Sur les traces d’Hervé Le Roux (« Reprise », démolition totale)

Une visite à l’usine Wonder de St Ouen, deux jours après la mort du cinéaste. Hommage, pélerinage et pelleteuses.

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On l’a retrouvé mort chez lui, à Poitiers, ville morte. Hervé Le Roux avait 59 ans, et un chef d’oeuvre, au moins, au tableau : « Reprise », film modèle, film déclencheur, qui a donné l’impulsion à certains de vouloir devenir réalisateur. C’est mon cas.

Le week-end dernier, le hasard, qui n’existe pas, a voulu que je traine du côté des puces de St Ouen. Comme un pélerinage décennal, je me suis rendu rue des Rosiers, devant l’usine Wonder ; celle-la même qui fut l’objet du film de Le Roux (sur le film, lire ici).

L’usine Wonder, mai 68, la reprise du travail, les syndicats collabos, les contre-maitres, le petit mao, et cette idée simple, prodigieuse, du cinéaste : retrouver un à un les protagonistes du film de 1968, vingt cinq ans plus tard, avec une quête, celle de la vérité et de la colère, celle de cette femme, ouvrière, « déguelasse jusque là » à cause du goudron des piles, qui « rentrera pas là-dedans », dans cette usine cradingue.

L’usine, juillet 2017

77 Rue des Rosiers, avant-hier, l’usine était encore là. Dans le même état que Le Roux : finie. Des affiches annoncent qu’on va la démolir. Un parking (800 places) va creuser le sol contaminé de l’enceinte, les riches marchands américains des puces pourront y réserver leur chambre (on murmure qu’un Hôtel 5 étoiles est prévu).

L’usine Wonder (vue par Hervé Le Roux)
Les grilles, 2017

Les murs de l’usine portent les stigmates de toutes les décennies. Les ouvrières des années 1960, le squatt des années 1990, l’entrepot prétendument« vintage » des magasins Habitat des années 2000, puis à nouveau le squatt (trois cent Roms, dont un gamin de 12 ans, entre la vie et la mort, empalé sur les piques de la grille). Au fond, un toit ravagé raconte un incendie récent.

Le court métrage original de 1968, matrice du film de Le Roux
Juillet 2017

En face de l’usine, la Chope des Puces, ce bistrot devant lequel les grévistes de 1968 refont le monde, tient toujours. La gérante, charmante, m’a ouvert ses portes avant l’heure. Tout était simple : le petit café, bien chaud, et ses prêts : un petit crayon et du papier pour noter et une chaise haute, pour photographier par dessus la grille, en face.

Il était 9h, l’heure des petits matins, des grands soirs et des grands films. Salut Le Roux, chapeau l’artiste.

Le gardien, juillet 2017
L’usine, 1993, par Hervé Le Roux


Le film d’Hervé Le Roux est disponible en VOD chez les camarades Mutins.org


Vos commentaires

  1. Del Debbio

    La mémoire des luttes, la mémoire des lieux, les archives, le fil renoué entre le passé et le présent. Bien évidemment, tout cela me parle..
    À noter que "Wonder", ça veut dire "merveille"..
    Quant à Saint Ouen, il était l’évêque de Rouen, et serait mort dans le palais du roi Dagobert...
    Des histoires à n’en plus finir, donc.

  2. Hervé Nisic

    Reprise est un film qui met en mouvement et c’est pour cela qu’il faut chercher à le voir (revoir).
    Je suis souvent revenu devant cette grille en pensant à la jeune femme du film. En 2011 j’avais pris une note filmée. En apprenant la mort d’Hervé Le Roux, cette image m’est revenue et j’ai fait cet objet : https://vimeo.com/227921534

    Les films sont aussi des lieux de rencontre

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