« Maintien de l’ordre : l’enquête »

Emeutes 2005 : de la course-poursuite à la reconquete du territoire

Par David Dufresne, 23 mars 2009 | 13477 Lectures

La stratégie d’évitement

Dans ces premiers soirs, ces premieres nuits, entre fin octobre et début novembre, que faire ? Les forces de l’ordre ont deux options : soit contenir les assauts par leur seule présence, soit aller à l’affrontement. Pour l’heure, c’est plutôt la retenue qui prédomine. La gestion de l’ordre est alors à double-face. Elle est forte en termes d’image (Nicolas Sarkozy en ministre déterminé), plus contenu sur le terrain et dans les ordres passés. « Nous devions chercher la dissuasion, explique le patron des CRS, pas forcément le contact. On devait éviter toute barricade, tout attroupement. »30 Emeutiers et forces mobiles se livrent alors à un curieux ballet. Où chacun cherche l’autre, sans aller vraiment jusqu’à la confrontation. Où tout le monde s’adapte : les émeutiers aux policiers, les policiers aux émeutiers. « Ce n’est pas un affrontement pour nous, dans le sens où il n’y a pas de revendication précise. Ce n’est pas non plus une démonstration de rue classique. C’est une démarche très individualiste, on jette chacun sa pierre et on regarde. D’une certaine façon, cet individualisme renvoie à notre société, non ? » demande Pierre Marchand-Lacour31. Un Marchand-Lacour plutôt en désaccord avec l’idée de CRS qui auraient opté pour la stratégie d’évitement. Petite leçon de tactique policière sous forme d’intelligence des mouvements de foule : « Dire que les CRS ne veulent pas d’affrontement, qu’ils n’interviennent pas, c’est faux. La réalité est plus complexe. Notre réponse doit être précise, objective. Nous devons savoir si l’intervention ne va pas aggraver la situation. L’ordre public, ce n’est pas une urgence. La riposte doit être proportionnelle à l’incident de départ. Il existe toute une série de tactiques et de techniques qui nous permettent de canaliser une foule, différents niveaux d’interventions, de même qu’il y a différents niveaux de protection du personnel : le CRS en patrouille n’est pas forcément le robocop avec des moyens lourds. Tout a son dosage. L’intervention a lieu, mais pas forcément dans les conditions attendues par les médias ou par le public. Le fait, parfois, de ne pas intervenir est quand même une forme d’intervention. »32

Défaite au stade de France

Pendant ce temps, la détermination des émeutiers s’amplifie3. La carte des événements est impressionnante de régularité. Les premiers jours, on assiste à une forme de contagion concentrique. D’abord Clichy-sous-Bois, puis Monfermeil, puis Bondy, Aulnay, etc. De proche en proche, d’amis en copains de collèges, de joueurs de foot en voisins, d’Est en Ouest. Certains jeunes viendront prêter main forte sans qu’il n’y ait incidents dans leur commune. Puis les médias feront caisse de résonance. Entre temps, les responsables de la police ont perdu un match. Littéralement. Cela se déroule à Saint-Denis, le 2 novembre 2005, au Stade de France, six jours après le début des événements. Huit cents policiers dont certains commissaires sont réquisitionnés pour le match à risques Lille-Manchester. Ce soir là, la région parisienne va connaître son pic de violences. L’affaire est restée confidentielle. Elle est d’envergure. Un policier du département parle d’erreur de projection de la part de la police nationale : « Ça fait un moment qu’on dit que c’est un problème, ces forces de police concentrées pour les matchs… Mais ils pensent que les émeutes vont commencer tard, sauf que, en hiver, la nuit tombe tôt, donc ça va commencer très tôt, vers 18 h 30. »33 Et le match, lui, va finir tard, vers 22h30. Entre temps, les émeutes basculent et changent d’échelle. C’est à cet instant précis qu’elles sortent, aussi, du « schéma classique », quasi routinier. Les émeutes ne seront plus locales, mais départementales, bientôt régionales et, enfin, nationales. Un moment pivot dans la chronologie, comme à Aulnay-sous-Bois. Une antenne de police est attaquée. Une concession Renault part en flammes, le monde entier verra ces images. Et une équipe de France Télévisions filme son propre naufrage : sa voiture attaquée puis incendiée sous ses yeux et son objectif. Des policiers se souviennent : « Le mercredi soir, on voit tout s’écrouler... » « Le Mercredi soir, c’était un enfer pour moi, pour nous. Parce qu’ils nous font des attaques frontales comme on en a très rarement ici. Ce soir-là, ils nous font simultanément sept ou huit points. Ils nous font Renault, ils nous font les sapeurs pompiers. Ils nous prennent dans tous les sens et on a du mal à répondre à la demande. »34 Ce mercredi soir, mercredi noir, « dans une telle situation, même Napoléon ne s’en serait pas sorti… »35 . A Aulnay-sous-Bois, avant le match, on compte une centaine de policiers. Le double, après le coup de sifflet final. Un élu local : « Toute la journée, on essaie d’obtenir des forces supplémentaires... en plus, par des canaux, principalement associatifs, on apprend que ce sera pire le mercredi et qu’ils viseront des symboles municipaux... On n’obtiendra rien... On dit que ce n’est pas suffisant mais c’est le PC de Bobigny qui décide... »36

Maintien de l’Ordre - l’enquête
Parution : 17 octobre 2007. Hachette Litterature.

Ces faits ne sont pas là de simples remarques corporatistes. Encore moins des aveux d’impuissance déguisés. Le procureur de la République lui-même parle spontanément de cet événement occulté : « On ne peut s’empêcher de faire la liaison entre les épisodes de violences urbaines et la tenue de ce match au stade de France qui mobilisait la présence de très nombreux policiers. C’est acquis. »37 Dans une lettre célèbre, mais qui aurait dû rester confidentielle, adressée à la Direction générale de la police nationale, le Préfet de Seine Saint-Denis évoquera onze mois plus tard la question comme l’un des problèmes majeurs auxquels ses services doivent faire face.38

Invité sur la chaîne d’information en continu iTélé, Nicolas Sarkozy livrera, lui, sa version des faits le lendemain. Ses services ont inspecté les studios de la chaîne de fond en comble, avec détecteurs de métaux et présence policière. Le ministre de l’Intérieur a les traits tirés, il semble las, aux aguets, terriblement anxieux. L’émission est enregistrée. La vision des faits par le ministre de l’Intérieur ne concorde absolument pas avec le ressenti des hommes de terrain. Son hôte, un ami de longue date, Jacques Chancel, commence par lui demander de commenter la nuit du 2 au 3 novembre. Nicolas Sarkozy souffle : « Ce à quoi nous avons assisté dans le département de la Seine-Saint-Denis cette nuit, n’avait rien de spontané, était parfaitement organisé. Nous sommes en train de rechercher par qui et comment ». Il ne fallait pourtant pas chercher bien loin : c’est plutôt la parfaite désorganisation de la police qui était là, en partie, en cause. Un mois plus tard, dans la relative et amicale discrétion d’un congrès syndical de police, qui se tiendra à La Baule, Nicolas Sarkozy avouera à demi-mot que la police était, dans un premier temps du moins, déroutée face à de tels événements : « En réponse à certaines de vos interrogations, je peux vous dire que ces évènements nous ont conduits à renforcer et adapter les matériels et les tenues. J’en veux comme exemple l’acquisition des près de 460 Flash-Ball, 5 500 casques de maintien de l’ordre pare-coups, 875 casques pare-balles, 6 700 bliniz39, 2 785 dispositifs manuels de protection, plus de 2 800 grenades lacrymogènes. »40 Car c’est ainsi, chaque grande période de trouble engendre des évolutions internes à la police. Parfois même, des changements de doctrines, d’orientations, de stratégies globales. Par petites touches, ou brutalement. C’est selon. Le maintien de l’ordre, c’est aussi et encore bien cela : une affaire de mémoire.

30Christian Lambert, Directeur central des CRS, entretien avec l’auteur.

31Pierre Marchand-Lacour, chef de l’inspection technique à la direction centrale des CRS, commissaire principal, entretien avec l’auteur.

32Pierre Marchand-Lacour, ibid.

33Cf. chapitre V.

34Témoignage policier anonyme in « Enquêtes sur les violences urbaines, Comprendre les émeutes de novembre 2005, L’exemple d’Aulnay-sous-Bois » de V. Cicchelli, O. Galland, J. de Maillard, S. Misset pour le Centre d’Analyse Stratégique, Novembre 2006.

35Témoignage anonyme in « Enquêtes sur les violences urbaines, Comprendre les émeutes de novembre 2005, L’exemple d’Aulnay-sous-Bois », ibid.

36Témoignage du commissaire en charge du district d’Aulnay-sous-Bois in « Enquêtes sur les violences urbaines, Comprendre les émeutes de novembre 2005, ibid..

37François Molins, Procureur de la République de Bobigny, entretien avec l’auteur.

38« Stade de France, équipement qui mobilise vingt cinq à trente soirées par an un nombre considérable d’effectifs, lesquels, au regard des récupérations, ne sont pas disponibles sur la voie publique » in lettre du Préfet Jean-François Cordet, septembre 2006.

39Projectiles ressemblant à des galettes.

40Intervention de Nicolas Sarkozy, Ministre d’Etat, Ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire, Quatrième congrès du Syndicat National des Officiers de Police, La Baule, 7 décembre 2005.

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