télétechnologies / la cyber-résistance en action

paul virilio ou la politique du maquis

Par David Dufresne, 16 mai 1996 | 11094 Lectures

Dans « Cybermonde, la politique du pire » ?, vous parlez de la « propagande » ? faite autour d’Internet, allant même jusqu’à comparer les médias à l’« Occupation » ? et votre travail à celui d’un « résistant » ?. N’est-ce pas des propos excessifs ?

Quand la cybernétique surgit en 1947-1948, les informaticiens disent que c’est la meilleure des choses, mais aussi qu’elle peut être la pire. On sort alors d’une période totalitaire, et l’informatique, à travers la naissance de l’ordinateur, a même servi à lutter contre le totalitarisme. Mais Norbert Wiener, à la base de la cybernétique, nous prévient que ce nouveau pouvoir ne doit pas devenir un pouvoir cybernétique car il serait un autre totalitarisme, pire encore. Je ne fais que raccorder avec cette pensée. Si j’ai pris le masque de Cassandre, c’est parce que la publicité est devenue si forte en septembre 95, avec la sortie de Windows 95, que je ne pouvais que mettre un holà à ce délire publicitaire. C’est Serge Daney qui disait « pendant l’occupation, on ne parle pas de résistance. Or les médias, c’est l’occupation » ?. Et si les médias, c’est l’occupation ; les multimédias risquent d’être bien pires. Tout comme ils peuvent se révéler intéressants : le citoyen du monde se fera par l’information mondiale, c’est évident. Mais on en n’est pas là. Il faut d’abord se battre contre la négativité des nouvelles technologies. Sont quand même déjà visibles les deux catastrophes : le chômage et l’automation.

Vous n’êtes pas seul à résister, en fait... D’autres voix se sont élevées, en France, comme ailleurs, pour nous alarmer sur les dangers des nouvelles technologies...

Maintenant, oui. Mais à l’époque, non. En fait, mon livre « La libération de la vitesse » ? (Éditions Galilée, septembre 1995) ne parlait d’Internet que sur une ou deux pages. Mais la plupart des questions que l’on me posait alors portaient sur Internet. J’étais bien obligé de réagir comme je viens de le faire, avec « Cybermonde : la Politique du Pire » ?. J’aurais bien volontiers parlé d’autres choses mais comme on me dit « youpi, c’est merveilleux » ?, je suis obligé de dire « oui mais... » ? En réalité, j’ai une culture depuis plus de 20 ans de ces technologies avec Philippe Quéau, et d’autres. Il y a 20 ans, je recevais ici même, à l’École spéciale d’Architecture (Paris), Nicolas Negroponte, j’ai rencontré Scott Fisher il y a longtemps déjà... Je ne peux donc pas jouer les néophytes et dire c’est merveilleux. Je suis obligé de mettre un bémol. D’autres m’ont suivi, tant mieux. J’espère d’ailleurs que j’aurai autre chose à faire demain...

Pour vous, il n’y a pas de profit sans perte ; d’invention sans accident. Et l’accident de la cybernétique pourrait bien être l’accident des accidents...

Inventer un objet, c’est inventer un accident. Inventer le navire, c’est inventer le naufrage. La navette spatiale, l’explosion en vol. Or inventer les autoroutes électroniques ou Internet, c’est inventer un risque majeur qu’on ne repère pas aussi bien parce qu’il ne fait pas de morts, comme le naufrage ou l’explosion en vol. L’incident informatique est malheureusement peu visible, il est immatériel comme les ondes qui véhiculent l’information.

Vous vous dites pourtant un « adepte des technologies » ?

Je suis un critique d’art des technologies, pas un critique négateur. Et je suis un amateur inquiet du caractère propagandiste et soudain, des nouvelles technologies. Quand on commence à idolâtrer la machine, la catastrophe sociale n’est jamais loin.

Le « caractère propagandiste » ? des nouvelles technologies dépend-il, selon vous, des seules puissances financières ?

Si de grandes entreprises comme Time Warner, Microsoft, Disney, etc., sont en passe de devenir des holdings considérables, c’est parce qu’elles se doivent d’être compétitives au niveau mondial. Les multinationales ne prétendaient pas toutes à la mondialité. Or, aujourd’hui, une multinationale est forcément confrontée à la mondialité. D’où un accroissement considérable de l’investissement publicitaire, et un effet de propagande inévitable. Second aspect de cette propagande : l’origine des technologies telles qu’Internet. Elles sortent de la dissuasion. Précisément du Pentagone et d’Arpanet, ce réseau destiné à résister à des effets électromagnétiques en cas de guerre. On ne peut comprendre le développement de l’informatique sans l’évolution de la stratégie militaire. Puisque la bombe atomique n’est plus réellement dissuasive, en dehors de la politique des blocs, s’est mise en place une guerre de l’information, un pouvoir absolu. Il faut se méfier de ce mélange : d’un côté, un investissement publicitaire ; de l’autre, un non-dit sur le plan du contrôle de l’information par les puissances militaires.

Pourtant, en donnant la possibilité aux utilisateurs d’Internet d’être aussi bien récepteur qu’émetteur potentiel, on comprend mal comment le contrôle de l’information pourrait s’effectuer...

C’est vrai. Mais on ne peut pas focaliser sur Internet et oublier le reste des autoroutes de l’information et le système complet. Quand on dit « branché » ?, il faut comprendre qu’il s’agit d’un système, dont Internet n’est qu’une partie. Le débat sur le Decency Act et le contrôle de l’information, est lié à un contrôle futur des médias. Il existe de fait un Ministère de l’information mondiale : c’est le National Security Agency (service de renseignement américain capable d’« écouter » ? toutes les ondes électromagnétiques de la planète, ndlr). Internet et le NSA sont liés d’une façon ou d’une autre. Alors, jusqu’où ira cette complicité ? Est-ce qu’Internet est le résistant de l’occupation NSA ? On ne peut pas faire le zoom sur Internet en oubliant ce qu’il y a autour. Le propre de la cybernétique, c’est d’être systémique. Tout est lié, tout est branché dans un système de pouvoir mondial, aux mains du Pentagone, et peut-être des Européens demain...

Cela signifierait-il qu’on a ouvert les canaux de diffusion pour mieux les contrôler par la suite ?

Internet est un effet d’annonce pour légitimer l’ouverture des futures autoroutes de l’information. Il est de la publicité en acte, un prix de lancement, très attrayant, et qui par là même piège ceux qui auraient quelques réserves vis-à-vis de l’information mondialisée. L’intérêt de la toile d’araignée et du Web, c’est de tout attraper. bouton vert L’un des chapitres de votre dernier ouvrage s’intitule « Apprendre à résister » ?.

Quel est le meilleur poste de résistance, selon vous : à l’intérieur ou à l’extérieur d’Internet ?

A l’intérieur, bien sûr. Il faut toujours faire de l’entrisme, à condition de garder sa liberté de penser et de manoeuvre. Dans le cadre de l’école, j’ai « investi » ? Internet mais pas personnellement. Je préfère garder une distance. Je me contente de participer latéralement. Les visions frontales sont des visions où l’on se fait avoir à tous les coups.

Dans votre livre, vous affirmez que le cyberespace n’a rien à voir avec la démocratie, que « le propre de la vitesse absolue, c’est d’être aussi le pouvoir absolu »

Je ne crois absolument pas à ce que j’appelle la démocratie automatique. Je crois à la réflexion, pas au réflexe. Les technologies nouvelles sont des technologies de conditionnement, et elles sont redoutables en ce sens qu’elles s’apparentent à l’audimat et au sondage. La prétendue démocratie électronique sera la fin de la démocratie participative. Si la démocratie directe est valable pour des sociétés microscopiques comme les cantons suisses ou les A.G. universitaires, elle ne peut l’être à l’échelle mondiale. bouton vert Vous parlez même d’une « régression » ? assurée, maintenant que l’homme a atteint la vitesse limite, celle du temps réel...
Chaque fois qu’on atteint un mur, on recule. Or, l’histoire vient de buter contre le mur du temps mondial. Avec le « live », ce n’est plus le temps local qui fait l’histoire, mais le temps mondial. Autrement dit : le temps réel l’emporte sur l’espace réel, l’espace-temps. Nous devrons réfléchir à cette situation paradoxale qui nous place dans une sorte d’outre-temps. Devant cet accident du temps, un accident sans pareil.

Comment cette « régression » ? pourrait-elle se traduire ?

La mondialisation entraîne l’autonomisation de groupes restreints. Autrement dit de sectes qui partagent le pouvoir. Il y a une sectorisation et une sectairisation d’Internet, partie intégrante de la mondialisation. On dépasse l’État-Nation au profit d’ensembles plus restreints. Il y a une déconstruction de l’État national qui ne va pas dans le sens d’un dépassement de l’Etat-Nation mais d’une régression aux tribus, aux groupes de pression qui ont précédé l’État National... Et ce n’est qu’en se battant contre la négativité du progrès, qu’on inventera une parade. Comme le firent les ingénieurs ferroviaires en 1880 qui se réunirent pour éviter les déraillements des trains, en inventant le « bloc system ». A notre tour d’inventer les « blocs systems » de la mondialisation de l’information. Avant même qu’il y ait des accidents.

Il n’y a pas de tentatives ?

On a commencé, mais de la pire des façons avec le « Decency Act » ? du Congrès américain. Pourquoi la pire ? D’abord parce qu’il ne s’agit que du Congrès américain. Ensuite parce que le problème n’est pas une question de décence mais bien de sécurité - mais personne n’ose employer le terme. Autre exemple : quand les Américains lancent le programme trading de cotation boursière automatique, on va avoir le krach boursier de 1987 - premier déraillement. Les premiers à réagir seront les Suisses. Ils vont se retirer du système, l’estimant pas assez sûr. Et les Américains mettront en place des coupe-circuits. Depuis, on débranche à chaque fois qu’il y a des mouvements boursiers par trop erratiques. Il faut mettre en place des systèmes identiques sur les autoroutes de l’information - et dès maintenant.

Pour vous, urbaniste, les nouvelles technologies bafouent une des libertés primordiales de l’homme, celle de se mouvoir...

Les télétechnologies de l’action à distance économisent le déplacement. A partir du moment où voyager n’est plus nécessaire, il est à craindre que l’inertie ou le cocooning se développent. Et que le valide suréquipé ne devienne l’équivalent de l’invalide équipé. Il y a là une menace de paralysie et d’infirmité. Mais aussi une menace psychologique, pour les générations futures des sociétés de l’interactivité accomplie, qui verraient le monde réduit à rien. Des générations qui éprouveraient un sentiment de « Grand renfermement » ?, de Terre trop petite pour les vitesses et de transport et de transmissions, un sentiment d’« incarcération » ?. Il y a là une redoutable pollution des distances pour l’imaginaire collectif de demain. On ressent d’ores et déjà cette contraction du monde avec la vitesse des avions supersoniques ou la téléconférence...

Le réseau ne constitue-t-il pas, quand même, une chance pour les théoriciens du « penser mondial, agir local » ?

C’est ce que les Japonais, puis les Américains, ont appelé la « glocalisation » ?. Et on peut espérer qu’il ait une revalorisation du local à l’intérieur du global. Malheureusement, si on prend les travaux actuels de l’armée américaine sur l’« infowar » ?, on s’aperçoit que les militaires américains ont renversé la relation géométrique du global au local. Pour le Pentagone, le global, c’est l’intérieur ; le local, l’extérieur. C’est à dire que le local devient la banlieue, l’extérieur. Et le monde, le global. Je crains que le local soit considéré demain comme l’est la banlieue aujourd’hui.

D’où votre idée d’« hyperville » ?, de ville-monde, de « temps réel qu’on urbanise au moment où l’on désurbanise l’espace réel » ?...

La ville virtuelle, c’est la ville de toutes les villes. C’est chaque ville importante (Singapour, Rotterdam, Paris, Milan, etc.) qui devient un quartier d’une hyperville, tandis que les villes ordinaires forment d’une certaine façon les banlieues. Cette métropolisation des villes amène à concevoir un hypercentre, une ville du temps réel, et puis des milliers de villes abandonnées à leur sort. Ce qui entraînerait, si j’ai raison, à une tiers-mondisation non plus des continents, mais des villes, et ce dans toutes les régions du monde.

Vous avez fondé avec Alain Joxe le Centre interdisciplinaire de recherches de la paix et d’études stratégiques, vous commencez à travaillez sur la « bombe informatique » ?. D’où vous vient ce penchant pour les questions stratégiques ?

Je suis ce qu’on appelle un « intellectuel de défense » ?. J’ai une vieille culture militaire, je suis un enfant de la guerre, etc. Je pense qu’il ne faut pas laisser le terrain de la guerre aux militaires. Le propre d’une démocratie, c’est que les civils se préoccupent de la guerre. Mon travail sur la bombe informatique est l’idée, lancée par Einstein, que l’interactivité est à la société ce que la radioactivité est à la matière. C’est à dire qu’elle peut être fusionnelle ou désintégratrice. Il faut réguler cette puissance.

L’interactivité réelle n’a pas encore démarré...

Pas vraiment, même avec Internet. Mais le risque commence. Déjà, des gens fantasment. Le télétravail, le téléachat, et la téléconférence ne sont qu’un début. Mais dès que se développeront d’autres téléactions dans d’autres domaines, là, on pourra dire que nous sommes entrés dans une société d’interactivité. Par exemple, la télésexualité qui est une sorte de délire. La bombe informatique pourrait être une dissuasion de la bombe démographique. C’est à dire le préservatif universel. Parce qu’au moment où tout le monde a peur de l’autre, du Sida...

Comment expliquez-vous l’attirance du cyber-sexe ?

Il y a une séduction de la téléprésence qui vient du fait qu’on est débarrassé du corps. On peut être totalement spectral. Beaucoup aujourd’hui ressentent une sorte de haine du prochain, de celui qu’« on a sur les bras » ?. Il y a une peur phobique du corps de l’autre. Un retrait qui va jusqu’au harcèlement sexuel. Dans le harcèlement sexuel, il y a une réalité mais aussi un délire de l’autre. Or, la téléprésence vous économise cet ennui. L’autre téléprésent est sage comme une image, on peut le zapper, il est « en main » ?, on peut le faire disparaître. Il y a là des fantasmes terribles. bouton vert Est-ce que, pour être entendu, vous ne forcez pas un peu le trait ? Votre livre sonne l’apocalypse à toutes les pages...
Non, c’est la fin d’un monde à toutes les pages. Mais la fin du monde, c’est tous les jours pour les pauvres, les sans abri, et c’est en même temps la fin d’un monde tous les cinq ans chaque fois qu’un matériel en remplace un autre... Je suis un relativiste. Je crois que le monde change, alors que les cartésiens le croient solide et stable. J’essaye juste de me tenir au courant de l’évolution du monde...

L’adepte des nouvelles technologies que vous êtes trouve-t-il cependant quelques mérites à la société de l’information ?

Oui, comme celui de poser enfin la question de la langue commune. Si l’on parle de citoyenneté mondiale, il ne peut en être autrement. C’est la question de Babel, d’ailleurs. C’est à dire que nous assistons, non pas à la Tour de Babel, mais au retour de Babel ! Est-ce que le monde peut avoir une seule langue ? Cette unicité de la communication langagière est-elle un bien ou un mal ? Et je suis très étonné, au moment où l’on ne parle que d’informations, où Umberto Eco et d’autres nous parlent de sémantique, de voir à quel point la question de l’unicité de la langue qui revient à travers l’informatique n’est pas posée. On ne parle que de l’impérialisme américain sur les autres langues. C’est bien plus que ça. Autre point positif : l’informatique va nous rendre terrien. En ce sens qu’il y a une identification naturelle de l’homme à la terre et que la question du citoyen du monde soulève celle de l’être terrien, où l’écologie ne serait plus simplement une écologie de la nature, mais une écologie sociale, planétaire, où l’espèce humaine serait unie de manière terrestre. Mais tout cela est en même temps redoutable : ces questions accomplissent d’une certaine façon ce que les totalitarismes n’ont jamais osé espérer.

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