Nucléaire

« Ma vie atomique » de Jean Songe, ou comment rire de ce que nous devenons : des déchets

Cet homme est mon ami, mon plus grand et plus fidèle ami. Son dernier ouvrage m’inquiète. Au début, mes préoccupations allaient pour lui. Depuis deux ou trois ans, Yannick Bourg (alias Jean Songe) s’enfonçait dans sa nouvelle lubie, son obsession noire, le nucléaire. Il ne parlait plus que de ça, et plus jamais des Cramps. On laissait faire, on connaît l’animal. Puis son livre est arrivé, fin octobre : « Ma vie atomique » (Calmann Lévy). Une bombe, sans jeu de mots. 320 pages de glaciation dans le dos et de rires jaunes dans la tête, de ce jaune dont on fait les pales des beaux panneaux du nucléaire. Et là, dans la gueule, l’inquiétude.

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Cette enquête accablante et hilarante sur l’industrie nucléaire est le fruit patient d’un fou au milieu de gens qui se disent sains (et saints). Un p’tit Gonzo au pays des failles et des fissions, des fusions et de la confusion. Un livre au cœur du plus grand mensonge que l’Homme se raconte à lui même.

Si j’étais producteur, j’achèterais les droits de « Ma vie atomique » et j’enverrais Bourg sillonner la France, avec son beau chapeau et son rire magnifique.

Si j’étais lecteur, j’acheterais son livre fissa, avant la grande fissure.

p.126, tu écris : «  toutes les mesures de précaution n’empêchent pas l’imprévu, à quoi on est toujours mal préparé, sinon ça ne serait pas drôle » Serais tu ok pour dire que c’est le meilleur résumé de tout l’esprit qui traverse ton livre ?

Si tu veux dire par là que je suis allé de (mauvaise) surprise en (mauvaise) surprise, oui, en effet. En béotien découvrant cette filière (le peu que j’en savais était léger), la somme de dysfonctionnements, aberrations, falsifications, mensonges, et j’en passe, qui couvre l’ensemble de A à Z a fini par dessiner un tableau qui m’a fait dresser le peu de cheveux qui me reste sur la tête. L’inquiétude est allée grandissante. Aujourd’hui, je suis satisfait quand je vois les panaches de vapeur qui s’élèvent des tours de refroidissement de la centrale de Golfech. Ça signifie que pour l’instant les installations fonctionnent…

Sur une échelle de 1 à 5, quels sont les cinq plus grands périls du nucléaire selon toi ?

Sans ordre de priorité, il y a l’arrogance des technocrates, et leur ignorance (quand il s’agit d’expliquer les vraies raisons d’une catastrophe, ils n’ont pas de réponse), qu’a souligné le rapport d’enquête de la commission sur la catastrophe de Fukushima. On n’est jamais à l’abri de ces gens-là.

Le vieillissement du parc nucléaire un peu partout, qui fait peser des menaces sérieuses, alors qu’on va certainement, pour des raisons économiques, prolonger la durée de fonctionnement des centrales en France.

La maintenance des installations, qui est de plus en plus confiée à des sous-traitants dont les employés sont très peu formés et à qui on demande une somme de travail accrue dans des délais raccourcis. Et comme la “ mémoire “ des installations se perd, une grosse partie du personnel d’EDF partant à la retraite, les incidents et les accidents risquent de se multiplier. Au passage, cet emploi d’un personnel peu qualifié permet à EDF d’afficher des bilans de santé de ses employés très satisfaisants. En effet, 80% des travaux, dont les plus exposés, sont à la charge des “ sous-traités “.

Des questions de sûreté/sécurité pas abordés, ou très peu, comme le terrorisme, les attaques informatiques, ou encore les drones qui ont surpris tout le monde.

La gestion des déchets reste une putain d’épine plantée dans le pied des responsables. Nulle part dans le monde ne fonctionne un centre de stockage définitif de ces saloperies à la longévité exceptionnelle. On entrepose, du provisoire qui dure.

Et puis il y a l’inattendu, qui échappe aux scénarios de catastrophe. Cette industrie s’est longtemps vantée de tout prévoir (quitte à laisser de côté des hypothèses estimées invraisemblables), mais qui peut tout prévoir ? La vie repose sur l’incertitude.

 Comment expliques-tu notre cécité ? Une propagande démoniaque ? Notre égoïsme ? 

A droite comme à gauche (à de très rares exceptions), le nucléaire fait consensus. C’est acquis, on ne revient pas dessus. En France, le programme nucléaire a été mené tambour battant, des records de vitesse d’élaboration et de construction ont été battus. Les politiques ont même devancé les demandes d’EDF. Il y a eu des oppositions citoyennes, mais le temps a joué puis les arguments économiques ont pesé fort dans les décisions locales. EDF arrose copieusement les territoires accueillant les centrales. Areva a mené des campagnes de séduction publicitaire assez performantes, une communication “transparente“ qui est un leurre. Dans les faits, l’industrie ne joue pas la transparence (des “incidents“ pas déclarés, ou en retard, des rapports bidonnés...). Et puis le citoyen s’habitue à (presque) tout, c’est bien le problème.

p.82, tu expliques qu’en Ukraine est apparue l’expression «  compter en vie ». Peux tu détailler ?

Dans les semaines qui ont suivi la catastrophe de Tchernobyl, une Commission gouvernementale décidait quotidiennement du sort réservé à ceux envoyés dans les “points chauds“ (les plus contaminés) de la centrale dévastée. Telle intervention nécessitait tant d’hommes, dont on savait qu’on les condamnait. Alors on comptait “en vies“ les mesures à prendre. Je laisse à chacun d’apprécier le sens de cette comptabilité. Après ça, quand l’OMS ose dire en 2011 qu’on dénombre 30 décès officiels de travailleurs et 6000 cancers de la thyroïde (qui, aux yeux de certains, compte à peine pour un cancer, « ça se soigne très bien »), il y a de quoi se foutre en rogne. L’OMS qui a attendu 5 ans avant d’envoyer un représentant sur place et qui a poursuivi à Fukushima en déléguant aussi un seul représentant.

Si je reprends les données du radiobiologiste Nicholas Foray (scientifique reconnu par les nucléophiles) sur l’estimation la plus basse de 1% de la population la plus radiosensible, avec 600.000 liquidateurs passés à Tchernobyl (et dont le nombre pourrait grimper à 1 million), on obtient 6000 cancers létaux, avec une estimation à 5%, on est à 35.000 victimes. Et on ne parle même pas de celles et ceux aux multiples handicaps.

« Le passé est devant nous, le futur est derrière nous » (p.100), tu expliques ?

Je me reconnais dans une population andine qui considère qu’on fait face à son passé, on peut le contempler. Partout ailleurs, on pense que c’est l’avenir qui est devant soi. Non, le futur, on l’a dans le dos. Il est invisible, imprévisible. Ça vaut pour le nucléaire comme pour le reste.

Tu reviens souvent sur le nucléaire comme arme de dissuasion climatique. En gros : tu démontes le discours, très français, du nucléaire comme meilleur rempart contre le réchauffement climatique. Pourquoi y-a-t-il matière à ironiser ?

C’est simple. Encore du foutage de gueule. En 2011, le nucléaire assurait 11,7% de la production mondiale d’électricité, même l’hydraulique produit plus... Le parc mondial devrait être multiplié par VINGT (20) pour avoir un effet sur le climat. Et construire 8000 réacteurs est tout bonnement impossible. Donc, l’affaire est réglée. Il faut passer à autre chose.

Les déchets sont une de tes préoccupations. Je reconnais en toi l’amateur de SF quand tu parles de l’évolution du langage et qu’on ne sait pas comment prévenir les générations futures des enfouissements. Certains préconisent même, dis tu, de rien dire pour pas éveiller les soupçons. Est-ce que la réalité n’a pas eu raison de ta soif de fiction ?

Ah, tu touches un point sensible de ma réflexion actuelle. Je pense toujours que le rôle du romancier est de critiquer ce monde, sinon à quoi bon écrire ? Le patrimoine littéraire mondial est déjà colossal, combien de vies faudrait-il pour lire les ouvrages que nous estimons indispensables ? A présent, je ne sais plus trop si la voie (voix) de la fiction est la plus pertinente pour se confronter au monde. J’ai trois projets sur le feu : deux de fiction (noire) et un dans la lignée de ce que je viens d’écrire sur la filière nucléaire, mais dans un registre plus pamphlétaire.

Ta citation de Twain fait mouche («  il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés »). En quoi ton livre peut le faire... se tromper, lui ?

Pour le dire clairement, ce livre est une imposture, qui ne répond à aucun critère scientifique validé par la communauté internationale. Ce ramassis de faits et de racontars n’est que la somme d’inquiétudes que poserait la filière nucléaire qui finirait par inspirer la peur. Ce livre se veut aussi peu scientifique que la psychanalyse (où, comme disait Adorno : “rien n’est vrai que ses exagérations“), c’est une interprétation, en l’occurrence d’un cauchemar réel. En tant qu’écrivain de roman noir, je prouve mon attirance malsaine pour le côté sombre des choses du monde. Une des tâches de l’écrivain, je le répète, serait de critiquer ce monde, mais j’use de biais cognififs, d’arguments d’autorité, ne connais pas la “street epistemology“, cite des interviews (qui ne sont pas des preuves) et des extraits de livres (même ceux issus de Prix Nobel de physique ou autres spécialistes sont sans valeur scientifique), et les analyses que je fournis ne font pas consensus. Avoir passé plus de deux années à scruter la filière ne change rien à l’affaire. On peut donc me ranger dans la catégorie des climato-sceptiques ou des paranoïaques complotistes. Qu’on se le dise.

Tu sembles avoir travaillé sur documentation exclusivement. Est-ce à dire qu’il y a une telle masse d’informations que nous sommes noyés et qu’il nous faut des sauveteurs dans ton genre ? Autrement dit, qu’est-ce qui est le plus à craindre : la sur-information qui nous accommoderait avec le danger ou le secret défense ?

Je pratique le tri sélectif, comme avec nos déchets domestiques. L’information n’est pas un déchet, bien sûr, sauf quand elle est erronée, fausse ou fantaisiste. Une des tâches, c’est pas à toi que je vais l’apprendre, c’est simplement, quand on l’estime intéressante, de la vérifier. Il n’y a jamais trop d’informations mais le risque c’est de ployer sous son poids et de se faire écraser. Toutefois, le secret-défense reste une arme de dissuasion massive brandie par l’industrie nucléaire. Elle permet d’éviter un certain nombre de sujets qui fâchent, sur la sûreté & la sécurité des installations par exemple. Il y a aussi des “ boîtes noires “, des secrets de fabrication pour protéger le soit-disant secret industriel, qui font qu’au sein de cette industrie la division du travail règne en maître.

Quel a été le plus difficile dans ton enquête ? 

A un moment, je me suis enfoncé dans les détails techniques et je n’en voyais plus le bout. Un tunnel. Et puis l’actualité qui te rattrape sans cesse. Chaque jour, une ou plusieurs infos touchant au nucléaire venait ralentir ma progression ( je devais rester au contact du présent ) ou alourdir mes notes si l’info se révélait intéressante. Sinon, il n’y a pas eu de difficulté majeure. Savoir s’arrêter, peut-être, mais c’est aussi valable pour la fiction.

Est-ce que tu ne crains pas que ton découragement passe aussi pour une façon de tirer ta révérence en disant : démerdez vous, générations futures !

Tu me trouves découragé, ah bon ? Je suis en colère, et surtout contre moi, d’avoir été aussi insouciant, par ignorance, en faisant emménager ceux que j’aime le plus à 17 kilomètres d’une centrale. Après, si le bouquin peut éveiller quelques consciences...


Voir en ligne : http://calmann-levy.fr/livres/ma-vie-atomique/