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when i was a rock critic (quel métier !)

oklahoma City, nirvana sur la route

Par David Dufresne, 15 décembre 1996 | 7823 Lectures

« Quand nous avons déclaré que avait connu un succès trop important, c’était sincèrement par modestie ». Chris Novoselic marque une pause. Il porte un verre de vin à ses lèvres. Et poursuit : « mais je ne le dirais plus. Je suis heureux de tout ce qui s’est passé, je ne changerais rien. Tu sais, je m’étais imaginé un paquet de trucs avant, sur le bazar punk-rock indépendant. Cette humilité, cet embarras face au succès, m’affectaient personnellement. Il y avait tout ce machin d’être en dehors du mainstream : livres, cinéma, musique, politique, etc. D’être absorbé et accepté par le courant majoritaire, c’était comme de se sentir phagocité. Maintenant je prends du recul, j’examine le mécanisme de l’industrie musicale. Ça reste un gros tas de merde à mes yeux. MTV, les labels, la presse, tous sont liés. Tout le monde se connaît, se congratule puis se crache dessus par derrière. Alors, voilà où j’en suis : faire la meilleure musique possible en me faisant le plus d’argent possible. Je ne veux plus jamais travailler de ma vie, tu comprends ? ».

Chris n’a pas abusé de ce vin californien qu’il apprécie tant. Chris est simplement lucide. Désabusé. Ciao, les illusions d’antan. « Oh, bien sûr, j’étais très idéaliste avant et je le reste. J’essaye d’être généreux et positif. Le business a changé mais les choses n’évoluent jamais comme tu le souhaiterais. Combien de fois nous sommes-nous dit qu’on aurait aimé que ça arrive aussi à d’autres groupes que nous ? Aujourd’hui est n°20 (dans les 2 millions de ventes aux USA, Nda)et Pearl Jam sont n°1. Ils font un rock top 50 mais ils sont supposés être des . Ça signifie qu’il y a la place pour... Mais, oui, au fond, qu’avons-nous réellement changé ? ». Chris s’emmerde en tournée. Seule la scène l’excite. Etre excité, c’est bien tout ce qui nous reste. Faire des bonds, jouer vite, et fort, lancer sa basse en l’air.

Le reste n’est que routine et temps à perdre. Le bus sur la route, l’hôtel pour se laver et se reposer (le groupe y séjourne rarement, pas le temps : le bus a des couchettes). « Avant nous n’étions que des vagabonds dans un van. Dorénavant, nous avons un tour-manager, une équipe sono, une boîte de production, un emploi du temps précis. C’était l’aventure. Ça l’est beaucoup moins depuis ». Nirvana sont-ils les dinosaurs de demain ? Et les autres ? Voilà bien le pire à craindre.

6thfloor Museum

Dallas, Texas. Dimanche 5 décembre 93. Nirvana quadrille les Etats-Unis depuis un mois, et pour une trentaine de jours encore. L’hôtel Stonelegh, où nous sommes descendus, semble foutrement étranger à la déferlante guitares-et-cheveux-crades. L’établissement a mieux à faire : il acceuille la réunion annuelle des sheriffs du Comté. Stetsons, flingues sur la hanche, tiags, éperons. La panoplie. Rien de mieux qu’un décalage horaire dans la vue pour halluciner. Merde, cernés par les rednecks ! Grunge contre Guns. Maigre réconfort dans ce Fort Alamo, un hebdo gratuit comme toutes les métropoles yankees en éditent. « The Observer » livre les bonnes adresses de Dallas Fort-Worth. Genre : « The Sixth Floor », un musée retraçant l’assassinat de Kennedy en 63 situé à l’étage même d’où aurait tiré Lee Harvey Oswlad (le Texas School Book Depository rebaptisé le Dallas County Administration Buldling), le « J.F.K. Historical Tour » (visite guidée de la reconstitution du crime pour $20, de l’appartement d’Oswald au commissariat où il fût abattu par Jack Ruby) ou encore le « Million $ Dollar », un club de rencontres avec hotesses de seconde zone et dont l’ambiance serait « inimitable » (J.R. Ewing y aurait joué des scènes d’anthologie...). Plus loin, le journal annonce les concerts de la semaine. « Nirvana, Shonen Knife et Breeders, c’est l’affiche rêvée de l’année pour tous les alternative-rockers, au Fair Park Arena ».


Planté à l’est du Downtown, sur le Martin Luther King Bld, le Fair Park est LE complexe de loisirs de la ville-pétrole : aquarium géant, jardins, musées, stade de foot et Arena, patinoire transformée pour l’occasion en salle de concert. Sur l’immense parking, des vendeurs à la sauvette proposent, visiblement en toute quiétude, des tickets dont la société éditrice, Ticket Masters, se déclare « concerné par le soutien aux enfants malades du sida ». A $22,75 l’entrée (prix officiel), la salle n’est pleine qu’au tiers. Le service d’ordre local porte des T-shirts jaunes, identifiables de loin. Des flics en uniforme arpentent également l’Arena. 21h15 : les projecteurs inondent la scène, ornée de deux anges-mannequins (cf. la pochette d’« In Utero »), d’un parterre de fleurs rouges en plastique et de trois faux-arbres effeuillés, ceux du clip « Heart-Shaped Box ».

Décoration à la fois sobre pour une salle de cette envergure et paradoxalement hors-propos pour un garage-band comme le trio de Seattle : depuis sa starisation, le groupe se débat dans une crise d’identité punk-rock. Un coup anti-etablishment, un coup docile. Illustration de cette dualité, les rapports ambigus qu’entretient Nirvana avec MTV. Entre les déclarations fracassantes (« MTV n’est qu’une fabrique à pub »), les MTV awards cahotiques de 1992 (malgré les pressions de Geffen et de la chaîne, le groupe entama en direct « Rape Me », titre alors inédit aux paroles plutôt provocatrices, avant de se résigner à jouer « Lithium »), Nirvana s’est produit dernièrement dans l’émission « Unplugged » et, plus troublant encore, figure sur la compilation « Beavies & Butthead », estampillée MTV. Alors quoi, Chris ?« Nous étions très excités (l’excitation, encore)à l’idée de jouer acoustique et le dessin animé Beavies et Butthead nous fait rire. Voilà tout. Ça ne m’empêche pas de continuer à critiquer MTV . Nos vidéos sont d’ailleurs parmi les plus sauvages que diffuse la chaîne. » Un rien songeur, Chris ajoute : « Tu sais... nous ne sommes qu’une infime partie du mécanisme de l’industrie musicale. »

Teen Spirit & piège à kids


Le groupe grimpe sur scène. Ils sont quatre. Pat Smear, ex-punk de L.A. avec les Germs, s’est joint au trio pour la tournée, en guitariste d’appoint, offrant ainsi à Kurt l’autonomie requise au soliste-chanteur-leader. Et l’attention du public qu’elle implique. Kurt n’est d’ailleurs jamais dans l’ombre. Les lumières le suivent à la trace. Il est également le seul à côté duquel est installé un ventilateur. De la maladresse transparait dans cette mise en scène de super-groupe, comme cette boule disco qui scintille sur le méga-tube « Teen Spirit », déclenchant un soulèvement du public. Second degré ou pas, il n’en demeure pas moins que sur les titres lents, les briquets sortent et s’allument. Jamais Nirvana n’aurait souhaité ça à ses débuts. Ambiance bon enfant dans les gradins et pogo monstre devant la scène. Encore une dualité. Pop/punk, le groupe oscille. Et quand il se jette dans des titres acoustiques, Kurt ne se contente pas d’empoigner une guitare folk, il s’assoit sur une chaise ; imités par Chris et Pat qui se calent sur le socle d’un des mannequins. Clicheton bêbête, et surtout injustifié. Heureusement la violoncelliste, que le groupe a engagé pour les parties calmes, apporte du relief à l’ensemble. La note bleue, c’est une fuzz et un archet. Enfin, je crois.

22h30, le groupe salue le public qui, illico, hurle des « encore ! » (en français). Il est jeune, très jeune, le public (10-20 ans en majorité), mixte (filles, garçons, blancs à 98%) et au jus de tout ce qui fait rocker l’Amérique (t-shirts Soundgarden, Red Hot, Mudhoney...). Eh ! Mais oui ! Les voilà, les kids ! Les fameux kids ! Ceux après lesquels courrent toutes les majors. Le nirvana, c’est un piège à kids. Rock like teen spirit.


Autant dire qu’il y a moins de cow-boys ici qu’à l’hôtel Stonelegh (hormis quelques couples sur leur 31 mal rencardés). Chris réapparait sur scène, armé d’un... accordéon. Kurt, Pat, Dave, la violoncelliste et lui, reprennent alors un titre du bluesman noir Leadbelly qui, quelques décennies auparavant, avait justement trouvé refuge à Dallas. Chris introduit Kurt d’un sarcastique « Mesdames et messieurs... Voici John Lennon », faisant allusion aux velléités de Cobain d’être reconnu à part entière comme songwriter mais aussi à Courtney Love, épouse du Monsieur, que la presse à scandale a surnommé la « Yoko Ono de Seattle ». Le morceau s’intitule « Where did you sleep last night », précisément celui que Kurt et Chris avaient joué sur l’album solo de Mark Lanegan des Screaming Trees en 1990. « Depuis le temps que nous jouons du pur rock ’n’ roll, rappelle Chris, les choses deviennent relativement simples. Tâter de l’acoustique nous excite (boum ! Trois fois ! Nda)particulièrement. Je crois que ça sonne bien. On explore le croisement folk et rock dur. »

Après une demi heure de rappel, soit deux généreuses heures de concert, Nirvana s’éclipse à l’ombre de son habituel fracas de larsens maîtrisés et de sono maltraitée. Les cinq stands de t-shirts débitent leur camelote, à la vitesse hardcore. T-shirts, casquettes, bonnets, broches et même tampons encreurs au prix prohibitif de $8. Un sixième stand, tenu par Mike, à la dégaine d’étudiant moyen, propose des pétitions pour l’avortement ou anti-racistes. Les autocollants antimilitaristes pour pare-chocs arrière de bagnole ou les badges « pro-choice » attirent peu. Que signifie l’avortement quand on a 13 ans ? On est venu à un concert pour s’amuser, pas pour s’informer. Chris en fait le constat, lui qui a longtemps coloré l’image du groupe d’une teinte politico-sociale. « Je ne tiens plus à en faire un plat, peut-être suis-je allé trop loin par le passé ? La politique est ennuyeuse. De plus en plus de groupes rock parlent politique en oubliant le rock. Ils ne sont pas dénués d’influence, d’accord, mais je crois que les canards de rock et leurs lecteurs se moquent bien de ça. Aujourd’hui je me fous de la politique. Que pourrais-je faire ? Faire la vaisselle en dissertant sur le capitalisme, le communisme, Clinton, Trotsky ? Je ne suis pas pour autant anarchiste ou nihiliste. Je suis un rien-iste. Je n’ai aucune idéologie. Comme mes parents disaient : ».


Observation plutôt amère, en comparaison à ce que le groupe déclarait à la sortie de « Nevermind » : « Personne, surtout dans notre génération, ne veut s’interroger sur des problèmes graves. Les jeunes préfèrent se fermer les yeux. Pourtant, nous n’avons aucune dimension politique. Nous nous con-tentons de jouer de la musique, mais nous ne disons pas à nos audi-teurs de ne penser à rien. Il n’y a plus de rébellion dans le Rock. J’espère que la musique underground peut influencer le marché et secouer les ados. Peut-être peut-elle changer leur vie et les empê-cher de devenir des légumes. Nous avons besoin d’un nouveau conflit de génération, qui sait ? » Contrairement à Clash, dernier groupe rock à rénommée mondiale à avoir tenté la bousculade des esprits, Nirvana a connu le succès d’un coup, en quelques clips et un album. Pas le temps de se forger une attitude précise ni d’élaborer quoique ce soit. Trop speed, trop vertigineux, tout ça. Nirvana ne sera pas le haut-parleur d’une Génération X ou perdue. Nirvana n’est que la traduction d’une société qui se barre en couilles, larguée dans ses fractures, sa télévision fascisante et son incapacité à assumer ses responsabilités. Une société si sourde qu’il faut faire du BRUIT pour être écouté et si facticement clean qu’il faut être crade, grungy, pour se faire remarquer. Un clip sale vaut cent vidéos aseptisées. « Si je pouvais expliquer cette colère, je n’aurais probablement plus rien à dire » déclarait Kurt, maître brailleur-débraillé, en septembre dernier.

Au nord de Dallas, une jeune fille de 18 ans trouvera la mort dans la nuit. Mitraillage et balle perdue. A quelques miles de là, Fort Worth tenait son traditionnel « gun show » hivernal.

Enregistrer vite et rester honnête

Pour descendre de Dallas à Houston, prendre l’autoroute Interstate South 45 et oublier les clichés : pas de cactus ici, ni de désert. Verdure, arbres, cheveaux, vâches, panneaux publicitaires (« get high ! get stupid ! get aids ! ») et l’éternel tryptique motel-gas station-fast food tous les dix miles. Ces mêmes McDonalds, Burger King, Taco Bell, Jack In The Box, etc., où l’équipe de Nirvana aime à se restaurer : tous les bourre-estomacs de ce type avoisinant leurs hôtels ou les salles sont scrupuleusement indiqués sur le carnet de route. Pas de derricks sur l’Interstate South 45, juste des convois de camions et de voitures-aéroglisseurs à boîte automatique. Personne ne s’aventure à dépasser la limitation de vitesse. Sauf à l’approche de Houston, Texas. Opulente et poussièreuse, la « capitale mondiale de l’énergie » a été stoppée net dans sa frénésie. La crise. Nirvana est programmé à l’Astro Arena, une salle d’exercices équestres, anti-chambre de l’Astrodrome, colossal stade où se déroule chaque année le plus grand rodéo du pays (« western heritage »). Détail : « Astro » fait allusion à la Nasa, dont Houston est le fief.

Dans son bureau de fortune, le road-manager de Nirvana tape la liste des invités sur un Mac portable. Contact est pris avec Chris. L’interview se fera dans les loges. Il y a là Dave, adorable et souriant (« hey, David ! On a le même prénom... Un verre de vin ? Une bière ? »), Chris, leurs girlfriends, et Big John, ex-Exploited devenu roadie. Kurt se pointera peu avant le concert avec dans ses bras la déjà-fameuse Frances Bean, sa progéniture d’un an et demi, suivi de la nounou, un grand bonhomme qui ressemble diablement au travesti du rond central d’« In Utero ». A propos, Chris, l’album ? « Steve Albini, comme producteur, est homme de principes. Il sait absolument comment travailler. Sa philosophie d’enregistrement est stricte : . Second axiome : si tu ne peux enregistrer une chanson en trois ou quatre prises, autant l’abandonner. C’est un procédé rapide. L’enregistrement ressemblait à une répétition. Tout s’est fait pratiquement en live. D’abord basse-batterie-guitare, puis seconde couche de guitare sur la moitié de l’album, puis les solos et enfin la voix. Si tu fais une suggestion à Steve, tu dois t’armer de patience : . Ça lui prend vingt minutes pour qu’il y réfléchisse... ».

Sorti rapidement à la fois pour couper court à d’autres livres jugés « outrageants » par le groupe, mais aussi comme si la nirvanamania n’allait durer qu’une saison, la biographie officielle [1] commandée par le groupe à un journaliste de MTV et du magazine Rolling Stone (un comble !) nous en apprend plus sur l’enregistrement d’« In Utero ».

Contrairement à « Nevermind », dont on sait désormais que Geffen eu un droit de regard sur la production, Nirvana s’est enfermé seul avec Albini pour son troisième opus. Plus question d’écouter le moindre conseil, d’accepter une quelconque bienveillance. Syndrôme d’ex-undergounds ou tout simplement besoin d’urgence, « In Utero » a été mis en boîte plus vite et pour moins d’argent encore que le précédent ($24000 de studio, plus $100000 pour Albini, une misère face au $50 millions qu’ont rapporté « Nevermind » à Geffen). Mieux, l’auteur de la biographie dévoile que Nirvana a détâché la basse et monté sensiblement les voix au moment du pressage. Sans compter les deux remix de Scott Litt. Mais le dépouillement et la rudesse subsistent. Plus gênantes sont les similitudes entre « Heart-shaped box » et « Lithium », « Rape me » et « Teen spirit », ou « Dumb » et « Polly ». Hasard ? Formule ? « Nos chansons nous viennent naturellement. Kurt se pointe avec les riffs de guitare et les paroles. Dave et moi apportons la rythmique. Et nous vissons autour. Ça n’est pas plus mystérieux... ».

Apparaît Kelly Deal, confuse : la Breeders est à la recherche d’un pass « all-access » pour toute la tournée. Elle a égaré le sien. Ça lui coûtera $40 d’amende. Le tourneur ne rigole pas avec ça, question de sécurité. On parle du passé avec Chris, du temps où ces tracas se réglaient en dix secondes, quand Nirvana se produisait dans des petites salles : « je ne ressens aucune nostalgie. Il n’y avait aucune raison qu’on arrête et qu’on reparte sous un nouveau nom. Les petits clubs puants, les galères, hmm... non. La seule chose valable, c’est de continuer à écouter son c ?ur, faire la musique qu’on aime. Que les gens achètent tes disques est une bonne chose, pas une mauvaise. Je ne vois pas pourquoi il faudrait sortir des disques en pensant qu’ils n’interesseront personne... Pourquoi devrais-je retourner dans l’obscurité ? J’ai la possibilité de m’exprimer et des gens achètent mes disques par l’entremise de la promotion des mass-médias. Je suis très fier de notre musique. Pourquoi devrais-je me cacher sous prétexte que notre musique est meilleure que 90% des trucs qui marchent ? Mon soucis est de résister au business du rock. C’est une industrie gigantesque, un truc de masse. Et je n’ai pas l’instinct business. Ma seule implication, c’est ma musique. Je le fais sans mentir, ni me travestir ». Pas facile d’assumer un tel succès, d’autant moins quand on a participé deux ans auparavant à une compilation intitulée « Kill rock stars ». Impossible de rattraper le temps, de dépasser le compromis coup-de-maître « Nevermind » dont Chris avoue ouvertement « nous avons essayé de trouver le juste milieu entre sonner alternatif et être commercial ».

Seule escapade, la scène. Face au public, sans intermédaires, ni médias, ni labels, ni rien. Et ce soir, lundi 6 décembre, l’Astro Arena mérita son nom. Kurt y excella en picador. « Oh-Eh ! Le dernier Pearl Jam vous a plu ? » lanca-t-il avant de torturer sa Fender bleu ciel sur « Territorial Pissings ». Ce devait être à peu près à l’heure où Thomas Lee Riley, 17 ans, s’écroula derrière la caisse du Whataburger où il travaillait, sur West Little Rock Avenue. Trois balles dans le ventre. Whataburger a immédiatement proposé $5000 de récompense à qui pourrait donner des renseignements sur le tireur.

A l’arrachée

Oklahoma City, Oklahoma. Loin du tape-à-l’ ?il de Houston, bien plus paumé que Dallas, la ville « home of the indians » fait la grise et s’emmerde à pourrir. A deux heures du matin, seuls la gare routière et le bureau de Ken Boyer, fournisseur en « bail bonds » (prêteur-requin sur gage pour les cautions judiciaires !) font les trois huit. Oklahoma, c’est l’Amérique léthargique. Unique divertissement, le circuit en bagnole des vitrines de Noël proposé par le Daily Oklahoman. Un peu mince. Pas étonnant dès lors que le Fairgrounds, ce mercredi 8 décembre 93, affiche complet pour Shonen Knife-Breeders-Nirvana. Le public, devant la salle, est encadré par un rigide service d’ordre. « Tout le monde, assis ! ». Deux camions-sono de deux radios du coin crachent du hard-rock à dix mètres de la file d’attente. « Maintenant, debout ! Les bras en l’air pour la fouille et vot’ ticket à la main ».

S’amène alors un quincagenaire brandissant une pancarte pour la légalisation de la marijuana. Le service d’ordre se charge de la lui arracher des mains. Il se nomme Clinton Real, il est révérend et appartient aux Humanists of Central Oklahoma ! This is america. Pendant un temps, Chris milita pour la même cause : « la seule raison que la drogue soit illégale, c’est l’argent. Money talks, bullshit walks. Les pro-cannabis ne développent pas suffisament les retombées industrielles que pourraient avoir le chanvre, comme la fibre textile. Si les capitalistes pouvaient tirer profit de cette plante , comme ils le font pour d’autres substances naturelles, ils fonceraient pour son développement, donc sa légalisation. Certains fumeront, d’autres pas. Mais ce n’est pas demain que ça changera. Aussi je ne veux pas perdre mon temps dans le militantisme. »

Le concert est sold-out (6500 personnes) et malgré la longueur de la salle (une centaine de mètres de long), l’ambiance est au confinement. Bien plus qu’à Houston ou Dallas. Pour des raisons techniques, le jeu de lumières est simplifié. Pas de gradins. Le Fairgrounds s’apparente presqu’à un club. Nirvana se retrouve. Nirvana se libère. Nirvana joue à l’arraché, enchaînant ses titres plus vite qu’à Houston ou Dallas. Le band redevient garage, époque « Bleach ». Sur « Stains » en toute fin de parcours, Kurt - qui a troqué sa gratte fétiche pour une autre - renverse un ampli. Jette sa guitare. Saccage un autre ampli, puis un des deux anges-mannequins (qui y perd ses ailes). Dave, Pat et Chris quittent les planches. Kurt, dubitatif, regarde ce qui reste à détruire. Il contourne les rares amplis intacts, se place derrière la batterie, prend des baguettes, rythme les différents larsens et bazarde enfin les fûts à coups de pieds. Stromboscope. Acclamations. Réverbes. Saturations. Larsens. Kurt, légérement voûté, revient sur le devant de la scène, s’approche du micro miraculeusement épargné dans la tornade, glisse une main dans sa poche, sourit (oui, sourit) et lâche un affectueux « merci, bonsoir ». Kurt Cobain, fils du punk, est un négligé de la destruction.

Cette nuit-là, aucun meurtre ne fut signalé à Oklahoma.


Paru à l’origine dans Rage, 15 décembre 1993. Et traduit dans le recueil américain Cobain On Cobain en 2017.


[1« Comes as you are : The story of Nirvana » par Michael Azerrad (Doubleday)

la nuit du jugement, bande originale du film

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