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« Maintien de l’ordre : l’enquête »

Emeutes 2005 : de la course-poursuite à la reconquete du territoire

Par David Dufresne, 23 mars 2009 | 13165 Lectures

Emeutes 2005 : de la course-poursuite à la reconquete du territoire

Où la France connaît ses troubles les plus graves depuis 1968… Où tout commence par une histoire de match de foot à Clichy-sous-Bois et se poursuit à quelques kilomètres de là, au Stade de France… Où l’on découvre une police débordée, déroutée, désorganisée... Où l’émeute est avant tout affaire de mécanique et de stratégie politique Et où tout le monde s’adapte : les émeutiers aux policiers, les policiers aux émeutiers…

Un soir de fin novembre 2005, Dominique de Villepin fait face à Christiane Amanpour, grande reporter de la chaîne américaine CNN. L’interview est feutrée à souhait, dorures et sourires en coins. Le Premier ministre semble soulagé. La France vient de vivre sa plus grande crise d’ordre public depuis 1968 [1]. Son visage est celui d’un pays apparemment apaisé. La journaliste parle d’« émeutes », Dominique de Villepin la reprend : « Je ne suis pas sûr que vous puissiez les qualifier d’ “émeutes”. Ce qui vient de se dérouler en France est très différent de la situation que vous avez connu en 1992 à Los Angeles, par exemple.A ce moment-là, vous aviez eu à déplorer cinquante-quatre décès et deux milles blessés. En France, pendant la période de deux semaines de malaise social, personne n’est mort. »

Maintien de l’Ordre - l’enquête
Parution : 17 octobre 2007. Hachette Litterature.

Pendant les mois qui vont suivre, la petite phrase « personne n’est mort » va se faire grand slogan politique. Notamment lors de la campagne de l’élection présidentielle de 2007. « Personne n’est mort ».Un leitmotiv pour Nicolas Sarkozy, un leitmotiv juste. Oui, pendant les affrontements proprement dits, « personne n’est mort ». Malgré les tirs à balles réelles de la part de certains émeutiers, malgré les coups injustifiés de quelques policiers, malgré la fatigue de part et d’autre, malgré la nuit et le bruit partout, malgré les bus pleins enflammés, les policiers excédés. Un leitmotiv de satisfaction.

Dès décembre 2005, de nombreuses polices étrangères vont venir chercher l’explication à Paris. « Personne n’est mort, mais comment faites vous ? ». C’est le grand défilé à la Direction générale de la police nationale, place Beauvau. « On se vend bien à l’étranger y compris chez les Américains ou les pays anglo-saxons, les pays d’Amérique du Sud, d’Afrique, jusqu’en Asie », dit l’un de ces policiers chargés de « valoriser l’action à la française » [2], comme il dit. Il y aurait donc une recette française. Et pourtant. Si la police a su gérer la crise sur la durée [3], si « personne n’est mort » pendant les émeutes, tout avait très mal démarré d’un point de vue de l’ordre. Improvisations, erreurs tactiques, coordination déplorable ; sur le moment, on se tait. Le pays retient son souffle. Il faudra bien un an d’enquête, un an pour que le silence soit rompu.

La Panne

27 octobre 2005, Clichy-Sous-Bois, Seine Saint-Denis, 17h20. Tout commence par un match de foot. Une dizaine d’adolescents en reviennent. Au même instant, la police est appelée. Un riverain dit les avoir vus roder près d’une baraque de chantier. Il croit à un cambriolage. En réalité, aucun objet n’est dérobé, aucune procédure ne sera diligentée à ce sujet. Une première voiture bleu-blanc-rouge fonce. Les jeunes courent. Le groupe se disperse. Six seront interpellés. Et trois empruntent un chemin de traverse : Zyed, Bouna, et Muhittin. Au coin de la rue, des sirènes. C’est l’affolement, pour rien. C’est la course poursuite, sans véritable raison. Il y a maintenant quatre équipages de police, onze fonctionnaires mobilisés. François Molins, le procureur de la République de Bobigny restitue la scène : « On est face à des petits groupes de policiers qui recherchent ou qui poursuivent des petits groupes de jeunes. C’est très difficile de savoir qui est où, qui est qui, qui poursuit qui, qui recherche qui ? » [4].

Les trois adolescents n’ont pas leurs papiers sur eux. Ils craignent la nuit au poste. Pour certains, c’est Ramadan et ils ont promis de rentrer avant le coucher du soleil. « Si les civils m’attrapent, mon père, il m’envoie au bled en Tunisie » lâche Zyed [5] à ses copains. Les voici qui enjambent des grilles, rue des Bois. De l’autre côté, dans la cour, des panneaux graffités disent : « L’électricité, c’est plus fort que toi » ou « Stop, ne risque pas ta vie ». Le gardien de la paix G. est proche. Sur les ondes de la radio de la police, à 17h32 exactement, il passe les messages suivants : « Deux individus sont localisés. Ils sont en train d’enjamber pour aller sur le site EDF. Il faut cerner le coin ». Puis : « Je pense qu’ils sont en train de s’introduire sur le site EDF... Il faudrait ramener du monde, qu’on puisse cerner un peu le quartier, quoi. Ils vont bien ressortir ». Enfin : « S’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau ».  [6] Mais rien ne se passe. Ni renforts, ni garçons qui ressortent. 17h47, tous les effectifs de police sont de retour au commissariat central de Livry-Gargan. 18h12, dans le transformateur EDF, c’est l’arc électrique, la mort pour Zyed et Bouna, les brûlures pour Muhittin et la panne générale pour tous. Sans le savoir, toute la ville de Clichy-sous-Bois vit le drame par procuration. Et cette mort partagée, ce deuil collectif, ne sont sans doute pas pour rien dans le déclenchement des émeutes qui vont survenir. Quoi de plus banal, de plus innocent, qu’un match de foot entre copains et donc, de plus injuste, que leur mort qui suit ? Et quoi de plus glaçant qu’une panne partagée par tous parce que deux adolescents du quartier se sont électrocutés ?

18h44, les pompiers sont sur les lieux. Le maire, Claude Dilain, accourt. Il raconte : « Je vois beaucoup de policiers que je ne connais pas, des policiers qui sont venus de toute la Seine Saint Denis. Il y a une atmosphère de plomb et j’ai beaucoup de mal à obtenir des informations, je ne peux pas pénétrer dans la centrale. On me dit que c’est pour des raisons de sécurité, qui étaient d’ailleurs légitimes, mais est-ce qu’il y avait d’autres raisons, probablement… Profitant d’un certain flottement parmi les gardiens de la paix, j’arrive quand même à passer. Puis à m’approcher des cadavres mais tout de suite on me redemande de sortir, toujours pour des raisons de sécurité, parce qu’il faisait nuit, etc. A l’extérieur, les familles sont là. Les parents, les frères. Les familles sont effondrées, au sens propre, c’est-à-dire qu’elles s’effondrent par terre de douleur, de chagrin. Et en même temps que ce chagrin compréhensible, je sens monter la colère. Un des membres de cette famille tape sur le capot d’une voiture en disant “si c’est ça la France”… »  [7]

La Mécanique de l’émeute

Au même instant, l’affaire est déjà signalée au plus haut niveau. A la Direction départementale de la Sécurité Publique (DDSP) de Seine Saint-Denis, on s’attend à une nuit agitée. Le fait divers va basculer en fait de société mais personne ne l’imagine encore. Pour l’heure, chacun croit à un schéma désormais classique : une mécanique de l’émeute qui s’enclenche à la suite d’une intervention de police qui tourne au drame, quelque part dans une cité. Bavure ou pas, les rumeurs courent, les fantassins se pressent, de part et d’autre, c’est bloc contre bloc, un quartier s’embrase et la police rétorque. Et puis, d’ordinaire, on oublie. Sauf que cette fois-ci, le pays entier va être saisi. Les autres adolescents du groupe, qui ont été interpellés, sont maintenant relâchés. Au quartier, ils racontent. La colère gronde.

Place Beauvau, le directeur central de la Sécurité Publique (DCSP) renforce immédiatement « la zone 93 ». Philippe Laureau, le chef, n’a que quelques mètres à parcourir pour se rendre à sa salle d’informations. C’est au bout d’un étroit couloir, rue Cambacérés, à deux pas du ministère. « On se doutait bien qu’un dossier de ce type allait entraîner des rebonds et qu’il fallait le traiter » [8]. Le traiter ? C’est envoyer des hommes et monter d’urgence une cellule de commandement opérationnel. A la DCSP, cette cellule prend place dans une salle de crise aménagée pour ces occasions. Chaque 14 juillet, chaque 31 décembre, chaque fois que l’ordre public est sérieusement malmené, cette salle est ouverte. A Bobigny, le bureau des Renseignements généraux 93 alerte Paris : des échaufourrés sont à prévoir. La Sécurité Publique veut savoir, elle, « si il y a des groupes susceptibles de mettre l’Etat en péril. » [9]

Christian Lambert, le grand patron des CRS, un proche de Nicolas Sarkozy, est déjà sur place, à la DDSP de Bobigny. Lambert, c’est le tombeur d’Yvan Colonna, le tueur présumé du préfet Erignac. Christian Lambert vient de prendre ses fonctions quelques mois plus tôt à la direction des CRS. Pour lui, c’est le bapteme du feu. A ses côtés, un homme, Pierre Marchand-Lacour va commander toutes les compagnies républicaines de Sécurité postées pendant un mois en Seine Saint-Denis. Vingt-cinq ans de métier, Marchand-Lacour est de ces CRS qui mettent la République en avant. Le sourire large, il y revient à chaque instant. Leur visite à leurs collègues de la Sécurité publique obéit à une procédure, celle dite de la « phase préparatoire ». C’est le quart d’heure (ou l’heure, ou la nuit) de théorie. Quand il faut évaluer les risques, peser les besoins, mesurer les réponses à donner : « Quel type d’intervention il va falloir faire, ou de non-intervention ? Quel type de moyens on va employer ? Combien de personnes faut-il ? C’est important : il ne s’agit pas d’arriver n’importe où, n’importe comment, avec n’importe qui. Il faut connaître le terrain, savoir quel type de population est en face, s’il y a une hostilité ou pas d’hostilité ? » [10]

Trois unités de CRS sont désignées. Elles vont arriver au compte-goutte. Les services locaux de police leur remettent des fiches de renseignement. Elles comportent des plans des lieux, des photographies d’éventuels fauteurs de troubles et, parfois, des données sociologiques sur les lieux d’intervention. Le maintien de l’ordre, c’est aussi ça : du repérage. Pierre Marchand-Lacour grimpe dans un poste de commandement mobile, qui sera bientôt stationné dans la cour même de la caserne des sapeurs pompiers de Clichy-Montfermeil. A chaque brigade, on affecte un policier du coin, chargé de pallier la méconnaissance territoriale de ses collègues…

Quant à la météo, elle bat des records. La journée a été la plus chaude à Paris depuis octobre 1937 [11]. Dehors, dans la rue, on sort. Le maintien de l’ordre, c’est encore ça : une question de climat. Au point qu’un rapport des Renseignements généraux, rédigé au plus fort de la crise, soulignera la clémence météorologique pour expliquer la persistence des troubles. Et formulera plusieurs propositions dont celle-ci, absurde et non suivie d’effet : « Sachant que les fauteurs de troubles sont nettement moins enclins à se manifester par temps pluvieux, il pourrait être judicieux, parce que dissuasif, de recourir aux lances à incendie utilisées par les pompiers ». [12] Déjà caillassés, on imagine mal les pompiers se prêter à ce genre de jeux aquatiques…

21h50, les premiers feux de voiture. Deux cents jeunes font face à deux cents policiers. Des jeunes du Chêne Pointu et de la Forestière contre des Compagnies Départementales d’Intervention (CDI) de toute la Seine Saint-Denis et quelques CRS. 23h25, les pompiers déclenchent l’échelon rouge (le plus élevé) du plan « troubles urbains ». Dans la nuit, un tir à balle réelle atteint le capot d’une camionnette de police. « Tout est parti de l’artère principale de Clichy, l’allée Maurice Audin, raconte Samir Mihi, éducateur sportif qui va rapidement devenir personnage public. Dès que j’ai ouvert la porte d’entrée de chez moi, j’ai senti l’odeur de pneu cramé dans l’atmosphère et j’ai vu le nombre élevé des forces de l’ordre. C’est à ce moment là que j’ai compris d’où venait la panne électrique de la fin d’après midi. Tout Clichy a compris… » [13]. Le sociologue Gérard Mauger écrit : « Emballée par sa propre logique jusqu’à nier l’évidence de sa responsabilité, la violence de l’émeute apparaît comme une réponse au désordre de la police (…) De sorte que l’analyse d’une émeute du XVIIIe siècle proposée par Arlette Farge et Jacques Revel semble pouvoir s’appliquer au XXIe : “Pour les autorités, l’émeute est perçue comme une rupture menaçante du seul fait qu’elle existe. Pour la rue, elle est comprise comme une réparation et une tentative de retour à l’ordre après que la police a introduit dans la ville un désordre nouveau.” ». [14]


© David Dufresne / Hachette Littérature. Plus d’info sur mon livre « Maintien de l’ordre : l’enquête » (quatrième de couverture, chapitrage, critiques presse, etc).


[1Entre le 27 octobre et le 20 novembre 2005, la Direction générale de la Police va comptabiliser 10 346 véhicules brûlés dont 4207 en Ile de France, deux cent trente-trois édifices publics (écoles, gymnases, entrepôts, médiathèques), soixante-quatorze privés (commerces) et sept dépots de bus incendiés sur tout le territoire.Le Commissaire Serge Rivayrand, chef du bureau national de coordination de la lutte contre les violences urbaines, écrira en mars 2006 : « cette crise urbaine a duré vingt cinq nuits, avec un pic pendant trois nuits : les 6, 7 et 8 novembre 2005, au cours desquelles le millier d’incendies de véhicules a été dépassé (1295, 1408, 1173) ». La Chancellerie notera 3101 personnes majeures et mineures interpellées sur le moment. 562 majeurs seront incarcérés, 949 mineurs placés en garde à vue parmi lesquels 318 étaient déjà suivis par les services judicaires dont un tiers au titre de l’enfance en danger. Au total, dix-huit régions sur vingt-deux seront atteintes. « Les départements les plus touchés en valeur relative sont à côté de la Seine Saint-Denis, l’Eure, l’Aisne, le Loir-et-Cher, l’Oise, la Loire, la Seine-et-Marne, beaucoup moins urbanisés. On aurait donc tort de voir ces émeutes comme l’apanage des grandes villes » (Hugues Lagrange in « Émeutes Urbaines et Protestations », Science Po Presses, 2006). Les effectifs de police s’élèveront jusqu’à 11.500 fonctionnaires mobilisés. Deux cent dix sept seront blessés, dont une dizaine assez grièvement.

[2Témoignage anonyme, entretien avec l’auteur.

[3Cf. chapitre V. plus particulièrement consacré aux émeutes de novembre 2005.

[4François Molins, procureur de la République de Bobigny, entretien avec l’auteur.

[5Cf. Jean-Pierre Mignard & Emmanuel Tordjman,, « L’affaire Clichy, morts pour rien », Stock, janvier 2006

[6Rapport de l’Inspection Générale des Services (I.G.S.), décembre 2006. Dans ses conclusions, la « police des polices » écrit : « Le gardien de la paix U., affecté ce jour là à la conférence 31 de la salle de commandement de Bobigny, fait preuve d’une légèreté et d’une distraction surprenante dans l’accomplissement de sa mission. »

[7Claude Dilain, maire PS de Clichy-sous-Bois, entretien avec l’auteur.

[8Phillipe Laureau, Directeur central de la Sécurité Publique, entretien avec l’auteur.

[9Phillipe Laureau, Directeur central de la Sécurité Publique, entretien avec l’auteur.

[10Pierre Marchand-Lacour, chef de l’inspection technique à la direction centrale des CRS, commissaire principal, entretien avec l’auteur.

[11Ce 27 octobre, il a fait 23°3 à Paris (22°0 en 1937). L’extrême douceur automnale, y compris la nuit, durera jusqu’à la mi-novembre.

[12Extrait de la note « Des violences urbaines à la guérilla urbaine », Direction centrale des Renseignements généraux, novembre 2005, cf. reproduction en annexes.

[13Samir Mihi, porte parole d’ACLEFEU, entretien avec l’auteur.

[14Gérard Mauger, « L’émeute de novembre 2005, une révolte protopolitique », Editions du Croquant, 2006.

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