« Dernière Sommation » (Grasset) : « Un roman qui prouve que le roman peut être une arme » (Arnaud Viviant, Le Masque et la plume, France Inter)

mauvais esprits

france d’en bas contre france d’en barricades

si « la rue ne gouverne pas », que doit-elle faire alors ?

retraites | révoltes

par arnaud viviant, 11 juin 2003

Lorsqu’un Premier ministre déclare : « La rue ne gouverne pas », il énonce au sens strict une provocation. Dans la mesure où le gouvernement de M. Raffarin a été élu par la rue à 80 %, dans les circonstances que l’on sait, ayant si peu à voir avec la démocratie triomphante que l’on nous chante à plein gosier, ces mots prennent en outre un sens diffamatoire, grossier, que seul un gouvernement de la rue serait à même de laver. Il s’ensuit logiquement que la rue manifeste jour après jour, et que ce qui se joue désormais sur nos boulevards n’est pas tant le refus d’une réforme sur les retraites que tout invite par ailleurs à repousser, que le refus d’une politique sourde et autoritaire, d’une politique « manageriale » qui gouvernerait les Français comme un patron ses salariés.

Où l’on comprend alors que le propos sur « la France d’en bas » n’est qu’un rêve de bassesse des Français.

JPR par URM
Jean-Pierre Raffarin vu par http://www.unregardmoderne.com

M. Raffarin est un homme qui, depuis sa nomination, se réclame publicitairement de la « France d’en bas », mais qui n’entend diriger le pays que d’une seule manière : de haut en bas. Voici une bande de ministres qui prétend savoir ce qui est bon pour la France, et affirme que le courage démocratique n’est pas de discuter mais de savoir rompre le dialogue pour agir comme elle l’entend. Voici des gens qui ont pris le pouvoir et s’en servent à leur guise, sans le moindre appétit pour la critique. Car en jetant en pâture des phrases comme « la rue ne gouverne pas », c’est moins le régime des retraites que l’on cherche à réformer, que celui de notre obéissance et de notre rapport à l’Etat. Ce dernier n’attend qu’une chose des citoyens : qu’ils battent justement en retraite devant lui, et particulièrement ceux de ses citoyens qui sont également ses employés : les fonctionnaires. Avec la réforme des retraites, il s’agit d’entériner une bonne fois pour toutes la transformation de l’Etat en « Etat, patron moderne », et de faire en sorte que « la rue » n’ait désormais guère plus d’emprise sur la politique de son pays qu’un comité d’entreprise n’en a sur la marche de son entreprise. Depuis toujours, le rêve de tout dirigeant démocratique est d’élire le peuple qu’il gouverne.

Mais si « la rue ne gouverne pas », que doit-elle faire alors ? Lui interdire explicitement de gouverner, c’est l’autoriser implicitement à se révolter. Non sans sournoiserie, c’est chercher l’épreuve de force, le bras de fer entre la rue et le gouvernement. C’est faire germer en quelques mots, et arroser en conscience, ce qu’un autre dictateur français appelait en d’autres mai, « la chienlit ».

Pour preuve, des affiches ont déjà commencé à fleurir à Paris, sur le thème : « Non à la chienlit ». C’est donc parier sur la dissension de la rue française, entre celle qui se révoltera et celle qui se contre-révoltera. C’est jouer la France d’en bas contre la France d’en barricades. Pour s’endormir, le Premier ministre M. Raffarin doit certainement compter les moutons français, en espérant qu’ils seront majoritaires. Et l’on comprend alors que son propos sur « la France d’en bas » n’est qu’un rêve de bassesse des Français.

Pourtant, la rue aspire, non pas à gouverner, mais à ne pas se laisser gouverner les yeux fermés. Elle y aspire d’autant plus que le gouvernement, lui, ne gouverne pas. Ainsi, contrairement à ce qu’il prétend, il ne montre aucun courage à vouloir régler l’inactuel problème des retraites. Gouverner, en effet, n’est pas prévoir le pire pour l’avenir, mais aspirer au mieux pour le présent. Les Français ne sont pas dupes : le gouvernement ne veut régler le lointain problème des retraites que pour n’avoir pas à régler celui, toujours présent, du chômage. C’est une gestion de facilité. Il s’agit de faire payer à chacun des Français, en annuité de travail, d’aliénation et de souffrance, l’impuissance économique de l’Etat, son laisser-aller dans un cadre européen dérivant de plus en plus vers le néo-libéralisme sauvage, son refus de sanctionner les entreprises enchaînant, sans contrainte ni châtiment, les plans sociaux. Comment espérer faire, dans un cadre pareil, les quarante annuités, et bientôt plus, qu’on nous exigera de nous sachant que nous connaîtrons tous des périodes de chômage dans notre vie professionnelle ? Il s’agit de construire un monde où le travailleur sera deux fois enchaîné à sa tâche : dans la durée et dans l’instant, dans la mesure où sa peur du chômage croîtra par crainte de ne jamais pouvoir partir en retraite, que celle-ci demeure l’horizon toujours repoussé de sa vie active. Obéissance encore.

Etait-ce vraiment cette démocratie-là que nous voulions sauver ?

Paris, 10 juin 2003
Détournement maison d’une photo d’agence.
Ce soir, plusieurs interpellations ont eu lieu apres la manif.

Le pire qu’on ait entendu dans ce débat est venu, comme d’habitude, du ministre de l’Education, Luc Ferry. Il s’est d’abord demandé à la télévision si les démocraties, et particulièrement la démocratie française, étaient réformables. Puis il a déclaré que certains hommes politiques le suppliaient de tenir bon dans son combat, car sinon, ajoutaient ces braves âmes, « après, c’est Le Pen ». En somme, la rue qui a élu ce gouvernement à 80% pour éviter Le Pen retournera dans ses bras si elle cherche à gouverner. Qui pouvait imaginer qu’un jour, un ministre de la République, soi-disant philosophe, nous expliquerait que l’expression populaire conduirait directement, et pour ainsi dire naturellement, au fascisme ? Mais c’est à ce genre de phrases que nous voyons combien nous payons cher notre delirium tremens démocratique du 21 avril, et le vote par poignées aveugles et terrifiées en faveur de Chirac. Etait-ce vraiment cette démocratie-là que nous voulions sauver ?

Il ne reste plus qu’à espérer que le secteur public résiste à l’Etat patronal. Et que le secteur privé comprenne que les fonctionnaires mènent une lutte qui ne sert pas que leurs intérêts mais ceux de tous. Quels qu’ils soient, les syndicats conduisent d’ailleurs, actuellement, une farouche opération de noyade de poisson pour que cette vérité-là ne perce pas. C’est tout le sens de la « standing ovation » que les militants socialistes ont réservé à Bernard Thibault lors de sa venue au Congrès de Dijon. A la manière dont il conduit ses troupes cégétistes, les socialistes ont compris que Thibault était un réformiste sans danger. Par ailleurs, à l’issue de la grande manifestation réussie du 25 mai, qui aurait pu augurer un nouveau rapport de force entre les salariés et le gouvernement, Marc Blondel s’empressait de déclarer : « Nous n’appelons pas à la grève générale, car nous ne voulons pas renverser le gouvernement ». Voilà qui est clair. Les syndicats, non plus, ne veulent pas que la rue gouverne. Car un seul spectre hante aujourd’hui les démocraties confisquées européennes : que leurs autoritarismes soient dépassés par celui de la rue, que celle-ci gouverne. Et que la démocratie - pas la démocratie que l’on vend avec un tapis oriental de bombes à fragmentations aux Irakiens, mais la vraie, directe, revienne pour mettre fin au fascisme démocratique actuel.


Texte inédit, à paraître dans Hélène, revue confidentielle.

Messages

  • La prose de Viviant est toujours aussi remarquable, autant de mots pour aussi peu d’idées...
    Peut être a t il oublié que nous vivons dans une démocratie représentative ou alors mieux il a trouvé quelque part dans le monde un idéal de démocratie directe qu’il ne va pas tarder à nous faire découvrir.

    • En réponse à ce dernier pamphlet un peu ridicule l’on peut seulement vous dire que votre ironie vous rendra malade. Le mensonge n’est assurément pas un tremplin d’avenir mais un compte-à-rebours, ceux qui prétendent gouverner sont assis sur ce compte-là qui n’a déjà plus d’avenir. L’empire de la force brute (fils de Brutus) démontre jour après jour son incurie et sa désespérante inutilité. Tout celà pour ne pas démordre de vieux plans de bataille issus de rêves fous de domination planétaire. L’empire romain a déjà été enterré il y a mille ans, aujourd’hui son reliquat s’embourbe dans la vase de l’argile. Babylone, sous nos yeux, a détruit les fondements de Babylone. Demain ? La terre est toujours ronde comme au premiers pas de l’humanité, la vie est un cercle qui revient à elle-même. La pyramide sera remplacée par la sphère, de toute façon, doucement si c’est avec l’aide des hommes, violemment si la planète doit se réveiller malgré eux, mais c’est l’humilité de l’homme vis-à-vis de sa génétrice, mère nature, qui est visé. Ceux qui en ricanent en se croyant supérieurs avec l’armada des machines auront beaucoup d’occasions de se rendre compte que l’homme n’est qu’un enfant belliqueux en face des puissances de vie. Vous savez n’est-ce pas ce qu’un corps fait avec des virus ? Aujourd’hui nous nous comportons comme si nous avions obtenu quelque chose que nous n’avons qu’apperçu, pour nous amener dans la bonne direction, pas pour croire que ça y est, nous y sommes, encore faut-il y aller vers la lumière de l’esprit. Aujourd’hui nous sommes guidés par la présence des ancêtres et nous nous en souvenons, c’est bien. Demain déjà nous serons les ancêtres. Le monde naturel a ses lois et ce n’est pas l’homme qui enseigne au monde mais le monde qui enseigne l’homme, ceux qui s’embourbent dans la vaine croyance de leur suprématie militaire pour "régler" les évènements et pour assurer leur domination sur les peuples devraient voir àquel point un grain de sable sait enrayer une machine (demandez donc aux GI en Irak combien de vies ont couté leurs bidules électroniques justement à ceux qui les utilisaient) Voyez-vous, heureusement pour la vie ce monde contient une quantité incalculable de grains de sable. Mais si vous pensez qu’en écrivant çelà je suis pour la démolition de la société vous vous trompez lourdement, je ne désespère pas de voir notre civilisation évoluer, ce qu’elle fait tous azimuts, un seul domaine pourtant qui rechigne : la politique. Pas très étonant nous rappelant la guerre des préaux issue de la compétition inter-semblables. Tant que certains voudront se hisser au-dessus des autres nous verrons le monde se désagréger, c’est précisément le sens de l’épreuve à l’âge adulte de l’humanité il me semble. Que vous soyez chômeur, sdf ou président général d’X ou Y nous valons tous autant que les autres et nul n’est remplaçable, c’est pour celà qu’il existe, contrairement à ce que prétend cette société méchanisée. Nous ne nous sommes pas créés et il faut aujourd’hui nous en souvenir, ce que nous pouvons créer c’est reposer la société sur les valeurs dela vie en réintégrant l’identité fondamentale de celle-ci : l’être. Ceux qui ne comprennent pas encore ce que celà veut dire s’accrochent à leurs identités égotiques liées à leur métier et se rassurent en se croyant mieux que ceux qui gagnent moins de salaire. Il semblerait bien qu’il y ait deux "employeurs" sur cette planète. L’un est Mammon le dieu du fric et de la corruption, de la calomnie et l’autre il convient de le nommer chacun dans l’intimité de son coeur, amour paix et lumière pour tous. Si la base cesse de courir vers les hauteurs de la pyramide que se passe-t-il ? La pyramide descend, étage par étage, sur la terre ferme qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Ainsi nous devrions comprendre qu’il n’y a pas de bonheur particulier à tenir "le haut du pavé" maintenant que nous savons que la marche la plus haute de cette pyramide est une place interdite tout l’aspect mensonger de la pyramide est mise en lumière. Le star-system est la plus grosse supercherie que l’humanité ait inventée pour flatter son égo, le bonheur est en ceux qu’on aime, c’est tout et c’est immense, aussi vaste que le nombre des grains de sable. La mer amoureuse monte dans le coeur de l’homme. Compassion pour tous les êtres, tous nous souffrons, nous aimons et nous mourons, croyant comprendre nous nous empressons de vouloir affirmer et générer de nos propres mains ce qui est déjà. Votre part immortelle ? La société nous enseigne que nous devons la quérir, nous battre pour, la mériter ? Elle est déjà, notre âme nous précédant, nous donnant vie et vivant au-delà, elle est notre lien entre tous, elle n’est pas différenciée en chacun de nous, nous portons la même âme, voici ce que je vois, et elle est tellement vaste, elle a tellement de conscience qu’elle nous a construit chacun pour tout manifester d’elle-même. Nous ne sommes pas des dieux, c’est l’état de l’homme-enfant, nous sommes, unis, tous Dieu en réunion avec la vie. Alors à partir de là, comprenez que de s’acharner à combattre une petite idée qui permet à la société d’évoluer au même rythme que la conscience et ainsi éviter les révolutions sanglantes périodiques, comme nous les conte la glorieuse histoire des fils de Brutus, n’est pas seulement naïve, ces murs érigés pour maintenir le droit à la violence, comporte tout ce que nous détestons de nos vies, toute l’oppression ressentie, tout ce qui nous fait désespérer des agissements des hommes. Nous ne sommes pas le père, nous sommes les fils et le père c’est la vie et la planète notre mère, sans cette humilité-là l’être humain est la créature la plus vile, avec cette conscience il redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un outil co-créateur capable de merveilles. Merci Viviant, ton nom comme ton texte sont vivifiants !
      O Europe avance !

      Voir en ligne : "si la rue ne gouverne pas..."

  • Voila qui est dit, bien dit, et clairement dit.

    Il y a, cependant, une phrase qui me semble un peu contrarier le texte :

    « Gouverner, en effet, n’est pas prévoir le pire pour l’avenir, mais aspirer au mieux pour le présent. »

    Cette phrase est à double-tranchant et semble être une maladresse pour enchainer sur l’argumentation de la non-politique contre le chômage (qui reste une vérité) et autres lâchetés actuelles du gouvernement.

    J’espère que c’est seulement une phrase malhabile, car "aspirer au mieux pour le présent" sans "prévoir le pire pour l’avenir", il faut admettre que sorti du contexte de cet article, ça s’applique aux promesses de la société de consommation, qui se contente d’une croissance exponentielle pour survivre. (sans bien-sûr tenir compte de la soutenabilité physique de notre petite planète saturée).

    « Gouverner, en effet, n’est pas prévoir le pire pour l’avenir, mais aspirer au mieux pour le présent. »
    Si gouverner n’était que ça, ce serait légitimer les politiques de rafistolages révisables trois fois par décénies, toujours plus complexes et toujours un peu plus bancales, perdant de leur orientation générale de société (si tant est qu’il y en avait une à la racine).

    Gouverner, ce serait plutôt s’évertuer à tendre vers une société utopique, jamais rattrapé, mais toujours en ligne de mire.

    « Gouverner, en effet, n’est pas prévoir le pire pour l’avenir, mais aspirer au mieux pour le présent. »
    Enfin, cette phrase incite à ne pas penser aux générations à venir de l’humanité, pourtant bien mis à mal.

    Je pense que l’on ne peux pas reprocher au gouvernement l’argumentaire qui est de penser à long terme.
    Même si l’on sait que cette publicité occulte les réalités actuelles.
    Même si l’on sait aussi que ces réalités actuelles formerons les réalités de demain et seront autant de facteurs oubliés dans la réforme.

    J’espère ne pas être passé pour un chipoteur/coupeur-de-cheveux-en-quatre.

    Pour reprendre une citation arboré sur un fameux site voisin :
    « Les mots sont importants. Quand on parle mal, on pense mal, et quand on pense mal, on vit mal » (Nanni Morretti).

  • J’ai beaucoup aimé. Je suis tout à fait d’accord avec ce qui est écrit. Peut-être que ce qui se passe depuis 15 mois, nous a permis de mesurer comme ce serait mieux de se passer de gouvernants. Tout simplement. A quoi sert un gouvernement ? à faire des lois. Pour qui ? pour les dominants. C’est toujours la même chose.
    Vous êtes pour la démocratie directe, moi aussi, mais personne n’en parle, pourquoi ?
    Si vraiment un appareil étatique est nécessaire, je suggère que les magistrats soient tirés au sort. C’est ce que préconisait Aristote pour les démocraties. Mais avant de tout changer, avant de descendre dans la rue, demandez-vous sérieusement si un Etat est nécessaire ? Oui, pour assurer le Service Public. Mais une fois que les Services sont en place, avons-nous vraiment besoin de gouvernants ? de dominants ?

  • idées et pratiques —>

    Voir en ligne : http://altermundus.net/demodir.htm