Laurent Courau, « Mutations Pop et Crash Culture », the (not) défénitive entretien - Deuxième Partie.

Par David Dufresne, 3 octobre 2004 | 4152 Lectures

Qu’un journal comme Libération accorde deux pages à ton livre, n’est-ce pas exactement ce que Gareth Branwyn1 expose dans ton livre : « Les géants des médias gâchent toujours la fête. C’est leur boulot. Ils sont là pour faire de l’argent et dépouilleront de son contenu - contenu qui aurait pu gêner le status quo - tout ce qui possède un potentiel culturel intéressant pour n’en revendre que l’image. C’est toujours la même histoire. Mais ce que j’essayais de dire dans Jamming the Media, c’est que, grâce aux technologies qui sont devenues accessibles à beaucoup de gens (pas à tous, mais à beaucoup), on peut une fois de plus tout recommencer à zéro. Si d’un côté les géants des médias volent et récupèrent les bonnes idées, de l’autre les zines, les labels et les réalisateurs indépendants, toi et tes amis pouvez utiliser les mêmes ordinateurs, photocopieuses, synthétiseurs, caméras vidéo et samplers qu’eux pour créer vos propres médias. Et oui, si vous faites quelque chose de vraiment bien, ils vont vous contacter et vous proposer pas mal d’argent que vous finirez sans doute par accepter. Et vous vous engraisserez, et la qualité de votre travail s’en ressentira. Mais pendant ce temps, de nouveaux pirates des médias apparaîtront et produiront de nouvelles choses plus fraîches et pas encore gangrenées. »

Pour le moment, on est encore loin de la récupération dont parlait Gareth Branwyn dans cette interview. Annick Rivoire, la journaliste qui a écrit l’article sur Mutations pop et crash culture dans Libération, soutient depuis des années les initiatives hors normes sur le réseau2. On ne va quand même pas s’en plaindre, alors que nous passons notre temps à nous lamenter sur le peu de place qu’accordent les médias de masse aux indépendants !? A côté de ça, c’est sur que le jour où Thierry Ardisson me proposera de lancer une version télévisuelle de la Spirale en seconde partie de soirée sur une grande chaîne hertzienne, on risque de reparler de récupération. Et rien ne dit que je n’accepterai pas... Telle que je vois la chose, la récupération est plus un problème d’intention que de budget de fonctionnement ou de support de diffusion. Pour rester sur cet exemple, pourquoi devrions-nous laisser le monopole d’un outil aussi puissant que la télévision entre les mains d’Endemol et consorts ? On nous annonce toujours plus de chaînes sur le câble et les bouquets numériques. Quelqu’un va finir un jour par comprendre que nos élucubrations peuvent intéresser les téléspectateurs, que tous ces univers regorgent d’images fortes et d’histoires passionnantes. Et s’ils sont vraiment trop idiots pour se rendre à l’évidence, on trouvera d’autres moyens de se faire entendre. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas l’habitude.

Depuis que La Spirale existe, depuis la sortie du livre, tu as dû rencontrer certains lecteurs. Notamment de ceux qui semblent plonger parfois dans certaines trajectoires, et y plonger à fond... Scarifications, vampyre, tatouage, greffe en tous sens, expérimentateur en tous genres et toutes substances. T’est-il arrivé de sentir une gène, un décalage, entre toi, ton travail et ce que certains en font ?

N’étant pas tatoué, ne portant pas de piercing, ne participant pas à des orgies sado-masochistes et ne consommant pas vraiment d’autres drogues que l’alcool et le tabac, je pourrais effectivement me sentir en décalage face à certains de mes lecteurs. Mais ça n’a pas été le cas jusque-là. Il y a une notion de respect qui va bien au-delà de nos différences. D’ailleurs, le lectorat de la Spirale réunit des gens de tous les horizons. De toute manière, qu’est-ce qui empêche un type couvert de tatouages et de scarifications d’être plus conformiste qu’une personne vierge de tout décorum corporel ? Parmi mes rencontres les plus étranges, certains individus ne dépareraient pas dans un conseil d’administration...

Pour ce qui est de l’influence de mon travail et de ce que certains pourraient en faire, je crois encore au libre arbitre et à l’intelligence de mes lecteurs. Il faudrait être totalement stupide pour décider soudainement de modifier son corps ou d’ingurgiter des substances actives à partir de la seule consultation d’un site Internet. Dans une moindre mesure, ça me fait penser aux accusations portées contre Marilyn Manson après la tuerie de Columbine. Oui, l’écoute d’un disque, la lecture d’un roman ou la consultation d’un site peuvent avoir de l’influence, mais est-ce que ça suffit vraiment pour persuader deux adolescents d’acheter des armes pour flinguer leurs professeurs et leurs camarades de classe. Ou dans le cas de la Spirale à se couvrir le corps de tatouages et de scarifications ? Permets-moi d’en douter.

LaSpirale.org, le site

As tu rencontré quelques problèmes juridiques depuis que laspirale.org existe ? On peut imaginer que certains propos concernant le vampyrisme, les scarifications ou les drogues, puissent alerter quelques autorités...

Le rôle de la Spirale n’a jamais été de faire l’apologie du vampyrisme, des modifications corporelles ou de quelconques drogues psychotropes. Il n’est pas non plus question de juger. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre ce qu’il se passe dans les marges et d’appréhender ce qui préfigure en partie la culture de demain. A partir de là, je ne vois pas ce que les autorités pourraient me reprocher. Peut-être même que les renseignements généraux y trouvent un certain intérêt. Après tout, c’est quand même une bonne source d’informations sur l’underground contemporain. Je devrais peut-être leur demander de subventionner mes recherches... Evidemment, certaines personnes préfèreront ne pas entendre parler des sujets traités sur le site. Ca les regarde. Personne ne les oblige à venir sur la Spirale. Qu’ils poursuivent en toute quiétude leur sieste devant TF1, Marianne ou Les Inrockuptibles.

Tout récemment, tu as adressé à certains des plus fidèles lecteurs de laspirage.org un mail qui disait que le site « (...) envisage de tirer sa révérence et de mettre fin à sa présente incarnation. » Il était question d’un « retour vers l’underground le plus virulent en limitant sa consultation par mot de passe pour évacuer tout pigiste précaire et autres parasites des médias francophones (...) Pour vivre heureux, vivons cachés et évacuons les indésirables. » Où en es tu de tes réflexions ?

Il y aura bientôt deux grandes sections dans la Spirale. D’un côté, le site ouvert au public, tel qu’il l’est actuellement, et de l’autre une zone réservée aux membres de l’Ordre très hermétique des mutants digitaux avec un contenu et des fonctions spécifiques. A force de voir les sujets de la Spirale pillés sans vergogne par certains médias et pigistes dûment identifiés, j’ai décidé de protéger une partie du contenu du site et de profiter de l’occasion pour réunir toutes les bonnes volontés autour d’une plate-forme qui nous permettra de conspirer en toute quiétude. Ayant toujours envisagé la Spirale comme un espace ouvert où tout le monde pouvait s’informer, publier et partager des informations, je trouve ça dommage. Tant pis, les abrutis qui se servaient jusque-là sur le site sans jamais renvoyer la balle iront trouver des idées pour leurs articles ailleurs et nous continuerons dans la joie et l’allégresse en accueillant à bras ouverts toutes celles et ceux qui voudront nous rejoindre. Ca permettra aussi de développer de nouveaux projets. Ce ne sont pas les idées et les envies qui manquent... Il n’y a qu’à se retrousser les manches, mettre le nez dehors et passer à l’action ! Rien n’est impossible et le futur peut redevenir souriant si nous y consacrons l’énergie nécessaire.

Jusqu’où s’arrête ta curiosité, selon toi ? Quelles sont tes propres limites morales ?

On me pose régulièrement ce genre de questions autour de la moralité du contenu du site. Et pourtant, qu’il y a-t-il d’amoral dans ce que je publie ? D’accord, certaines interviews sont un peu sulfureuses (attendez de voir ce qui va arriver dans les prochaines semaines - vous m’en direz des nouvelles), mais la Spirale n’est pas non plus le petit manuel du parfait pédophile, trafiquant de drogue et terroriste. Que je sache, on n’y trouve aucune incitation à la violence, aucune recette de fabrication de drogues ou d’explosifs et pas la moindre adresse de sites dont le contenu exploite des mineurs. On en est même très loin.

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1(auteur de « Jamming the Media » et collaborateur de Wired, Mondo 2000 ou bOING bOING)

2Ceci est rigoureusement exact. J’en atteste sur l’honneur et en tant que lecteur de Libé et ami de la sus-citée ,-) Davduf.

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Laurent Courau, « Mutations Pop et Crash Culture », the (not) défénitive entretien - Deuxième Partie.

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