ruines

auto-promo (chroniques)

sur le quai

la vie dans le métro parisien

par , 9 avril 2003

C’est pour tenir six mois durant ces chroniques métropolitaines que je suis entré à Libé. C’était en 1994-1995. Un an plus tard, un livre en faisait le recueil, « Sur le quai, la vie dans le métro parisien ». Extraits.

Depuis, bien des métros ont roulé. La vie a changé. Un des protagonistes cités plus après a même été nominé aux Oscars 2003 (d’où l’idée d’exhumer tout ça, cf. plus bas). D’autres sont morts. Et 99% des textes sont devenus illisibles. Ah, la mémoire morte informatique...

Quatrième de couverture

Pendant six mois, David D., 27 ans, journaliste à « Libération », est descendu dans le métro parisien. Six mois pour arpenter les couloirs et les quais plusieurs heures par jour, six mois pour observer ce petit monde du dessous grouiller dans tous les sens. Six mois pour plus d’une centaine de chonqiues quotidiennes. De son poste d’observation, il a vu surgir un univers à part entière. Où l’on meurt, où l’on vit et, même, où l’on naît.

Concentré de tout, le métro vend à la sauvette, drague à tout va, connait le Sida, et l’insouciance des adolescentes, crache le feu la nuit, dissimule des trésors, fait la grève le luni, a de la fièvre le samedi, applaudit des comédiens, fraude avec génie, contrôle sans manières, fait de l’agit-prop et du ménage. Une vie souterraine, ramassée ici en cent notules.

Extraits


Embrouille sur la ligne 8

Le grand jeune homme tend le cou, regarde par en-dessus, par en-dessous. Face à lui, des lunettes lisent « La Croix ». Le grand se tortille de plus belle, en qête de la littérature de son voisin. Qui s’énerve. «  Vous voulez la page ? ». Stupeur dans la rame, des visages se tournent, d’autres se ferment, tous écoutent. Le Duduche tente de calmer le petit nerveux, qui aboie, maintenant.
« - Vous avez qu’à l’acheter le journal ! C’est pas un salon de lecture, le métro !
« - C’est mesquin votre réaction. »

Les deux hommes se rapprochent, le ton monte. Le petit : « Faut que je lui prête une page ? La page emplois peut-être ? Môssieur doit être au chomage, hein ?
« - En effet ? »
« - Et vous n’avez pas de ticket, je présume ! »
« - Parfaitement. Je suis passé derrière madame au tourniquet. »
« - Ah ! bah, bravo, madame ! ». »

Dans la rame, on murmure, on prend position. Le resquilleur arrache son journal au nerveux. « Quand on lit La Croix, généralement, on partage » Stupéfait, le loden lui réclame sa carte d’identité et prend plusieurs personnes à témoin : « Allez, tout le monde au poste ! » Ça hurle, à présent. L’aboyeur quitte le wagon, sous la menace du chômeur, qui le course sur le quai. Sonnerie des portes et retour précipité des deux protagonistes dans dans le wagon. C’est l’instant de dénouement. « La Compagnie des Tracas Quotidiens vous a présenté : Embrouille sur la ligne 8 ». Applaudissements dans la rame, sifflets, rires ou râles (« Vous nous avez pris pour des cons ! »). Parfois, un conducteur, excédé par raffut des deux comédiens, s’interpose (« Pas de grabuge dans mon train ! »), des policiers les arrêtent en pleine représentation et, toujours, un quidam - au moins - réagit.

Thomas et Stéphan jouent leur pièce, improvisée pour une grande part, depuis sept mois, au gré des lignes et des correspondances. « C’est dans un théâtre que vous devriez être » dit une femme, aux éclats de rires. Du tac au tac, les comédiens : « c’est ce qu’on dit tous les jours aux producteurs. »

 [1]

J’attendrai le suivant..
Sophie Forte

Le parcoureur de voies

M. Lacombe l’a fait des milliers de fois. Le monstre de plusieurs tonnes fonce droit sur lui. M. Lacombe enjambe les rails et se plaque contre les murs du tunnel. Ou dans une de ces niches creusées tous les cinquante mètres. Le métro passe. A toute allure. Tout près de lui. Brassement d’air, essieux furieux.

Le grand moustachu sourit : « Quand le métro roule, on regarde s’il ne "danse" pas sur les rails, pour vérifier s’il y a assez de ballast. Mais attention, le rail doit quand même respirer. »

M. Lacombe a chaussé ses rangers renforcés. Son bleu de travail est vert, les batteries de sa lampe sont rechargées. M. Lacombe est parcoureur de voies. Rien de mieux que l’homme pour détecter les anomalies des rails (éclats, fissures, graisse, attaches cassées). L’auscultation à l’ultrason reste rare. Alors, chaque matin, après l’heure de pointe, vers 9h30, M. Lacombe promène sa carrure athlétique dans les tunnels du métro.

Accompagné d’un collègue, il longe les voies, les yeux inspecteurs et les jambes sûres. La moindre pièce (« grenouille », « crapaud », « goujon ») défectueuse est notée sur un calepin. L’équipe de nuit s’en chargera. Parfois, les parcoureurs de voies (plusieurs dizaines à arpenter le réseau) réparent sur-le-champ. Quand c’est possible. Quand l’anomalie ne requiert ni trop de travail, ni trop de temps.

M. Lacombe : « Bien sûr, il est arrivé que des collègues se fassent attraper par des trains. Alors, on se méfie. De nous, de notre instinct, de la routine. »

En amont, un collègue, le « protecteur »], veille au grain. Posté sur le quai, il avertit les conducteurs que « des parcoureurs sont dans le tunnel ». L’humour macabre conjure le sort. Un conducteur : « Y a des chefs avec eux ? Ouais ? Tu veux que je les écrase ? ». Dans le tunnel, M. Lacombe shoote dans une Bécassine en peluche. La rame approche. 50 km/h. Coups de klaxon. M. Lacombe en sortira indemne. Il n’est pas chef.

Haxo
Station fantome

Captain Paris, roi du metro

Médusés. Les usagers de la rame, stationnée à Louvre, n’en croient pas leurs yeux. Deux extraterrestres de pacotille, deux dix extraterrestres de pacotille, deux dingos qui n’auraient à se mettre que leur panoplie d’hommes grenouilles venus de l’espace et de leur enfance (bonnet jaune fluo, lunettes de protection, genouillères, sous-vêtements verts, collants gris, épaulière de footballeur ricain), deux dangereux huluberlus armés de pistolets rouge-laser, les tiennent en joue. Les voyageurs balancent. Sourire. Chercher à comprendre. A s’enfuir avant que les portes ne claquent. Trop tard. Arqués, les envahisseurs s’avancent et vocifèrent : « Tremblez terriens ! Au nom du bon plaisir, nous allons envahir ce wagon. »

Ramdam dans la rame, au son d’une guitare-jouet et de grognements (« Envahir ce wagon ! Envahir ce wagon ! ») Les visages se décrispent. Les méchants tirent en l’air, menaçants ; font des bonds, irrésistibles.

Le métro entre à Palais-Royal. Les nouveaux venus, génés, regardent les martiens, interrogent les voyageurs du regard. Et se demandent. Les éclats de rire font repartir le métro. Soudain, un homme noyé dans la masse, se lève. « Par Saint Charles ! Il se Pasqua ? » Les têtes se tournent vers l’énervé qui poursuit, hurleur : « Les envahisseurs sont là et personne ne fait rien ! Voilà un travail pour Captain Paris ! »

Son imperméable dégraphé, le Superdupont du métro exhibe un drapeau tricolore en guise de cape et un gourdin de plastique bleu pour épée. C’est Guignol sous terre, une tragédie en trois stations, une fable sécuritéro-délirante. Baston entre les comédiens. Hilarité générale. Doté d’une lacrymo (un désodorisant fraîcheur nature), Captain Paris terrasse ses adversaires. Avec l’aide des voyageurs, parfois. Prisonniers, les martiens font la quête (« Allez, Tétards ! Faites honneur à la bonté des Parisiens. ») et descendent de la rame. Pour de nouvelles aventures. Au hasard des lignes.


Métro, boulot, solo

Aujourd’hui, Mme C. en rit. A ses débuts, en 1988, non. Mme C. fait le trottoir. Une vieille expression pigallienne » des conducteurs de métro. « Faire le trottoir », c’est descendre de sa loge de conducteur au terminus, marcher le long d’un petit trottoir et remonter jusqu’à l’autre extrémité de la rame pour repartir dans l’autre sens.

Les conducteurs de métro forment ainsi une caste à part, avec son langage et son code, un brin fière, presque noble. Maître à bord. Et très masculine : rien que pour la ligne Vincennes-La Défense, sur laquelle excerce Mme C., on compte plus de deux cents conducteurs pour quinze conductrices.

Dans sa loge, Mme C. conduit assise. Depuis que la RATP a installé des fauteuils un peu confortables. Enfin, moins rustiques. Parce qu’avant, hein, on les sentait, les vibrations. Assis, debout, c’était kif-kif. « Mais, au fond, ce n’est rien comparé à notre solitude. On passe six heures par jour, en moyenne, dans cette petite loge. C’est sûr : faut pas avoir des problèmes dans le réel. » Pardon ? « Je veux dire chez soi. Sinon, on cogite toute la journée... »

Et d’avoir surnommé le tableau de bord « l’arbre de Noël », en raison de sa guirlande de boutons lumineux, ne suffit pas pour que ce soit fête dans la cabine. Tchikiti, tchitiki, les journées se traînent et la routine fait sa ronde (de nuit). Alors, des conducteurs rebelles font monter des voyageurs dans leur loge, bravant toute réglementation.

D’autres monologuent, pour briser la solitude du conducteur de fond. « Avant, nous pouvions dialoguer entre nous par radio. Mais le système a été changé. C’est impossible, maintenant. » Le mieux reste encore de « tractionner » en conduite manuelle : titiller le manipulateur de frein/traction, négocier les virages, « sentir » sa rame. Être autre chose qu’un simple portier (ouverture, fermeture - deux cents fois par jour à raison de quatre aller et retour par service), comme avec le pilotage automatique, ce pousse-l’ennui.


L’amour à Caumartin

En bas des escaliers de la station Havre-Caumartin, il y a des toilettes publiques, plantées comme des dents cariées de la bouche de métro. « Il est interdit de stationner devant les urinoirs » dit une pancarte, aussi imposante que mystérieuse, accrochée au-dessus des pissotières. Qui peut bien « stationner » devant les urinoirs d’une de ces rares stations équipées de toilettes’ Des hommes. Des hommes qui aiment d’autres hommes. L’entrée est anodine, aseptisée, récurée, javelisée ; les lavabos avec savon et serviette en tissus - un luxe en ces temps d’essui-mains à air chaud - sont propres ; et il y a les cabines et les urinoirs. Où l’on se caresse. Fellations gratuites, semble-t-il, et silencieuses, sûrement.
Les urinoirs sont au nombre de cinq, ils sont six hommes. L’un est agenouillé, un autre fait mine de se laver les mains, en jetant des regards cirs. Qui vient là ? Et pourquoi ? demandent ses yeux au nouveau-venu dans les lieux. Tous ont glissé deux francs dans le tourniquet qui donne accès à ce club de l’homosexualité rapide. Dans sa cahute, la dame pipi écoute RTL comme si de rien n’était.
Même station, vers 13h. L’amour encore, mais différent. Un couple déjeune sur un quai. Sandwichs-maison, bananes, mini-bouteille d’Evian. Ils discutent de choses et d’autres, calmement, au rythme des rames et des portes qui déversent letes qui déversent leurs métropoliteurs. Le couple travaille dans le même cabinet d’assurance, à deux pas de la station. Pourquoi mangent-ils ici, dans le métro ? « Parce qu’on y est tranquille », disent-ils. Quand on leur soumet d’autres endroits - un jardinn café, un banc, n’, un café, un banc, n’importe quoi, mais pas sous-terre - ils se regardent et sourient. « Pour tout vous dire, nous ne voulons pas déjeuner avec nos collègues. On ne tient pas à ce qu’ils nous voient comme ça’ On a des chose à se dire qui ne les regardent pas. » La suite est gestuelle. La femme prend la main de l’homme. Couple clandestin. Pour vivre heureux, vivons caché.


3615 TA VIE

Courbé dans son réduit, ouvert surt, ouvert surrt sur le quai, l’homme passe inaperçu. Les voyageurs dominicaux, pressés d’aller à l’air libre, croisent l’aspsans le voir. L’homme le quai, l’homme passe inaperçu. Les voyageurs, pressés d’aller à l’air libre, croisent l’asphyxié sans un regard. L’homme est grand, trop pour son miniscule bureau envahi d’images publicitaires. Une agrapheuse dans une main, il plie et attacheeet attache des affiches « Top santé » à toute blingue. Hebdomadaires, les oriflammes - ces affiches suspendues au plafond des rames, vantant les mérites des « Télé stars » ou contant leurs pitoyables déboires post-célébrité - doivent être en place à l’heure des premiers métros du lundi matin. Aussi l’afficheur travaille le dimanche. Ils sont un par terminus de ligne comme lui.

Ses oriflammes préparées, l’homme attend les rames. Alors que tous les voyageurs descenddue tous les voyageurs descenddescenddent, lui grimpe. Un salut au conducteur et le voilà qui courre. Le métro démarre. Le temps qu’il fasse sa « boucle de terminus », un court trajet circulaire permettant de re de reeeent de rermettant de redans l’autre sens, l’homme passe d’un wagon à l’autre,partir dans l’autre sens, l’afficheur saute d’un wagon à l’autre, retire les publicités de la semaine écoulée, miraculées des vibrations métropolitaines et arrachages divers, et les remplace par de nouvelles. « Pour allerait cent mètres environ. Pour aller plus vite, je me suis confectionné un bracelet avec deux clés : l’une ouvre les portes entre les wagons, l’autre les vitrines publicitaires ». Car le sprinteur en profite également pour poser ces affichettes qui habillent les extrémités des wagons. Le sourire large, il rit des messages tranchés que ces dernières véhiculent. « Regardez ça : « 3617 TAVIE, combien de temps vous reste-il à vivre ? » Ils abusent, ’trouvez pas ? Et ça : « 3615 FRIC »... Hou là, elle plait pas, celle-là : j’ai plein de graffitis dessus. » D, L’afficheur extirpe de son stock un paquet de « 3615 JOBS », ce service qui clame sans vergogne « quand on cherche un boulot, l’important c’est de le trouver ». L’afficheur demande : « vous croyez qu’ils se rendent compte de ce qu’ils écrivent ? »


Critiques

Pendant un semestre, le journaliste à « Libération », David Dufresne, a arpenté, utilisé, pris rames et correspondances du métro parisie, pour donner à son journal cent vingt-sept chroniques « au jour le jour dans le métro », mille neuf cent soixante-dix signes nécessaires à la colonne de texte qu’on lui réservait. Un univers souterrain avec son histoire, celle de Fulgence Bienvenüe, polytechnicien breton qui affronta « obstacles administratifs et sous-sols coriaces » pour réaliser en 1896 le métro qui inquiétait tant Paris.

Avec ses habitués, ensommeillés, amoureux, rieurs, ceux qui font la manche, ceux en charge de la sécurité ou de la course aux fraudeurs, de ses grillons ou de ses rats, ses effets acoustiques et ses mesures d’orgue enregistrées à Saint-Denis-Basilique. Phobies, angoisses, attentes, mélange des genres, brassage des masses : six mois d’observation pour un concentré d’humanité, déjà le métro repart.

On peut lire d’un trait, ou faire soi-même sa chronique, tandis que passent les rames et que reste l’oubli.

in les Notes Bibliographiques, une publication de l’Union Nationale Culture et Bibliothèques pour Tous.

Cf. aussi :

- kassdusiecle.com
- francetv.fr

A propos des dérives dans le métro, voir Ligne 9, lieu de correspondances (dans les deux sens du terme), rermetrobus, Les Stations mortes du métro, Le site perso du Métro, Le métro inattendu


« Sur le quai, la vie dans le métro parisien », édité par Arléa-Corlet, collection Panoramiques, novembre 1996, Diffusion Le Seuil. Reproduction à visée commerciale interdite. Copyleft pour les autres. © l’auteur et Libération, Arléa-Corlet.


[1si j’en crois un portrait de Libération, paru le 22 mars 2003, le Thomas de cette chronique pourrait bien s’appeller Thomas Gaudin. Il a été nominé aux oscars en février 2003 pour son court métrage « J’attendrai
le suivant »
inspiré d’un des sketchs qu’il interprétait dans les rames RATP. « J’attendrai le suivant » a été tourné en 2002 par Philippe Orreindy, avec Sophie Forte et Pascal Casanova (extrait dispo ici, fiche là, AFP ici). Dans le portrait de Libé, on lit : « en « mendiant de l’amour », à l’époque où il jouait ses sketches dans le métro. « Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, excusez-moi de vous déranger... », commençait-il avec l’accent traînant de celui qui a récité mille fois. Les voyageurs soupiraient. Thomas : « Y aurait-il parmi vous une femme, de 18 à 55 ans, à qui je plaise un peu et qui aie envie de construire un foyer ? » A l’autre bout du wagon, un comparse relançait : « Ça fait trois ans que je suis marié à une emmerdeuse, je vous donne son téléphone ! » Le wagon riait. Thomas achevait en invitant les filles intéressées à descendre discrètement à la prochaine station. Quelques-unes descendaient toujours, même si ce n’était pas pour lui. [...] Pendant cinq ans [de 1996 à 2001], il y revient toujours. « C’était l’euphorie, le grand-guignol. Les gens riaient, huaient, applaudissaient... » Il se fait sortir par des flics en civil, dissuade une Africaine sans papiers de l’épouser. « Parfois, même, on me reconnaissait dans la rue. » Il assène : « Je voulais faire comédien. Un comédien sans spectateurs, qui reste chez lui à attendre des coups de fil, ça ne sert à rien. » Gaudin tient sa comptabilité comme un petit gérant de salle : « Une douzaine de wagons tous les soirs, à raison d’une centaine de voyageurs par wagon bien rempli... On a eu des centaines de milliers de spectateurs ! En moyenne, on se faisait 500 francs (76 euros) chacun en deux heures. » Du bout des lèvres, il admet « la frustration de faire marrer l’équivalent de Chaillot tous les soirs et de rester dans l’anonymat ».

Merde. Ça fait plaisir, des histoires pareilles.

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