la Star Academy ; une émission de Jean-Luc Delarue, les nanars de Luc Besson, un vernissage rue Louise Weiss ou même un opéra à la Bastille, voilà bien souvent d’aussi industrielles productions qu’une Twingo ou qu’un TGV. Du reste, le malin Conseil d’Etat ne s’y est pas trompé en tranchant au beau milieu de l’été que l’émission Popstar de M6 était bel et bien une « œuvre audiovisuelle », pouvant bénéficier des aides gouvernementales qu’accorde la notion d’oeuvre dans ce pays, où l’audiovisuel est désormais aussi concentré que la métallurgie d’antan. Et si TF1 est la première chaîne d’Europe, cela tient sans doute moins à la qualité de ses programmes qu’à l’argent des contribuables qui aura permis à la chaîne, des années durant, d’économiser sur les salaires via le régime des intermittents. Dans un monde à peine plus juste que le nôtre, les millions d’euros de stock-options de TF1 devrait donc revenir au peuple, et non à ses dirigeants.

On comprend évidemment que les ouvriers du spectacle soient attachés à leur régime de faveur. Nous sommes clairement solidaires de leurs luttes, disons-le, comme nous le sommes de toute lutte opposant des ouvriers à leurs patrons, puisqu’il ne s’en est encore point vu qui aient été injustes dans toute l’histoire du monde.

Mais de grâce, que les intermittents du spectacle le fassent, non en tant qu’artiste et au nom de la culture française ; de grâce, qu’ils le fassent au nom de la lutte des classes, et en tant qu’ouvriers.

Article à paraitre le 21 septembre in Hélène, papier et confidentielle revue.


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