Comment la presse écrite va au Front (national)

Turchi (Mediapart) : « La jeune génération du FN est beaucoup plus intolérante avec les journalistes qu’une partie de la vieille génération »

Marine Turchi est la co-auteure de « Marine est au courant de tout » (Flammarion) avec Mathias Destal, et l’une des investigatrices les plus en pointe sur le Front National. Pour Mediapart - exclu de toute communication officielle avec le FN - Marine Turchi enquête. Décrit. Et révèle. Les financements russes, la GUD Connexion, les petites affaires d’arrière-boutique.

Sélectionnez un passage du texte et twittez-le directement

C’est un combat à distance, entre deux Marine. La Le Pen, tout en force, en puissance ; et la Turchi, tout en discrétion, et en persévérance. L’une veut le pouvoir ; l’autre incarne le contre-pouvoir d’un journalisme perdu, ou quasi, un journalisme qui n’aurait pas oublié ses fondements romantiques. Plus rare encore, il y a chez Marine Turchi une modestie sincère et un amour du travail de fond, qu’on retrouve si peu chez bien de ses confrères.

Après Dominique Albertini de Libération, hier, c’est donc naturellement son tour de répondre à ce petit tour d’horizon des journalistes au Front.

Comment qualifierais-tu tes rapports avec le FrontNational ? Et depuis quand travailles-tu avec et sur eux ?

Je travaille sur le Front national depuis 2008 – je l’ai fait d’abord à mi-temps, en couvrant simultanément la droite, le centre et l’extrême droite, puis à temps plein à partir de 2014. Mes rapports avec le FN étaient courtois au départ, les dirigeants étaient certes méfiants, mais je pouvais travailler. L’accueil des militants était même plutôt bon car à l’époque, Mediapart avait révélé plusieurs affaires sur Nicolas Sarkozy et ses entourages. La campagne présidentielle de 2012 a été marquée par un revirement : Mediapart a été blacklisté par le FN, et les portes se sont refermées. Plus d’accès, plus d’interviews, plus de déclarations « on ». Il a fallu trouver un autre moyen de couvrir ce parti, ses militants, ses électeurs. En un sens, cette interdiction m’a poussée à un traitement plus enquêté sur ce parti – ses financements, ses cercles de l’ombre.

« Je vous parle, mais quand vous viendrez à l’université d’été du FN, je vous jetterai des pierres avec les autres ».

Depuis un certain nombre de mois, tu cites plusieurs sources anonymes de dirigeants frontistes. Sais tu quelles sont leurs raisons de te parler ? La nature, fermée, du parti, n’est-elle finalement pas propice à ce genre de « fuites » ?

Les propos “off” de cadres ne sont pas le seul fait du Front national, mais il me semble que depuis un an les articles sur ce parti sont particulièrement nourris de propos sous couvert d’anonymat. Cela s’explique par le verrouillage du FN, sa verticalité et son hypercentralisation, mais aussi par la culture du chef unique et incontesté en vigueur dans ce parti depuis 45 ans bientôt.

Ces “off” de cadres frontistes dans les colonnes de Mediapart montrent en tout cas une chose : la consigne de Marine Le Pen et Florian Philippot de boycotter notre journal n’est pas suivie par tous au Front national. Certains reconnaissent même la qualité de notre travail d’enquête. Pour autant, ils sont rares à braver l’interdit jusqu’au bout en apparaissant à visage découvert… Ceux qui me parlent sont pour beaucoup des anti-Philippot qui veulent exprimer un autre point de vue que la ligne officielle. Certains sont aussi particulièrement hostiles à la « GUD connection » qui entoure Marine Le Pen et juge notre travail d’enquête pertinent et nécessaire de ce point de vue. D’autres encore sont peut-être heureux d’avoir une attention médiatique. Mais il y a parfois chez eux une certaine schizophrénie, comme ce membre du bureau politique qui me parle en “off” depuis plusieurs années, tout en me disant : « je vous parle, mais quand vous viendrez à l’université d’été du FN, je vous jetterai des pierres avec les autres ».

Au fil de la campagne, on a vu le FN se recroqueviller comme au temps des années 1980/1990. D’abord, toi et le Quotidien interdits. Puis Marianne. Puis les journalistes parqués dans des travées lors des derniers meetings, jusqu’au point d’orgue, la proclamation des résultats du 7 mai, au Chalet du lac, avec un grand nombre de journalistes refoulés. Comment expliques-tu cette tendance ?

Cela va de pair avec la stratégie de « dédiabolisation » du Front national. L’histoire du FN est parcourue de moments où les portent s’ouvrent et se referment. En 2007, année zéro pour le parti car Nicolas Sarkozy avait siphonné ses voix et que Le Pen, vieillissant, avait sans doute fait sa campagne de trop, les portes se sont rouvertes, car le Front national avait besoin des médias. En 2011, l’arrivée de Marine Le Pen à sa tête, celle de Florian Philippot comme vice-président, puis les succès électoraux ont entraîné un nouveau verrouillage du parti et de sa communication. Paradoxalement, la jeune génération du FN est beaucoup plus intolérante avec les journalistes qu’une partie de la vieille génération, qui n’attendait finalement rien des médias. Cette nouvelle génération est dans une volonté de contrôle totale de leur image, et ne comprend pas – ou mal – la différence entre communication et information, entre travail de propagande et travail journalistique critique. Cela vaut d’ailleurs aussi pour le travail de la recherche. Lors du colloque sur les 40 ans du FN, organisé par plusieurs chercheurs en 2013, des dirigeants frontistes se sont plaints de ne pas avoir pu y intervenir… Mais jamais des dirigeants politiques ne sont conviés à un colloque de recherche sur un parti ! Ce verrouillage a abouti, à partir de 2012, à un tri sélectif des médias (et des chercheurs). Ce tri s’est resserré dans les villes frontistes en 2014, puis, on l’a vu, pendant cette campagne présidentielle.

Tu as lancé un appel à poser les stylos. Il a mis du temps à être relayé. Explications ?

Dans les années 1990, lorsqu’un journaliste était dans le viseur du FN – c’est arrivé par exemple en 1992 avec Thomas Legrand, ou en 1998 avec John Paul Lepers – les confrères étaient solidaires, ils posaient les caméras et les stylos. Aujourd’hui on voit qu’un boycott généralisé n’est plus possible. D’abord parce que les télévisions de suivent pas : j’en ai fait l’expérience en septembre 2014 aux universités d’été, lorsque j’ai été sortie après une demi-journée à l’intérieur. Une grande partie de la presse écrite, web et des radios ont boycotté la journée par solidarité, pas les télés. L’autre explication est que, finalement, les confrères ont intégré comme une fatalité (et une normalité) que deux médias soient boycottés : cette interdiction ne fait plus réagir. Il a fallu attendre que d’autres grands médias soient eux-mêmes empêchés de travailler pendant cette campagne pour qu’ils réagissent par un communiqué commun de 36 Sociétés de journalistes (SDJ).

Mais signer un communiqué est facile ; boycotter sur le terrain ou engager une journée blanche est un pas que beaucoup de médias ne franchissent pas. Lors du second tour, encore une fois, malgré la non-accréditation d’une partie de la presse, tous les médias n’ont pas boycotté. Même l’hebdomadaire Marianne, dont un journaliste a été refoulé au premier tour, est resté à l’intérieur au second tour… La solidarité entre médias a faibli, mais surtout on assiste à une certaine apathie, indifférence face à ces entraves répétées à la liberté d’informer.

On a vu décliner les invitations FN sur les chaînes d’info en continu lorsque des journalistes auteurs d’enquêtes sur ses affaires étaient aussi invités en plateau.

Selon toi, de quoi le FN a-t-il encore peur vis à vis des médias, pourtant si indulgents à son égard (sauf exception) ?

Le Front national reste très méfiant à l’égard des journalistes. Mais quelque chose d’assez paradoxal s’est installé ces dernières années : tout en écartant certains médias qu’il juge trop critiques, le FN tente d’en instrumentaliser d’autres pour parfaire sa stratégie de « normalisation ». Il tolère très bien les chaînes d’information en continu où on lui tend le micro avec souvent moins de contradictions, comme BFMTV, où Florian Philippot est un invité permanent. Mais on l’a vu décliner des invitations sur ces même chaînes lorsque des journalistes auteurs d’enquêtes sur ses affaires étaient aussi invités en plateau, redoutant sans doute des questions plus précises ou incisives, et des relances… Cette méfiance est aussi vraie localement où les relations avec la presse sont tumultueuses. Dans plusieurs de ses villes, le parti tente de se passer de la presse locale, en développant à grands renforts de moyens son journal municipal ou en créant des blogs et pages facebook. C’est un moyen de contourner l’information pour distiller directement la sienne.

Un glissement sémantique s’est opéré dans la bouche de certains journalistes : le « marinisme » a remplacé le « lepénisme », Marine Le Pen est devenue « Marine » et le « Front national » le « Front »

Comment expliques-tu que la dédiabolisation, outil de communication, ait marché à plein ? Paresse des journalistes ? Lassitude du combat anti-FN ?

La stratégie de « normalisation » menée pendant de longues années par Marine Le Pen a été terriblement efficace : sans modifier les grands axes du programme du parti, elle est parvenue à laisser s’installer l’idée qu’un « nouveau FN » était né. Cette idée a infusé, pas seulement auprès des électeurs, mais aussi auprès d’une partie des médias. À partir des cantonales de 2011 – les premières élections du FN présidé par Marine Le Pen – un glissement sémantique s’est opéré dans la bouche de certains journalistes : le « marinisme » a remplacé le « lepénisme », Marine Le Pen est devenue « Marine » et le « Front national » le « Front », et certains ont repris à leur compte le slogan de campagne du FN, « la vague bleu marine ». On a aussi vu Marine Le Pen devenir la “bonne cliente” des médias, y compris de la presse people ou féminine. Les raisons de ce revirement sont multiples : la couverture du FN assurée parfois par des journalistes non spécialistes, un manque de temps pour travailler, peut-être la facilité et une certaine paresse parfois. De manière plus générale, une partie des médias traitent le parti dans un mouvement de balancier alternant entre « dédiabolisation » et re-diabolisation quand il faudrait revenir à un traitement dépassionné et plus factuel.

Il y a un monde entre le traitement du FN par la presse écrite et par la télévision. Certains des premiers enquêtent, les second se taisent (sauf quand, comme dans ton cas, la presse écrite est derrière une enquête Télé). Explications ?

De fait, les sujets d’enquêtes sur le Front national à la télévision ont été réalisés soient par des émissions qui ont du temps pour travailler, soient en externe par des spécialistes du sujet – je pense notamment à Envoyé Spécial et Complément d’enquête sur France 2. Là encore, cela me semble lié au mode de production de l’information qui domine à la télévision, avec des contraintes de temps et de format importantes. Mais aussi au fait que les sujets sur le FN sont réalisés par des journalistes qui ne sont pas, la plupart du temps, spécialistes de ce parti et n’en ont pas une connaissance en profondeur. Et cela s’explique enfin par le fonctionnement moutonnier d’une partie des médias.

La note circonstanciée du service central des Renseignements Généraux adressée au ministère de l’Intérieur en 1993, où l’on apprend notamment qu’il arrive à Frédéric Chatillon de se signaler en faisant le salut hitlérien. Document Turchi/Destal, creative common

Le FN s’annonçait comme professionnel, doté enfin de cadres diplômés, des bac +7, des énarques, un ancien de l’IFOP. Vu de loin, il semblerait que le professionnalisme promis, notamment sur le plan com, n’est pas encore là. Je me trompe ?

Le Front national a fait beaucoup d’efforts de professionnalisation ces dernières années, notamment à travers une sélection un peu plus rigoureuse des candidats et l’organisation de « Campus bleu marine ». Mais il a tendance à confondre formation et endoctrinement. Ces « Campus bleu marine » sont davantage axées sur ce qu’il faut dire et pas dire (et surtout comment le dire), en un mot sur des éléments de langage et la communication, plutôt que sur une formation réelle. Par ailleurs, l’amateurisme domine encore dans le parti : dans certaines villes frontistes la gestion est laborieuse et le turn-over au sein de la majorité important (rappelons qu’environ 28 % des conseillers municipaux frontistes élus en 2014 ont démissionné selon un décompte de l’AFP réalisé en septembre dernier) ; pendant la campagne, la prestation de Marine Le Pen au débat d’entre-deux-tours et le manque de lisibilité de la stratégie ont laissé apparaître un déficit de professionnalisation évident. Cela tient aussi au fait que le FN a encore du mal à débaucher des figures de premier plan. Si des militants et cadres intermédiaires d’autres partis l’ont rejoint ces dernières années, il n’a pas été en mesure de faire des venir des cadres ou élus majeurs d’autres partis, notamment en provenance de la droite.

La fachosphère, et la stratégie des réseaux sociaux prêtée au FN, sont-ils si importants pour sa conquête du pouvoir ? Constituent-ils, réellement, une force de frappe pour le parti ? Quand MLP incite ses partisans à prendre d’assaut les Réseaux sociaux, est-ce par pure démagogie ou poursuite-elle réellement un but ?

Pour un parti qui veut se normaliser et donner une image adoucie, c’est important. Le Front national a compris, avant les autres partis, la force de frappe que représentent Internet et les réseaux sociaux. On l’a souvent dit, le FN est le premier parti à avoir créé son site internet. Le web est pour lui un moyen de “réinformer” comme le dit l’extrême droite et de communiquer directement avec les électeurs. Les militants frontistes sont particulièrement actifs sur Facebook, dont la sociologie des membres est plus proche de celle de l’électorat frontiste que d’autres réseaux comme Twitter. Quelques bémols tout de même : le réseau social lespatriotes.net, lancé en 2014, a par exemple été un échec.

L’autre atout d’Internet pour le FN est la possibilité de distiller un double discours comme l’a montré le chercheur Julien Boyadjian dans ses travaux. D’un côté il peut poursuivre sa « normalisation », avec des messages lisses, informatifs et cadrés postés sur tous les comptes officiels du parti, et de l’autre une parole radicalisée et plus idéologique de la part de sympathisants et militants. Cette externalisation permet à Marine Le Pen de jouer sur les deux tableaux sans mettre en péril sa stratégie de « dédiabolisation ».

Attestation d’un ancien membre du GUD datée du 30 janvier 2014, relatant la « haine maladive des juifs » de Frédéric Chatillon, ancien leader de cette organisation, devenu conseiller officieux de Marine Le Pen et prestataire du FN, et les soirées du groupe. Document Turchi/Destal, creative common

Que retenir du fait que Philippe Vardon (ex-Bloc Identitaire) soit responsable des stages Réseaux Sociaux des cadres du FN, et la société de Frédéric Chatillon (ex-GUD), en partie à la pointe de la stratégie numérique ?

Ces deux exemples disent beaucoup de l’impossibilité de Marine Le Pen de se passer du “savoir-faire” d’éléments très radicaux en termes d’agit-prop ou de communication. Le FN a du mal à recruter à l’extérieur de l’extrême droite des cadres compétents et efficaces en la matière. Les identitaires constituent un vivier de cadres important pour le parti. Quant à la présence importante de la “GUD connection” (ce cercle d’anciens militants radicaux du Groupe Union Défense (GUD) fédérés autour de Frédéric Chatillon et reconvertis en chefs d’entreprises travaillant pour le FN), cela reflète le grand paradoxe de Marine Le Pen. Elle a consacré beaucoup d’énergie à purger le parti de ses éléments les plus radicaux, jusqu’à évincer son père lui-même, mais elle a conservé dans le même temps, dans son premier cercle, une frange radicale, accusée d’antisémitisme. Pendant des années, ces anciens gudards pouvaient travailler avec la patronne, mais ils ne devaient pas être membre du parti – ni visibles d’ailleurs. La situation a changé en 2015, avec l’affaire du financement des campagnes frontistes de 2012, dans laquelle plusieurs membres de cette “GUD connection” sont mis en examen. Plutôt que de les planquer, Marine Le Pen a choisi de les assumer, et de faire front commun dans cette enquête judiciaire. Ainsi, Axel Loustau, déjà trésorier du microparti Jeanne, a été investi troisième de la liste FN des Hauts-de-Seine aux régionales en décembre 2015, puis élu. Il s’est aussi vu confier les rênes de la cellule financière de la campagne. Quant à Frédéric Chatillon, il a été embauché dans la campagne présidentielle de Marine Le Pen comme coordinateur print et web. Loin d’être un simple prestataire de services comme le répète les dirigeants du FN, il joue les conseillers officieux, accompagnant Marine Le Pen dans des visites à l’étranger, mais il fait aussi figure de “banquier” du parti, avançant de l’argent via des crédits fournisseurs, prospectant pour trouver des prêts. Cette “GUD connection” reste, pour beaucoup de frontistes et d’observateurs, la grande énigme de Marine Le Pen.


Lire la série de tous les entretiens sur les relations Journalistes et FN.


Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.