Lorsqu’un Premier ministre déclare : « La rue ne gouverne pas », il énonce au sens strict une provocation. Dans la mesure où le gouvernement de M. Raffarin a été élu par la rue à 80 %, dans les circonstances que l’on sait, ayant si peu à voir avec la démocratie triomphante que l’on nous chante à plein gosier, ces mots prennent en outre un sens diffamatoire, grossier, que seul un gouvernement de la rue serait à même de laver. Il s’ensuit logiquement que la rue manifeste jour après jour, et que ce qui se joue désormais sur nos boulevards n’est pas tant le refus d’une réforme sur les retraites que tout invite par ailleurs à repousser, que le refus d’une politique sourde et autoritaire, d’une politique « manageriale » qui gouvernerait les Français comme un patron ses salariés.
Où l’on comprend alors que le propos sur « la France d’en bas » n’est qu’un rêve de bassesse des Français.

- JPR par URM
- Jean-Pierre Raffarin vu par http://www.unregardmoderne.com
M. Raffarin est un homme qui, depuis sa nomination, se réclame publicitairement de la « France d’en bas », mais qui n’entend diriger le pays que d’une seule manière : de haut en bas. Voici une bande de ministres qui prétend savoir ce qui est bon pour la France, et affirme que le courage démocratique n’est pas de discuter mais de savoir rompre le dialogue pour agir comme elle l’entend. Voici des gens qui ont pris le pouvoir et s’en servent à leur guise, sans le moindre appétit pour la critique. Car en jetant en pâture des phrases comme « la rue ne gouverne pas », c’est moins le régime des retraites que l’on cherche à réformer, que celui de notre obéissance et de notre rapport à l’Etat. Ce dernier n’attend qu’une chose des citoyens : qu’ils battent justement en retraite devant lui, et particulièrement ceux de ses citoyens qui sont également ses employés : les fonctionnaires. Avec la réforme des retraites, il s’agit d’entériner une bonne fois pour toutes la transformation de l’Etat en « Etat, patron moderne », et de faire en sorte que « la rue » n’ait désormais guère plus d’emprise sur la politique de son pays qu’un comité d’entreprise n’en a sur la marche de son entreprise. Depuis toujours, le rêve de tout dirigeant démocratique est d’élire le peuple qu’il gouverne.
Mais si « la rue ne gouverne pas », que doit-elle faire alors ? Lui interdire explicitement de gouverner, c’est l’autoriser implicitement à se révolter. Non sans sournoiserie, c’est chercher l’épreuve de force, le bras de fer entre la rue et le gouvernement. C’est faire germer en quelques mots, et arroser en conscience, ce qu’un autre dictateur français appelait en d’autres mai, « la chienlit ».
Pour preuve, des affiches ont déjà commencé à fleurir à Paris, sur le thème : « Non à la chienlit ». C’est donc parier sur la dissension de la rue française, entre celle qui se révoltera et celle qui se contre-révoltera. C’est jouer la France d’en bas contre la France d’en barricades. Pour s’endormir, le Premier ministre M. Raffarin doit certainement compter les moutons français, en espérant qu’ils seront majoritaires. Et l’on comprend alors que son propos sur « la France d’en bas » n’est qu’un rêve de bassesse des Français.
Pourtant, la rue aspire, non pas à gouverner, mais à ne pas se laisser gouverner les yeux fermés. Elle y aspire d’autant plus que le gouvernement, lui, ne gouverne pas. Ainsi, contrairement à ce qu’il prétend, il ne montre aucun courage à vouloir régler l’inactuel problème des retraites. Gouverner, en effet, n’est pas prévoir le pire pour l’avenir, mais aspirer au mieux pour le présent. Les Français ne sont pas dupes : le gouvernement ne veut régler le lointain problème des retraites que pour n’avoir pas à régler celui, toujours présent, du chômage. C’est une gestion de facilité. Il s’agit de faire payer à chacun des Français, en annuité de travail, d’aliénation et de souffrance, l’impuissance économique de l’Etat, son laisser-aller dans un cadre européen dérivant de plus en plus vers le néo-libéralisme sauvage, son refus de sanctionner les entreprises enchaînant, sans contrainte ni châtiment, les plans sociaux. Comment espérer faire, dans un cadre pareil, les quarante annuités, et bientôt plus, qu’on nous exigera de nous sachant que nous connaîtrons tous des périodes de chômage dans notre vie professionnelle ? Il s’agit de construire un monde où le travailleur sera deux fois enchaîné à sa tâche : dans la durée et dans l’instant, dans la mesure où sa peur du chômage croîtra par crainte de ne jamais pouvoir partir en retraite, que celle-ci demeure l’horizon toujours repoussé de sa vie active. Obéissance encore.
Etait-ce vraiment cette démocratie-là que nous voulions sauver ?

- Paris, 10 juin 2003
- Détournement maison d’une photo d’agence.
Ce soir, plusieurs interpellations ont eu lieu apres la manif.
Le pire qu’on ait entendu dans ce débat est venu, comme d’habitude, du ministre de l’Education, Luc Ferry. Il s’est d’abord demandé à la télévision si les démocraties, et particulièrement la démocratie française, étaient réformables. Puis il a déclaré que certains hommes politiques le suppliaient de tenir bon dans son combat, car sinon, ajoutaient ces braves âmes, « après, c’est Le Pen ». En somme, la rue qui a élu ce gouvernement à 80% pour éviter Le Pen retournera dans ses bras si elle cherche à gouverner. Qui pouvait imaginer qu’un jour, un ministre de la République, soi-disant philosophe, nous expliquerait que l’expression populaire conduirait directement, et pour ainsi dire naturellement, au fascisme ? Mais c’est à ce genre de phrases que nous voyons combien nous payons cher notre delirium tremens démocratique du 21 avril, et le vote par poignées aveugles et terrifiées en faveur de Chirac. Etait-ce vraiment cette démocratie-là que nous voulions sauver ?
Il ne reste plus qu’à espérer que le secteur public résiste à l’Etat patronal. Et que le secteur privé comprenne que les fonctionnaires mènent une lutte qui ne sert pas que leurs intérêts mais ceux de tous. Quels qu’ils soient, les syndicats conduisent d’ailleurs, actuellement, une farouche opération de noyade de poisson pour que cette vérité-là ne perce pas. C’est tout le sens de la « standing ovation » que les militants socialistes ont réservé à Bernard Thibault lors de sa venue au Congrès de Dijon. A la manière dont il conduit ses troupes cégétistes, les socialistes ont compris que Thibault était un réformiste sans danger. Par ailleurs, à l’issue de la grande manifestation réussie du 25 mai, qui aurait pu augurer un nouveau rapport de force entre les salariés et le gouvernement, Marc Blondel s’empressait de déclarer : « Nous n’appelons pas à la grève générale, car nous ne voulons pas renverser le gouvernement ». Voilà qui est clair. Les syndicats, non plus, ne veulent pas que la rue gouverne. Car un seul spectre hante aujourd’hui les démocraties confisquées européennes : que leurs autoritarismes soient dépassés par celui de la rue, que celle-ci gouverne. Et que la démocratie - pas la démocratie que l’on vend avec un tapis oriental de bombes à fragmentations aux Irakiens, mais la vraie, directe, revienne pour mettre fin au fascisme démocratique actuel.
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Publié: mercredi 11 juin 2003.
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- Rubrique: mauvais esprits




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