BloggyMania

Elections américaines 04 : et le Net dans tout ça ?

Par David Dufresne, 5 novembre 2004 | 12214 Lectures

EN CAMPAGNE

30 septembre 2004, à Miami. John Kerry se lance dans son premier face à face télévisé avec George Bush. Le temps de parole est compté, tout est minuté, chronométré. Sur les pupitres des candidats, il y a ces petites loupiotes, verte, jaune, rouge, comme de mini-alertes anti-terroristes, pour mieux les presser ; alors Kerry trouve la parade. Il renvoie les télé-électeurs vers son site. « Allez sur johnkerry.comet vous en saurez plus »

Une semaine plus tard, à St Louis, Missouri. Deuxième débat Bush/Kerry. Au détour d’une phrase, une petite faute de syntaxe de George Bush, qui en dit long sur le rôle d’Internet dans la campagne US 2004 : « j’ai entendu parler des rumeurs sur les internets (sic) selon lesquelles nous allons rétablir la conscription. Nous n’allons pas rétablir la conscription, point final »

Point final, point com.

En 2004, le Net semble avoir pesé comme jamais dans les élections américaines. A l’origine de cette lame de fond, un homme, Howard Dean. Il faut remonter à mars 2003. Conseillé par son directeur de campagne Joe Trippi1, qui aura cette phrase « il existe un seul médium qui permet à deux millions d’Américains de donner le même jour 100 dollars à une campagne s’ils le décident et ce médium, c’est Internet », Howard Dean va surfer sur l’engouement des blogs. Le succès sera soudain. Dean va lever 7 millions de dollars en quelques semaines. SMS, blogs, emails, Howard Dean cartonne. Et se fait connaître du plus grand nombre en quelques semaines. Joe Trippi assure avoir fait se rencontrer, via le site MeetUp.com, plus 170 000 américains autour du nom de son candidat. En vain. Les démocrates vont lui préférer John Kerry. On connaît la suite...

Qu’importe, le pli est pris, le net est partout : Bush/Kerry, le duel sera aussi en ligne.

Chaque candidat se doit de posséder son site officiel2. Son carnet de campagne électronique. Chacun de leur spot renvoie désormais vers leur blog. L’entourage de Kerry multiplie les noms de domaine. Les Catholiques se détournent de lui ? Il lance : Shares Our Values. Du côté de Bush, on se vante de posséder six millions d’adresses mails de partisans.

Derrière les sites officiels, il y a surtout les boites à outils virtuelles, qui offrent la panoplie électronique du parfait petit militant de base, comme GopTeamLader où le lecteur est invité à s’inscrire en ligne pour colporter, disséminer les messages, les tracts téléchargés, ou à se rendre à la réunion du quartier organisé en ligne3. C’est là l’une des révolutions du Net cette année et, à ce jeu, les Républicains sont probablement les plus forts. La raison ? Persuadés que les médias traditionnels sont aux mains des Démocrates, ils ont appris à développer leurs propres médias : show radios, télés du câble, bulletins locaux, jusqu’à Fox News.

A l’été 2004, c’est l’effervescence. Partout, des sites se créent. Des pour Bush4, des contre-Bush, des je ne sais pas Bush, des anti-pour John kerry, des qui voient des communistes partout, ce sont les joies du Net, ça fuse de toute part. Au coeur de la fournaise : le mouvement Move On5. Deux millions de membres, un paquet de dollars récoltés, MoveOn va multiplier les spots anti-Bush à la télévision américaine et réussir à fédérer les déçus de la politique. Le mouvement organisera également des porte sa porte afin d’inciter les citoyens à s’inscrire sur les listes électorales. Il sera également derrière la tournée de Bruce Springsteen. A la fois centralisé (les deux fondateurs de Move On sont au commande) et décentralisé (les membres étaient ainsi invités à voter pour leur spot préféré avant diffusion télé ; bilans fréquents et publics des impacts des actions ; usage intensif des newsletters ).

Parodies, sites de jeux6, blogs contre blogs, électrons contre électrons, les Démocrates comme les Républicains cèdent à la branchitude et invitent alors quelques unes des signatures les plus célèbres de la blogosphère lors de leur convention respective7. L’opération de séduction fleure le show-biz, la récup’ très marketing, mais on y est : le web est entré dans la politique. Un blog républicain comme Instapunditva accueillir jusqu’à 200 000 visiteurs par jour.

Dés lors, il va tout infiltrer. Jusqu’à l’esthétique de certains spots publicitaires de l’équipe Bush et jusqu’à la télévision américaine. Il y aura l’affaire fumeuse de la bosse de Bush lors de son 1er débat que des dizaines d’internautes vont interpréter, sans preuve, comme un récepteur pour oreillette. Et il y aura l’affaire fameuse des mémos militaires. Nous sommes en septembre. CBS croit détenir la preuve que Bush le belliqueux aurait bénéficié d’un traitement de faveur lors de la guerre du Vietnam.Le présentateur Dan Rather, le journaliste qui a entre autre sorti les tortures américaines en Irak, s’est fait des ennemis à la Maison Blanche, et ailleurs. Le 8 septembre, il sort les mémos militaires. Quatre heures après, un dénommé Buckhead dénonce la supercherie. Un problème de typographie, dit-il. Buckhead a raison. Des bloggers vont même exhumer des machines à écrire de leur garage afin de prouver que les caractères utilisés dans les mémos ne correspondent pas avec l’époque où ceux-ci sont supposés avoir été rédigés. Il s’agit, au mieux, de reconstitution. Dan Rather sera contraint à présenter ses excuses. Et tant pis si on apprendra plus tard que l’homme par qui le scandale est arrivé, le dénommé Buckhead, n’est pas un inconnu mais un avocat réputé et républicain venu d’Atlanta, déjà très actif dans l’affaire Clinton/Lewinsky... en 1998.

2 NOVEMBRE, AU SOIR

Au fil des heures, le web transmet tout et n’importe quoi. Le web transpire. Le web est en transe. Ainsi, sur BoingBoing, on peut trouver la photo d’une machine à voter en panne ; photo prise en Californie par l’un des contributeurs du site. Partout, de blogs en blogs, les rumeurscourent. Il y a les sondages, les témoignages, les réparties, les réponses, un ping-pong quasi mondial, qui vaut bien les mines tour à tour effondrées ou joyeuses des présentateurs CNN ou FoxNews. Le Net écrit au présent une histoire en cours, la littérature change, les élections deviennent un feuilleton écrit à des millions de mains ; et nons plus à quelques dizaines de voix. Entre pot-pourri et pot commun, les blogs soufflent un vent nouveau. Les récits de fraudes’accumulent, les cas avérés, rapportés, supposés. Un nouveau style surgit, ici et là. Plus abrupt que dans les médias établis. Moins engoncé que sur la plupart des télés. Moins autorisé. Des millions d’experts s’improvisent, tuant par la même, et par le nombre, la notion même d’expertise. Dès le lendemain, Le Monde publie un article sur la « folle nuit des bloggeurs ». Libération réplique le lendemain, accusant les « sondages sortis des urnes [d’avoir] trompé les blogs » et, par conséquent, les Blogs d’avoir trompé l’Amérique8... Et pourtant, pas si simple, si de nombreux blogs ont en effet relayé des chiffres erronés ; d’autres, très nombreux, les démentaient dans le même temps et dans un même élan.

ET APRES...

On en est là. Info partisane, partiale, partielle, info pertinente. La nuit du 2 novembre 2004 n’aura pas été si noire. Ce soir là, ceux qui en doutaient devaient s’incliner : le Net, boite à magie (noire), boite à dangers, à délices, centrifugeuse de nos vies éclatées/électronisées, avait marqué un nouveau point.

1Futur auteur de « The Revolution Will Not Be Televised : Democracy, The Internet, And The Overthrow Of Everything” , Joe Trippi est également interviewé ici.

2johnkerry.com et georgewbush.com/

3L’équipe Bush revendique 30 000 rencontres/Barbecue Parties.

4Sur www.blogsforbush.com/, on verra des centaines de blogs favorables au texan.

5MoveOn = passer à autre chose. L’origine du mouvement remonte à en 98, en plein affaire Lewinsky. Déjà le Net..

735 bloggers invités aux convention Républiciane (fin août, N.Y., 10 à 20 blogueurs) et Démocrate (fin juillet, boston, 30 blogueurs). Chiffre à ramener aux... 15000 accréditations journalistes.

8Curieusement, nulle trace dudit article sur le site... de Libération.

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Messages

  • Bravo pour le résumé de la situation même si je vous trouve optimiste voire angélique sur ce coup... En effet, la question qui se pose à nous aujourd’hui est celle du : pourquoi ça a raté ? Pourquoi les élections ont été gagnées par Bush ? En quoi le Net a failli (parmi d’autres facteurs, cela va sans dire) ?

  • La frustration est forte chez les anti-Bush (et on les comprend). On voit donc aussi fleurir de nombreux sites dénoncant des piratages ou des fraudes, certains croient que les élections ont été (encore me direz-vous) bidouillées. Info ou intox ? Affaire à suivre sans doute dans la blogosphère et davduf va probalement enquêter, non ?

    CommonDreams.org Evidence Mounts That The Vote Was Hacked by Thom Hartmann http://www.commondreams.org/headlin...

    A ne pas manquer aussi : This Country of Last Location cannot be displayed http://allaboutgeorge.com/

    Voir en ligne : Elections US : la paix a perdu (humains-associes.org)

    • Il n’y a pas que les anti-Bush qui se posent des questions...

      Cf. cet article du Monde, Mais où sont passés les votes démocrates de Floride ? :

      « Comment 29 comtés de Floride à majorité démocrate ont-ils pu voter soudainement pour le président Bush ? Pourquoi a-t-on fermé au public le bâtiment où se déroulait le décompte dans le comté de Warren, dans l’Ohio ? Une semaine après l’élection présidentielle, les témoignages d’anomalies s’accumulent aux Etats-Unis. Jusqu’ici, les récits apparaissaient surtout comme le fait de militants de gauche n’ayant pas réussi à admettre la défaite de John Kerry. Mais trois parlementaires démocrates ont versé leurs pièces au dossier en réclamant une enquête officielle sur « l’efficacité des machines à voter et des nouvelles technologies » employées pendant les élections 2004. »

      Voir en ligne : Mais où sont passés les votes démocrates de Floride ?

    • Le Web se pose des questions... y a-t-il eu des fraudes ? (revue de Web : BUSH II : Fraudes et piratages ?)

      Même la correspondante du Monde (Corine Clesnes) évoque ce questionnement de la blogosphère et des e-démocrates sur son blog : « Vous avez dit Bizarre » ?

      Mieux vaut rester prudent, affaire à suivre, donc…
      Natacha

      Voir en ligne : H.A

    • Bonjour Natacha,

      Comme tu le sais, pas question d’entrer ici dans une quelconque vision « conspirationniste » des choses. Le genre XFiles, merci bien.

      A ce sujet, il est néanmoins interessant de lire un article de Libé intitulé « Les fraudes électorales se dégonflent aux Etats-Unis / Les experts démentent les rumeurs sur la réélection « volée » de Bush. »

      Le passage phare est, me semble-t-il, celui ci :

      « Dix jours après l’une des élections les plus contestées de l’histoire américaine, les experts rejettent désormais les théories qui concluraient à un éventuel complot pour réélire George W. Bush. Dans un rapport préliminaire qui vient d’être publié, le Voting Technology Project, un groupe d’études formé par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et le California Institute of Technology, assure qu’« il n’existe aucune preuve d’une fraude à grande échelle ». « Aujourd’hui, explique Stephen Ansolabehere, un professeur de sciences politiques du MIT qui a participé à l’étude, on peut dire clairement que personne n’a tenté d’altérer le résultat de manière significative. » »

      Le cocasse est, ici, que les « experts » convoqués reconnaissent qu’il y a eu fraude mais, aussitot, c’est pour les minimiser...

      Personne, ici, n’a bien sûr pensé que les 3,5 millions de voix en faveur de Bush ont été dues à des bourrages des urnes. Mais un vote est un vote et la fraude n’est pas une question de quantité mais de principe.

      Donc, cherchons encore...

    • Bonjour et merci Davduf pour ce complément d’info.

      Of course, le conspirationnisme est à proscrire (non, les Extra-terrestres n’aident pas Dobeliou !). Même, sur le blog de la correspondante du Monde (Corine Clesnes), il y avait aussi un questionnement sur les fraudes, et puis, il y a eu des sondages sortie des urnes qui ont troublé le jeu (tout comme Clesnes, Pascal Riché de Libé en touche deux mots sur son blog.

      Cela dit, il y a une méfiance aux Etats-Unis que l’on peut comprendre vis-à-vis du système de vote électronique, d’autant que sa fragilité avait été décriée en amont (normal l’ordinateur central était un PC et tournait sous W... ;-).

      Je suis tout à fait d’accord, il n’est pas sérieux d’imaginer que les fraudes (éventuelles) auraient détourné 3,4 millions de votes de Kerry vers Dobeliou ! Dobeliou est majoritaire point. S’il y a détournement avéré, c’est peut-être celui de l’opinion publique qui croit à certain nombre de contrevérités propagées par l’administration de Dobeliou (je pense au lien entre Saddam Hussein et les attentats du 11 septembre, par exemple). Tout le monde est d’accord là-dessus, je crois.

      Je suis encore d’accord, pour dire que c’est aussi une question de principe. Il faut que toutes les voix soient prises en compte, et que chacun puisse voter librement. À ce sujet, voir un article de Donna Britt paru dans The Washington Post (Worst Voter Error Is Apathy toward Irregularities).

      Ce questionnement sur l’élection Présidentielles est l’expression d’un malaise profond des citoyens vis-à-vis des politiciens et des médias.

      NB : Malgré tout, aujourd’hui les malheureux électeurs de Kerry nous disent « Sorry Everybody ».

  • A propos de la bosse de Bush, un détail qui n’a peut-être plus d’importance, une simple rumeur de la campagne sur le Net (dixit la grande presse : Le Monde, Libé, etc.)... mais voilà un rebondissement, un expert (Nasa) avait une autre opinion. Et qui en a parlé avant l’élection ? Personne ! Alors délire du délire ? Natacha

    « Le NY Times et le LA Times savaient déjà que Bush allait gagner alors ils ont mis la pédale douce et ont tué l’enquête sur la bosse dans le dos de Bush (et son mensonge à ce propos) »

    NY TIMES KILLED STORY ON BUSH BULGE ; POST AND LA TIMES RAN FROM IT [Fairness and accuracy in reporting FAIR 05.11.04] Five days before the presidential election, the New York Times killed a story about the mysterious object George W. Bush wore on his back during the presidential debates, journalist Dave Lindorff reveals in an exclusive report on this week’s Counter Spin, FAIR’s weekly radio show. The spiked story included photographic and scientific evidence that would have contradicted Bush’s claim that the bulge on his back was just a matter of poor tailoring.

    "The New York Times assigned three editors to this story and had it scheduled to run five days before the election, which would have raised questions about the president’s integrity,« said Lindorff. »But it was killed by top editors at the Times ; clearly they were chickening out of taking this on before the election." http://www.fair.org/press-releases/...

  • Tu oublies le trompage d’url factcheck.com vs .org de Cheney lors du débat vice-présidentiel

    Voir en ligne : http://www.someb

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