Séance d’écoute musicale

Du collage dans la musique [manuel technique de survie]

Par Vieux Thorax, 16 juin 2007 | 52171 Lectures

4- Dissémination dans la musique pop

Beck : Odelay. Beck est un musicien américain né en 1970. Adepte du bidouillage et des mélanges peu probables dans des styles aussi variés que le blues, la country, le funk, la bossa ou le rap, il innove à chaque nouvel album. En 1994, il connaît avec la chanson Loser son premier succès mondial. En 1996, il sort Odelay, où l’on retrouve les Dust Brothers (Beastie Boys) à la production. Toujours groovy (dansant), mais plus influencé par le rock des 60’s et incluant de nombreux samples, ce disque confirme son talent (plusieurs tubes : Devils Haircut ; Where it’s at ?  ; ...). Le dos de la pochette est une peinture-collage de son grand-père (Al Hansen), un peintre qui faisait partie du mouvement artistique Fluxus, dans les années 60, en prise directe avec le dadaïsme et le surréalisme…

Ecoute : Jack Ass / Beck. + le sample original par Them (It’s all over now, baby blue)
+ 3 versions alternatives / remix de
Jack Ass ( Buro ; Strange invitation. ..)

Le titre emprunte un sample du groupe Them, (rhythm & blues 60’s anglais) mais l’écoute du maxi en CD avec un remix + 2 versions totalement réarrangées montre que le sample initial n’est qu’un outil au service de la composition, qui existe bien par elle-même, avec son texte et sa mélodie de chant posée sur une harmonie, basée sur 2 accords (une alternance simple de type Mi / La).
http://www.beck.com/ ; http://www.myspace.com/beck

Deux autres exemples intéressants aux Etats-Unis :

Soul Coughing : groupe rock de New York, très influencé par le jazz (Sugar Free Jazz), le hip-hop mais aussi la musique électronique. Musique très originale qui a pour base un groove créé par la basse et la batterie, puis, dessus, de la guitare et surtout des samples, qui donnent une ambiance particulière à chaque chanson. On peut y trouver des extraits des Andrews Sisters, de Howlin’ Wolf ou de Toots and the Maytals. Les paroles sont assez surréalistes, parfois sombres mais avec souvent beaucoup d’humour. Très bon premier album, Ruby Vroom (1994) salué par la critique :
Ecoute : Bus to beelzebub ; Ecoute conseillée : Screenwriter’s blues (très beau)

Tipsy : Groupe de San Francisco. Uh-Oh est leur 2ème album. Le duo est également réputé pour ses remixes, par exemple pour Pulp. Tipsy pratique une musique aux collages les plus inattendus, un xylophone qui côtoie une trompette, accompagnés de sons sortis d’une borne de jeu vidéo ! Résultat surprenant, une musique électronique exotique et farceuse !
Ecoute conseillée : Hey ! http://tipsy.org/ ; http://myspace.com/tipsytheband

Autres exemples, à travers le monde : Cornelius, artiste japonais, très célèbre là-bas.
Album Count five or six (sur Fantasma, 1996) : http://www.xsilence.net/disque-2119.htm
Ou encore les Australiens The Avalanches (Since I letf you, 2000) utilisant des milliers de samples (ce qui leur a posé des problèmes juridiques…).
http://www.lesinrocks.com/DetailArtiste.cfm?iditem=92851&idheading1=2

  • Bastard pop / Mashup / Bootleg :

Le concept s’est forgé ces cinq dernières années. Il s’agit du mélange de deux titres –ou parfois plus... Mais au-delà du mixage, ils peuvent carrément se superposer, cela grâce aux nouvelles possibilités techniques, comme le time-stretching (déjà cité), les alignements automatiques entre deux tempos différents ou encore le fait de pouvoir gommer certaines fréquences de sons, pour effacer les voix d’une chanson, par exemple… Ce style traduit donc une nouvelle avancée technologique : on peut maintenant mixer tout avec n’importe quoi, ce qui était jusqu’alors très complexe (par exemple, le mix de deux samples de tempos et de tonalités différentes).
Article très complet : http://fr.wikipedia.org/wiki/Mashup_%28musique%29
Et pour bien comprendre la différence avec le remix : http://fr.wikipedia.org/wiki/Remix

2 Many DJ’s :
As Heard on Radio Soulwax part 2. Cet album est un mix / collage géant, où s’enchaînent et se superposent des dizaines de titres.
Ecoute : Stooges (No fun) + Salt ‘n Pepa / 2 Many DJ’s

A rapprocher de ce que fait en France DJ Zebra, sur Radio Nova (disques encore difficilement trouvables dans la grande distribution, mais accès facile sur Internet :
http://djzebra.free.fr/

Dans le même esprit, il faut signaler le Grey album , de Danger Mouse (musicien évoqué plus haut) qui est un mélange (ou mashup) de deux disques célèbres : le « White album » des Beatles et le Black album du rappeur Jay-Z. Sorti en 2004, il est immédiatement interdit pour des questions de droits, mais a suscité un vif intérêt.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Danger_Mouse

  • Musique expérimentale :

En marge de la pop, des courants plus expérimentaux continuent à se développer depuis les années 60 (et le krautrock, le minimalisme, etc.) et à interagir avec les musiques plus commerciales…

On peut citer la scène du turntablism (vue plus haut) ou encore, par exemple, John Oswald  :
Ecoute :
Angle / John Oswald, sur l’album Discosphere (1991)

Ce morceau est très fragmenté, mais il a pourtant réussi à conserver un vrai groove dans ce qu’on entrevoit être la source initiale (cuivres funk/soul). Résultat étonnant…

En Angleterre, le batteur-chanteur de This Heat, Charles Hayward, continue dans la voie tracée par son ancien groupe, par exemple sur l’album Tribute to Mark Rothko (1989). Les techniques sonores ont évolué (échantillonnage) mais la filiation avec un groupe de krautrock comme Faust reste bien présente dans l’intention.

Les Invisibles : un exemple de bande originale de film française. Au-delà de l’intrigue romantique un peu convenue, un film qui offre une réflexion intéressante sur les sons, et donne lieu à une BO originale recyclant des dialogues et des sons du film, par Noel Akchoté, une figure de la jeune scène européenne des musiques improvisées.


Et « aujourd’hui en France » ?

Dans l’électro et le rap, mais aussi le rock et la chanson, on retrouve cette utilisation des collages, qui s’est disséminée un petit peu partout. On a déjà cité à propos du trip-hop des groupes comme les Toublemakers et The Cinematic Orchestra

Parmi une scène electro très vaste, on peut citer aussi Sporto Kantes : Act.1 (2000). Duo avec l’ex-bassiste du groupe rock Les Wampas (comme quoi il existe des passerelles entre les styles). Très bon disque electro utilisant beaucoup de samples, assez variés, de reggae, world, rock, sur une base assez groove (comme c’est souvent le cas)…

Et, plus à mi-chemin entre musiques électroniques et hip-hop : Birdy Nam Nam (le nom est un clin d’œil au film 60’s culte The Party de Blake Edwards). Collectif réunissant quatre des plus grands DJ français, champions des compétitions de turntablism. Certains ont déjà joué en groupe, comme Crazy B pour Alliance Ethnik, et DJ Pone avec les Svinkels. Il a fallu un an de travail pour constituer les morceaux de l’album, en utilisant uniquement quatre platines, pour inventer et mélanger rythmes, mélodies et styles musicaux. Réunissant leur goût pour toutes les musiques, hip-hop, mais aussi jazz, musique de films, electro, dub et même rock, ils font preuve d’une inventivité et d’un humour bienvenus dans ce qui aurait pu tourner à la démonstration vaine et creuse. Mais c’est surtout en live que cette équipe donne le meilleur d’elle-même (longue tournée qui s’est conclue par un concert impressionnant aux Transmusicales de Rennes). Voir le DVD bonus. www.birdynamnam.com

Et à propos de Peter Sellers et des références à The Party, on peut citer Kid Chocolat (Suisse !) : Hello Children, the Peter Sellers RMX (Poor Rds, 2004) : des artistes sont invités à remixer l’album entier d’un musicien (avec parfois plusieurs mix d’1 même titre…).
http://www.kidchocolat.ch/

Dans un domaine plus proche de la pop, voir de la chanson française :

Etienne Charry, ex-chanteur du groupe Oui Oui au début des 90’s, avec Michel Gondry, qui deviendra un célèbre réalisateur de clips (Bjork, White Stripes…) et cinéaste (La Science des rêves…) et chez qui on retrouve en images ce même univers à la fois onirique et de tout-bricolage.

36 erreurs  : tout l’album est un immense collage / bricolage de tableaux très variés, 36 plages plus ou moins courtes, dialogues de films, chanteurs invités… La pochette elle-même est un collage bigarré d’emballages de produits commerciaux. On y trouve un hit-parade reconstitué, avec sept chansons courtes, applaudissements et jingles, des thèmes récurrents : N° 3 : Un petit pas pour l’homme, N° 30… Un grand bond pour l’humanité ! L’un des disques rock-pop les plus originaux jamais produits en France (en 1999, sur Tricatel, le label de Bertrand Burgalat).
Ecoute : Sergent crado (référence à Sgt Pepper) ; Opéritif ; La bonne étoile ; Camping-gaz (= 3 titres très courts enchaînés).

Aube radieuse, serpent en flammes (Tricatel, 2001) : Lettre anonyme  : un pur collage de paroles sans musique, très drôle et inventif, dans un esprit très surréaliste (cadavres exquis). Le dernier titre, Grand luminaire est un long collage (12 minutes) sans construction formelle précise, de musiques et de sons plutôt étranges… Même idée que dans le Paul’s boutique des Beastie Boys, mais dans un registre différent.
On peut faire un parallèle entre eux et lui : vastes puzzles humoristiques d’influences diverses, avec clins d’œil aux Beatles (samples de Sgt Pepper et long collage final, qui rappelle également celui d’Abbey Road).

Autres exemples d’utilisation de collages, de-ci de-là :

Ignatus : Cœur de bœuf dans un corps de nouilles (2004). On y trouve de nombreux samples, utilisés de façon très ludique, sur disques comme en concert, où ce chanteur les déclenche par exemple en tapotant les poches de sa veste équipées de capteurs, ou en tapant sur des têtes de marionnettes…

Holden : Groupe pop qui utilise parfois des samples, déclenchés à l’aide d’un clavier, l’utilisation est la même qu’avec un orgue ou un synthétiseur ; cela rajoute simplement plus de possibilités sonores.
Ecoute : La colère / Holden (sur L’Arrière-monde, 1998) boucle dès l’intro, sans doute issue à l’origine d’un accordéon ou d’un orgue à vent…

Depuis quelques années, l’apparition de la pédale d’effet sampler permet à un musicien seul d’enregistrer instantanément une boucle de guitare rythmique, puis de jouer autre chose par dessus, avec le même instrument. Par exemple, la nouvelle pédale d’effet Boss : Loop Station RC-2. Conçue (à la base) pour la guitare, elle permet d’échantillonner et de boucler jusqu’à 16 minutes de son, qu’on peut répartir sur 11 mémoires différentes. C’est beaucoup ! Cette instantanéité du procédé était totalement impensable jusqu’aux années 90, et ce qui nécessitait de grosses machines tient maintenant dans une petite pédale de 10 centimètre.. Cela ouvre donc encore de nouveaux horizons…

Pour les plus connus, Anaïs ou Dominique A l’on popularisé ces derniers temps. Voir la vidéo de Dominique A En solo aux Bouffes du Nord et écouter l’album d’Anaïs : The Cheap show (2005).

Dans la scène rap française assez récente et plutôt underground, on retrouve pas mal d’utilisations assez drôles et originales de samples, plus ou moins fréquentes : chez Saïan Supa Crew, Mr R, Stupeflip, Le Klub des loosers, Rocé… Le rap le plus commercial et le plus conservateur (pas forcément les mêmes) restants globalement moins inventifs, souvent sous forte influence américaine (funk, r’n’b...).

Rodolphe Burger et Olivier Cadiot : Welche (Ici d’ailleurs, 2000)
Une expérience originale menée par un musicien et un écrivain. Il s’agit quasiment d’un travail de collectage sur le terrain, dans une vallée alsacienne où quelques centaines de personnes sont les dernières à parler une langue en voie de disparition, le welche.

Ecoute : C’est dans la vallée ; Tante Elizabeth / Rodolphe Burger et Olivier Cadiot

D’abord une voix + musique jouée dessus. Ensuite (2e titre) une voix + le rythme qui est lui même tiré de l’enregistrement d’un bruit de travail (jardinage ou tache ménagère ?...) + de la guitare… Page Internet du label Ici d’Ailleurs présentant ce disque :
http://www.icidailleurs.com/artistes/burger-cadiot.htm

à écouter aussi : Hôtel Robinson (Dernière Bande, 2002) même principe, appliqué sur l’Ile de Batz, en Bretagne.
Toujours en lien avec le traitement de la parole, apparition du remix politique , « épiphénomène » pour l’instant, mais bien réel : http://fr.wikipedia.org/wiki/Remix_politique

Polémix & La Voix Off : http://blog-art.com/polemixetlavoixoff/
Comme par hasard, ils viennent de la radio (Radio Béton, à Tours) et leur travail à évolué de l’émission radio jusqu’au concert en passant par Internet et le disque (la pochette du CD autoproduit ci-contre est elle-même un collage photographique).

Le WUMP : http://wu-m-p.org/ : projet dans un esprit assez proche, à Paris, mélangeant hip-hop et extraits de discours politiques…

Il faut d’ailleurs rappeler l’importance croissante d’Internet : de nombreux phénomènes musicaux ne sont plus entièrement (voir plus du tout) appréhendables par le seul support du disque (ni du DVD) et cela pose beaucoup de questions, y compris aux discothécaires…

(Des sons et des interviews du Wump, de Polémix et La Voix Off sont disponibles sur davduf.net, note de l’éditeur)

Portfolio

  • Howie B : Snatch (1999)
    Howie B : Snatch (1999)
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Messages

  • Bonjour j’ai beaucoup apprécié votre article : Du collage dans la musique. Je voudrais vous demander l’autorisation de le reproduire sur le forum de l’art du collage, en citant bien sur l’auteur et lien vers votre site. Avec mes remerciements pierre jean varet http://www.artducollage.com http://forum.artducollage.com

    • bonjour, désolé de répondre si tard ! c’est possible, oui (à quelques petites conditions sur les sources à citer...) me contacter, ou donner un contact, merci.

  • Un dossier spécial samples est paru dans le N° 221 de KR (Keyboards Recording ; juillet-aout 2007), un mensuel consacré à la technique du « home studio » et à la musique en général (rock, techno, pop...). Sur environ 12 pages, on y trouve toute l’histoire des sampleurs et des échantillons, depuis le début des années 80. C’est bien résumé et plus fiable techniquement que ce qu’on peut trouver dans le document ci-dessus ! Contenus : Au gré des formats : Depuis 1986, où l’intrusion des sampleurs Akai a popularisé l’emploi des sons échantillonnés, les bibliothèques n’ont pas cessé de croitre... (2 p.) Et le son entra en banque : Des 1ers sampleurs de la fin des 70’s aux colossales banques de ce début de 21e siècle, l’échantillonage a révolutionné notre manière de produire un grnad nombre de styles musicaux. Tour d’horizon de 30 ans de sampling. (3 p.) Au coeur du développement : (interviews - 1 p.) Des échantillons sur mesure : Les échantillonneurs prennent de + en + d’importance dans nos home-studios. L’alternative à l’exploitation des banques de samples est la création d’échantillons, une opération abordable. (4 p.) etc... www.keyboardsrecording.fr

    Voir en ligne : www.keyboardsrecording.fr

  • Merci Vieux Thorax pour cette référence au numéro de Keyboards recording que je ne connaissais pas et que je vais essayer de retrouver !

  • Hello ! Bravo pour ce bel exposé. Toutefois, un aspect de la démarche n’a pas été abordé : celui des droits. En effet, la SDRM rechigne fermement a autoriser le pressage de disques faits intégralement de collages. Et pourtant, dans le domaine des arts plastiques, le fait d’associer sur le même support divers éléments découpés/déchirés/« volés » ne semblent poser aucun problème. Je pense que cette situation montre à quel point l’art du collage sonore a du mal à être reconnu. Serait-ce le début d’un combat ?

  • Bonjour et merci. En effet, c’est un problème, cette position de la SDRM. En même temps, ça n’a pas empêché la sortie de nombreux disques connus (DJ Shadow, Fat Boy Slim, etc...). Espérons que tout ça évoluera dans le bon sens. Parallèlement, l y a aussi un autre phénomène : de + en + de choses ne sortent plus en disque mais seulement en téléchargement, et là, la SACEM et la SDRM semblent être « hors-circuit » (pour l’instant en tout cas)...

  • Bonjour Vieux Thorax, très bel article ! Baptiste @ http://www.myspace.com/baptman

  • Heureux d’être tombé sur votre site web. C’est fou que c’est complexe le monde de la musique ! Je trouve cela vraiment enrichissant de découvrir les différences entre toutes ces techniques. Je rencontre ces termes presque au quotidien en écoutant de la musique mais franchement je ne connaissais pas distinguer entre un mashup/ sample et autre. Le terme anglais pour ’collage’, est ce que ce serait ça qu’on appelle un ’mix’ ? Ou est ce que ce serait uniquement un diminutif pour remix ? Christian Pellerin Twitter : Christian Pellerin

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