L’album « Casa Babylon »

- Casa Babylon
« Les influences sont des forces » écrivait Raymond Carver. La Mano Negra est un groupe sous influence, comme l’Amérique du Sud se dépatouille sous celle - oppressante - de sa voisine du Nord. De ses débuts à aujourd’hui, du rock ’n’ roll (plus de bruit !) aux envolées latines, du rap au raï, du reggae au ragga, La Mano Negra joue à cache-cache. Au ping-pong musical. C’est la grande brasserie avant inventaire : la Mano déstocke ses enregistrements. Mis en boîte à Paris, New York, Buenos-Aires, entre fin 91 et début 93, mixé à Naples, « Casa Babylon » a le sang mélé. Chaud, donc. Et des histoires courtes, les « short cuts » chères à Carver, La Mano en raconte à la pèle. En Amérique du Sud (Cargo 92, tournée ferroviaire colombienne en 93 ?), le groupe a ouvert les yeux, les oreilles et le reste (cf. les invités de « Casa Babylon »). La Mano Negra est plus latine que jamais. Il avait raison, Carver : les influences ont du bon.
« La Mano Negra, le boukin » [1].
« La Mano Negra, le boukin ». Dans l’intitulé, ce n’est pas « boukin » qui importe. C’est « Le ». LE boukin de LA Mano. Le leur. Ils l’ont écrit, bordelisé, pensé, barbouillé, conçu, zébré, porté. Eux-mêmes. Avec Cathy et Arnaud, des amis. Comme toujours. Comme depuis leurs débuts. Comme pour tout ce qu’ils font.
Aussi autobiographique soit-elle, l’ ?uvre évite pourtant les écueils du genre : La Mano Negra sont des rockers, pas des saints. Le boukin n’est pas une hagiographie. Des biographes zélés, des éditeurs avisés, des amis conseilleurs, des mal-renseignés payeurs, avaient fait des offres. La Mano a décliné. Ce boukin est le leur. Comme leurs disques sont leurs disques. Fiston du punk-rock, La Mano sait ce que contrôler signifie : La Mano est un assaut (sonore) autonome. Leur nom vient d’une bande anarchiste andalouse du XIXè siècle. On ne se baptise pas ainsi sans arrière-pensée.
Archives clins d’ ?il, documents improbables, photos de famille, de presse, officielles, collages Dada, textes touffus et bien foutus, jurons et prises de position. La Mano zig-zague, virevolte. Dans les textes, dans la maquette. La Mano improvise. La Mano fanzine. Leur livre est un mélange. Du (dé)cousu-main. La Mano, roi du passe-passe, saute du coq à l’âne, du rock à la musique latine, du rap au raï, de la fureur à l’accalmie.
La Mano raconte sa vie. Balance ses sentiments. Partage ses aventures. Des débuts de misère mais magnifiques (squats, manche métropolitaine) aux tournées mondiales à guichets-fermés. Les chambres d’hôtels où il suffit de peu (une guitare) pour qu’elles soient moins sordides. Le camion qui fut neuf. Les concerts-émeutes. Les tournées en France (Pigalle, banlieues et Olympia compris). Le dégoût de l’Amérique du Nord, la découverte de celle du Sud (dont Cuba, « la plus belle ville du monde sans McDo ni publicité. Entre Beyrouth et un conte de fée », durant le périple Cargo 92 en compagnie de l’« âme s ?ur théâtrale » du groupe : Cargo de Luxe).
C’est La Mano côté-scène et arrière-scène. C’est La Mano qui se dénude, comme les belles strip-teaseuses d’une de leurs pochettes de disque. La Mano dévoile Negra. C’est le foot-ball, l’entourage, les amis d’antan, d’aujourd’hui. De toujours. Ce sont les techniciens de scène, François Bergeron (leur réalisateur vidéo attitré), Louis Prima, Negu Gurriak (rockers basques et autonomes, encore), Jello Biafra (roi du punk-rock outre-Atlantique). Des noms qui en jettent peu. Mais qui comptent. Et pas seulement pour La Mano. « Un groupe, c’est une histoire d’amitié avant tout », disent-ils. Ceux qui les suivent le savaient. Les fans se reconnaîtront.
Parce que La Mano regrette ce « Paris la nuit » à qui il faudrait bien « rendre ses nuits blanches », parce que le show-biz est trop cynique, parce que - hé non ! - le rock ’n’ roll n’est pas mort, La Mano veut encore s’amuser. Canular à TF1 ou concerts-bonus sud-américains, refus de la compromission médiatique, disques bigarrés, boukin multi-techni-criardocolor : même logique, même fougue. Celle d’un groupe de rock à peine différent. Juste meilleur et décalé. Latin et chaleureux. « On a commencé comme ça : avec la rumeur », lancent-ils. Il s’agissait de l’écrire. C’est fait.
La bande originale du livre
« C’est en descendant vers les bas-quartiers que l’on entend les refrains populaires » dit une voix du 25cm-picture. C’est dans les bas-fonds de ses archives que La Mano Negra est allée puiser ces documents fourre-tout. Perou, Pigalle, Japon, extraits d’interviews, chansons inédites, coup de sang à la télé argentine, souvenirs, anecdotes. C’est la bande originale du livre. Cadeau.
[1] éditions Syros, aujourd’hui épuisé
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Publié: vendredi 29 mars 1996.
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- Rubrique: bio-propagandes
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