Ce n’est pas un fou, ni un intégriste, ni un stalinien, ni un dictateur. Il ne se prend pas pour Don Quichotte. Ce n’est ni un ascète, ni un martien. Jean-Claude Bertheau, 33 ans, est un homme calme, d’une intelligence aiguë et d’un verbe précis. C’est un père de famille qui souhaite, comme vous et moi, un monde meilleur. Il y a juste un truc étrange qui fait de lui un individu radicalement différent de la majeure partie de l’humanité : 1) Il n’a pas la télé. 2) Il milite pour que plus personne ne l’ait. Autour de lui, partout, zappent 95% d’une population occidentale possédant un appareil de télévision (en France, 73% de la population la regardent tous les jours).
Depuis quatre ans, Jean-Claude Bertheau s’entête à diffuser ses idées, à affûter ses arguments, à dénicher l’étude, le livre ou l’analyse qui lui permettront d’affiner son discours. Depuis quatre ans, au sein de la mouvance anarchiste et libertaire, il anime un groupe - Le RAT, Réseau pour l’Abolition de la Télévision-, organise des réunions, publie des ouvrages, dossiers et revues de presse et un bulletin trimestriel de seize pages « Brisons nos chaînes ».
« En 1987, j’ai travaillé sur un article traitant des répercussions de la télévision sur les enfants pour Le Monde Libertaire. Mais, c’est en 1991, pour la rédaction de ma brochure sur Télévision, enjeux, rôles et pouvoirs qu’il m’est venu l’idée de créer un mouvement anti-télévision. Les manipulations autour du prétendu charnier de Timisoara ont été un déclencheur ».
Jean-Claude Bertheau publie son premier bulletin en janvier 1991 et se lance dans une charge très lourde d’épluchage systématique de la presse, de lecture d’ouvrages spécialisés. L’essentiel du contenu des brochures qu’il publie à compte d’auteur, en sus de ses analyses parfois brillantes, est composé d’articles de presse, de données chiffrées et de comptes-rendus d’ouvrages traitant du thème récurrent de l’aliénation des masses par la télévision. « Le problème est simple : de la même façon que l’alcoolisme ou la drogue, la consommation de télévision est pyramidale, c’est-à-dire qu’elle est la plus importante dans les classes les plus défavorisées. Il est clair que c’est un instrument traduisant des rapports de dominants à dominés ». S’appuyant sur des écrits de sociologues, philosophes, scientifiques qui prêchent chaque jour dans le désert, Jean-Claude Bertheau est abolitionniste par refus du compromis. L’idée d’une « télé intelligente » lui semble illusoire : « La télévision joue le rôle d’un soporifique dangereux. Songez que c’est la troisième occupation des individus après le travail et le sommeil. De plus, on est bien incapable de se souvenir de ce que l’on a regardé il y a une semaine. La télé est l’instrument des pouvoirs politiques et financiers, le trou noir qui attire tout et qui fait que tout maintenant passe ou doit passer par elle. »
Les seules solutions viables à ses yeux seraient à la limite une télé de proximité (comme Télé-Millevaches en Limousin) fonctionnant par circulation de cassettes vidéo. Quoiqu’il reste très réservé sur ce point, car aucunement rebelle au progrès, il prône surtout une éducation de la méfiance à l’égard d’une technologie « qui a pris trop d’importance pour être innocente ». Ainsi, une télévision libertaire ne l’intéresse pas, pas plus qu’une télé en Breton. « En tant que média jeune et technologie récente, on ne connaît pas encore ses répercussions réelles sur les individus. Sans compter l’apologie de la violence et de l’ordre policier, la diffusion de stéréotypes sociaux, les faux-rêves de la pub, etc... nombre de problèmes sociaux trouvent leur source dans la télévision. Elle est le vecteur d’un principe de normalisation généré par une société qui a besoin que tout le monde soit bien tranquille à la bonne place. Je ne dis pas que sans elle, qui a pris la place de la religion, tout irait bien, loin de là. Mais je crois que c’est un des responsables majeurs de nos problèmes de société, et qui plus est, toujours négligé ».
Bien qu’il suffise souvent d’ouvrir le journal pour découvrir des critiques acides contre des émissions, ce qui gêne ce militant radical dans sa démarche, c’est l’absence de totale remise en cause : « La diatribe anti-télé est devenue un genre journalistique. Le contenu est certes attaqué, mais condamné, rarement. Et de toute façon il n’y a pas de réelle opposition. Les intellectuels ne se rendent pas compte de l’effrayante emprise sur les esprits qu’a la télé. Qu’ils aillent écouter les conversations dans une cantine d’usine et ils comprendront ».
Jean-Claude Bertheau se défend d’être un monomaniaque : « La vie continue, ce n’est pas obsessionnel, c’est une cause que je veux défendre, point ». Il ne se décourage pas, malgré un résultat faible en nombre de militants... « Les gens sympathisent à l’idée., et puis ça passe... Mais nous avons touché des centaines de gens qui ont adhéré à la cause un temps avant de lâcher. Le lectorat du bulletin se renouvelle vite, mais il est constant, marque d’une prise de conscience floue, mais présente. Mes ouvrages se vendent bien et nombres de numéros du bulletin sont épuisés. La résistance réside dans le fait que s’attaquer à la télévision paraît vain ou idiot. Pourtant, je crois que c’est la plaque d’égoût qui cache tout. Un exemple : on critique la boulimie de télé des enfants qui vivent dans des tours... Et si la télé servait à éviter de leur offrir des espaces verts ? Même en milieu libertaire, l’abolition de la télé est une cause qui passe mal. Les anars la regardent aussi. Ils ont le sentiment que je me trompe de cible, que cette lutte n’est pas assez noble. Or, la télé est au coeur des thèmes libertaires habituels. S’attaquer à elle est devenue plus que jamais une remise en cause du système actuel. »
Parvenu à son 17e bulletin (tiré à une centaine d’exemplaires en librairies et une trentaine d’abonnés) et à sa sixième brochure, le Réseau Anti-Télévision reste confidentiel, malgré quelques entrefilets dans la presse et une intervention récente sur une radio FM parisienne non libertaire (100.6 « Fréquence protestante »). Toutefois, l’obstination paie et le groupe commence à s’ébrouer. Deux réunions discrètes se sont tenues en octobre 94 et en avril 95. Des actions devraient être entreprises dans les mois à venir. « Nous envisageons de collecter des téléviseurs pour faire une manifestation humoristique ». Jean-Claude Bertheau s’inspire de l’expérience d’une ancienne association d’agitateurs écologistes « Planète en Danger » qui a monté quelques actions anti-télé à Toulouse en 1987 et 1992. Saynettes provocatrices de mannequins surveillant une télévision dans un berceau, pyramides de téléviseurs, démontages d’antennes... des « interpellations » proches d’un certain happening artistique. « L’idée est d’espérer que les gens s’interrogent ne serait-ce qu’un instant, qu’ils éteignent le poste quelques jours et se parlent. Mais je n’ai guère d’illusions. Baudrillard, Bourdieu, Guattari et bien d’autres qui ont pourtant un certain écho et qui tiennent des propos aussi radicaux que nous, ne sont pas davantage entendus. La télé lamine tout. Mais continuons, cette cause est juste ».
Sur le même sujet, lire également un article de l’Humanité (avril 2001). Site Réseau pour l’Abolition de la Télévision
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Publié: mardi 2 janvier 1996.
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