Séance d’écoute musicale

Du collage dans la musique [manuel technique de survie]

Par Vieux Thorax, 16 juin 2007 | 52169 Lectures


Quelques albums où le collage est à la fois dans le contenu et dans le contenant :

Coldcut : Let us play (1997)
Coldcut : Let us play (1997)

The Beatles : Sgt Pepper... (1967)
The Beatles : Sgt Pepper... (1967)


2 - Le deejaying : une forme « live » de collage, née avec le hip-hop (années 70 – 80)

On signale souvent dans la littérature sur les musiques actuelles que le musique de la communauté noire (américaine, anglaise et jamaïcaine) à un rôle assez précurseur. C’est le cas avec la culture hip-hop , très inventive et qui va profondément influencer toute la musique populaire jusqu’à aujourd’hui, avec le r’n’b, par exemple…


  • La naissance du dub :

    Ce style musical nait en Jamaïque au cours des années 70, d’opérations de remixage des pistes instrumentales de reggae (versions) qu’on utilise pour les faces B des 45-tours. Soit elles resservent pour une autre version chantée, soit des toasters posent leur voix dessus pour exhorter la foule à danser lors des sound-systems. U Roy est l’un des plus anciens et des plus célèbres. Des producteurs / bricoleurs de génie tels Lee Perry et King Tubby, se mettent alors à utiliser de plus en plus d’effets comme la reverb ou l’écho, et les appliquent à certains instruments isolés (une partie de la batterie, par exemple…). Ils pratiquent aussi le cutting qui consiste à supprimer momentanément certains pistes d’instruments afin de sculpter en creux le son comme on peut le faire dans la pierre. Il en résulte, de versions en versions, une musique différente et nouvelle, qui va contribuer au développement du rap, en Amérique.
King Tubby en studio (D.R.)
King Tubby en studio (D.R.)

Ecoute recommandée de Horace Andy : In the light + In the light dub : un très bon album de reggae, réédité en CD avec à la suite sa version complète en dub.

Même principe avec le groupe punk/reggae londonien Basement 5 : 1965 – 1980 + Basement 5 in dub


  • Hip-hop :

Dans les années 70, la population des quartiers pauvres de New-York n’a que peu de moyens pour se distraire. C’est l’invention des « block parties » où des DJs (disc jockeys ) enchainent des disques, souvent en pleine rue ou sur des toits… Tout une culture se met en place, le hip-hop , une culture de la rue, avec le graffiti, la danse, et la musique, avec le phrasé rap (dont les ancêtres sont les Last Poets, dès 1970) et le deejaying , ou l’art de passer les disques, en partie venu de Jamaïque, et qui remplace l’organisation de vrais concerts, car beaucoup trop chers (importance de Kool Herc, DJ venu de Jamaïque).

Des techniques se développent, comme le scratching ou encore le cutting (ou cut up) , forme de collage permettant de rejouer abondamment certains passages de disques, comme des breaks de batterie, et de mixer dessus des sons venus d’autres disques.

« Ils travaillaient cette musique en temps réel sur des platines disques, de manière à supprimer la structure couplet-refrain-couplet-pont des chansons populaires, et ne conservaient ainsi que des répétitions de cellules percussives complexes… ».
(Modulations p. 121)

En 1979 : sortie du single Rapper’s Delight de Sugarhill Gang, gros succès commercial qui sort le hip-hop de l’underground et éveille l’intérêt des maisons de disques. On retrouve là le même procédé que celui utilisé en Jamaïque avec le toast sur les versions instrumentales…

En 1982 : sortie de The Message de Grandmaster Flash, (sur le même label Sugar Hill), énorme succès aussi mais surtout premier commentaire social du rap, exprimant la frustration urbaine, l’un des plus grands classiques du hip-hop.

Grandmaster Flash (D.R.)
Grandmaster Flash (D.R.)

« Pour ne pas perdre la vue d’ensemble de son travail en mixant, Grandmaster Flash répartit ses disques dans cinq caisses. La première caisse était destinée aux morceaux lents comme Heartbeat, la deuxième à des morceaux assez lents comme Good Times, la troisième à des pièces au tempo moyen comme celles de Kurtis Blow, et la quatrième pour tous les morceaux plus rapides comme le Give it to me de Rick James. La cinquième boite hébergeait toute sorte d’effets spéciaux (en particulier le disque de Kraftwerk Trans Europe Express) qui intervenaient comme break, comme bouche-trous ou comme éléments perturbateurs. A partir de ces cinq caisses, Flash pouvait composer ses morceaux. »
(DJ Cultures / Ulf Poschardt)

-Eclipse puis révolution technologique

A partir de 1982, et du titre Planet rock d’Afrika Bambaataa (référence essentielle dans le hip-hop), le synthé et la boîte à rythme supplantent le scratch et le cut up dans le hip-hop. C’est le cas aussi dans Rock it, tube planétaire d’Herbie Hancock : on est plutôt dans la composition et l’interprétation sur des instruments électroniques (ou par scratching). C’est le règne du tout synthétique, et donc une mise en retrait des collages, durant environ 6 ans.
Par contre, grâce aux boîtes à rythme, la notion de programmation va pouvoir être assimilée, chose bien utile pour la suite, avec l’apparition de nouvelles machines…

A partir de 1988/89, le hip-hop connaît un renouveau, qui correspond dans le temps à une invention technologique majeure, celle du sampler , ou échantillonneur . Grâce à l’informatique, les fabricants d’instruments cherchant à synthétiser au mieux (et donc à imiter) le son des instruments réels, débouchent sur la possibilité d’enregistrer et de rejouer le son d’origine lui-même (notamment parce que les capacités de stockage de données sont de plus en plus grandes…).

Courbe graphique d'un sample sur un logiciel
Courbe graphique d’un sample sur un logiciel

Cela offre toutes les possibilités imaginables de détournement sonore et marque le retour de l’utilisation de courtes séquences musicales ( boucles / loops ), exactement comme dans le deejaying sur les platines vinyle, mais avec des possibilités beaucoup plus variées et précises. Le procédé de montage reste le même qu’avec les bandes magnétiques, mais il suffit de quelques clics pour découper et recoller une séquence, ou pour l’inverser, l’amplifier, etc… Tout cela à l’aide de nombreux logiciels, tels les trackers , ou les studios multipistes numériques (Acid, Cubase…). On parle de MAO (Musique assistée par ordinateur).

Les possibilités de montage sont donc incroyablement facilitées. Mais grâce à l’approche spéciale des DJs envers les disques vinyle, on a également intégré dans la pratique du sampling une nouvelle façon de concevoir du son :

« Le scratch et le cutting étaient des techniques totalement nouvelles appliquées au son. […] Avant, tout le monde se contentait de poser le disque sur la platine et de l’écouter. D’un seul coup, la platine est devenue un instrument de musique à part entière. Le vinyle est devenu une sorte d’archive sonore pratique […]. Des choses comparables ont été tentées par John Cage ou Pierre Schaeffer. Cependant, par définition, ces idées étaient d’avant-garde et n’étaient partagées que par très peu de gens. Ce qu’a réalisé Grandmaster Flash a fait le tour du monde [et les gens comme lui] n’ont pas seulement inventé une nouvelle façon de travailler le son, ils ont aussi inauguré une toute nouvelle attitude conceptuelle envers le son : n’importe quel disque peut être détourné et combiné avec un autre disque. »
[citation complète de Kodwo Eshun dans Modulations, p. 133]

Or c’est exactement la même idée qui est mise en œuvre dans le sampling, mais dans des conditions techniques beaucoup plus faciles.

Ceci dit, les deux techniques ont continué à coexister jusqu’à aujourd’hui. En effet presque tous les groupes de rap ont préféré garder un DJ qui mixe « en vrai » sur des platines vinyle, pour l’aspect spectaculaire « sans filets » de la chose, et par éthique, pour rester le plus proche de l’état d’esprit d’origine du hip-hop. Mais le deejaying se perpétue aussi dans un aspect plus expérimental, le turntablism  :

Turntable solos  : exemple de compilation d’artistes, sur le label Amoebic (1999)
Ecoute recommandée : Slow breathin / L ?K ?O (Tokyo, 1999)
Christian Marclay (USA) : More Encores (ReR, CM1, 1988) :
Ecoute : Jane Birkin & Serge Gainsbourg / Christian Marclay
A signaler aussi : Birdy Nam Nam : quatre DJs hip-hop / electro (voir plus bas, avec la scène française).

Portfolio

  • Howie B : Snatch (1999)
    Howie B : Snatch (1999)
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Messages

  • Bonjour j’ai beaucoup apprécié votre article : Du collage dans la musique. Je voudrais vous demander l’autorisation de le reproduire sur le forum de l’art du collage, en citant bien sur l’auteur et lien vers votre site. Avec mes remerciements pierre jean varet http://www.artducollage.com http://forum.artducollage.com

    • bonjour, désolé de répondre si tard ! c’est possible, oui (à quelques petites conditions sur les sources à citer...) me contacter, ou donner un contact, merci.

  • Un dossier spécial samples est paru dans le N° 221 de KR (Keyboards Recording ; juillet-aout 2007), un mensuel consacré à la technique du « home studio » et à la musique en général (rock, techno, pop...). Sur environ 12 pages, on y trouve toute l’histoire des sampleurs et des échantillons, depuis le début des années 80. C’est bien résumé et plus fiable techniquement que ce qu’on peut trouver dans le document ci-dessus ! Contenus : Au gré des formats : Depuis 1986, où l’intrusion des sampleurs Akai a popularisé l’emploi des sons échantillonnés, les bibliothèques n’ont pas cessé de croitre... (2 p.) Et le son entra en banque : Des 1ers sampleurs de la fin des 70’s aux colossales banques de ce début de 21e siècle, l’échantillonage a révolutionné notre manière de produire un grnad nombre de styles musicaux. Tour d’horizon de 30 ans de sampling. (3 p.) Au coeur du développement : (interviews - 1 p.) Des échantillons sur mesure : Les échantillonneurs prennent de + en + d’importance dans nos home-studios. L’alternative à l’exploitation des banques de samples est la création d’échantillons, une opération abordable. (4 p.) etc... www.keyboardsrecording.fr

    Voir en ligne : www.keyboardsrecording.fr

  • Merci Vieux Thorax pour cette référence au numéro de Keyboards recording que je ne connaissais pas et que je vais essayer de retrouver !

  • Hello ! Bravo pour ce bel exposé. Toutefois, un aspect de la démarche n’a pas été abordé : celui des droits. En effet, la SDRM rechigne fermement a autoriser le pressage de disques faits intégralement de collages. Et pourtant, dans le domaine des arts plastiques, le fait d’associer sur le même support divers éléments découpés/déchirés/« volés » ne semblent poser aucun problème. Je pense que cette situation montre à quel point l’art du collage sonore a du mal à être reconnu. Serait-ce le début d’un combat ?

  • Bonjour et merci. En effet, c’est un problème, cette position de la SDRM. En même temps, ça n’a pas empêché la sortie de nombreux disques connus (DJ Shadow, Fat Boy Slim, etc...). Espérons que tout ça évoluera dans le bon sens. Parallèlement, l y a aussi un autre phénomène : de + en + de choses ne sortent plus en disque mais seulement en téléchargement, et là, la SACEM et la SDRM semblent être « hors-circuit » (pour l’instant en tout cas)...

  • Bonjour Vieux Thorax, très bel article ! Baptiste @ http://www.myspace.com/baptman

  • Heureux d’être tombé sur votre site web. C’est fou que c’est complexe le monde de la musique ! Je trouve cela vraiment enrichissant de découvrir les différences entre toutes ces techniques. Je rencontre ces termes presque au quotidien en écoutant de la musique mais franchement je ne connaissais pas distinguer entre un mashup/ sample et autre. Le terme anglais pour ’collage’, est ce que ce serait ça qu’on appelle un ’mix’ ? Ou est ce que ce serait uniquement un diminutif pour remix ? Christian Pellerin Twitter : Christian Pellerin

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