Roman

Tout (ce que je sais) vient du noir | Jean Songe

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Par yannick bourg, 2 mai 2004 | 6168 Lectures

Dos de couverture

« Tout (ce que je sais) vient du noir » , Jean Songe, Editions Calmann-Lévy.

Des graffitis sèment le trouble à Génésistrine, un village transformé en Centre psychiatrique expérimental. Joseph Hiden, un de ses résidents, se sent menacé et s’inquiète. Saurait-on à quels “ jeux “ il se livre, avec sa complice aveugle, sur les femmes du Centre ?

Tandis que son angoisse ne cesse d’augmenter, des alter ego cherchent à prendre le contrôle de sa personnalité. Alors, pour échapper à ses démons, il s’invente les aventures de Lupo, le loup-garou savant qui, devenu star à Hollywood, empêchera la fin du monde.

Joseph Hiden reviendra-t-il de ses voyages dans le Monde Imaginâme, versant onirique de Génésistrine, avec ses animaux dépecés vifs, sa tueuse dotée de super pouvoirs, sa base ultra-secrète peuplée de militaires belliqueux, sa communauté de Déesses préparant une bien curieuse opération « Warhol » ? Découvrira-t-il les raisons de son internement et des expérimentations sur les malades ? Et quel en sera le prix ?

Jean Songe
Jean Songe
Au sommet de son art.

Prologue

J’avais la tête pleine d’oiseaux, les cris entraient dans mes oreilles et me sortaient par les globes oculaires avant de se fracasser le bec contre le verre noir de mes lunettes de soleil.
Le tintamarre était assourdissant, insupportable, les oiseaux restaient invisibles, mais leurs piaillements, piaulements, piailleries, pépiements, faisaient vibrer les cyprès. Avec sa longue flamme verte, c’est à peu près le seul arbre que je suis capable de reconnaître (pas le temps de m’intéresser aux phénomènes de la nature.)
Qu’on fasse taire ces putains de piafs ! j’ai hurlé dans ma tête. L’envie de ramasser une poignée de cailloux et de les mitrailler me démangeait ; et j’en aurais bien gardé un dernier, rond et dur ; et Augustin se le serait mangé dans sa sale gueule de faux-cul.

Sa prestation était parfaite. Il faisait comme si, comme s’il avait réellement connu Carole... Les sermons se suivaient et se ressemblaient, ça n’en finissait pas, un tas de conneries, son oraison funèbre, un vrai prêtre n’aurait pas fait pire. Il l’aurait mérité son caillou, ce clown, mais ce châtiment aurait été encore trop doux, un bon coup de pelle en travers de sa bouche qui déversait ses bondieuseries lui aurait appris à tenir sa langue au frais.

Garde ton sang-froid, lui avais-je inutilement suggéré. Dans son état, il ne pouvait pas m’entendre.
L’œil n’était pas dans la tombe et le regardait.
Je nous savais observés.

Pour les femmes en deuil, le soleil était cuisant, les habits noirs collaient à la peau, elles ruisselaient de sueur. Déployées en arc de cercle, elles épiaient mes gestes à travers leurs lunettes de soleil, derrière ces fenêtres noires, elles avaient le regard trouble, je l’aurais parié, je pouvais sentir leurs sanglots.
Tombera, tombera pas ? se disaient-elles.

J’avais des vertiges, le trou m’attirait, un précipice d’un mètre cinquante de profondeur. La pointe de mes pieds touchait le bord, la terre s’effritait, une quinzaine de centimètres supplémentaires et j’aurais perdu l’équilibre. Nous aurions fait le saut de l’ange.

Si j’avais eu ce pouvoir, j’aurais fait disparaître les fleurs de la surface de la terre, leur beauté était une illusion, elles me débectaient, même les vraies fleurs exhalaient un parfum de faux. La couronne mortuaire en apportait la preuve avec un éclat maléfique, elle faisait comme une bouée arc-en-ciel sur la planche remplaçant le cercueil, mais nos mains ne pouvaient pas s’y accrocher, ça n’aurait servi à rien, maintenant, ni moi ni personne n’aurait été sauvé, nous étions perdus, un putain de naufrage. Je me raccrochai à la pelle. Elle m’arrimait au sol comme une ancre sur un banc de sable.

Définitif : je déteste les fleurs, je ne peux même plus les voir en peinture. Les compositions florales me font tourner la tête de dégoût.

Un cône de terre sèche se dressait à mes côtés, je lui donnai un coup de pelle, qui tronqua la croûte brune du sommet en forme de chapeau chinois. Lentement je remplis le fer de la pelle, puis déversai son contenu dans le trou, de la poussière fine s’en éleva et me poudra les chaussures. Mes doigts de pieds me faisaient souffrir, le costume noir me serrait à la taille, aux épaules, partout, et le col amidonné de la chemise blanche me cisaillait le cou. Emprunter les vêtements et les chaussures du défunt Grand-pa n’avait pas été une si bonne idée que ça.
J’étais à cran, j’avais une allure de croque-mort, j’empestais la naphtaline.
Je suis à l’étroit dans mon corps.

Carole, elle, était un être qui, momentanément, flottait dans un état intermédiaire, on ignorait ce qu’elle allait devenir, elle avait basculé dans un autre monde où régnerait peut-être le néant, mais personne ne pouvait encore le prouver, on attendait toujours la confirmation d’une des deux hypothèses avec impatience, et, quelque chose ou rien, je jugeai insupportable la profanation de son corps.

Un jeune corps de vingt-huit ans comme le sien, opulent, ça devait être un festin de rois souterrains.
Les vers, les asticots et toutes les saloperies rampantes et gluantes de la création allaient se ruer sur elle, ils se régaleraient, ils la dégusteraient, elle était sans défense, c’était la proie idéale, ils n’en feraient qu’une bouchée.

Son corps gisait sur une table d’autopsie, ailleurs, quelque part, je le savais bien, il fallait que je me fasse à cette réalité, voir la vérité en face, l’admettre, aussi définitive fût-elle, mais ces images horribles devant mes yeux, comment pouvais-je les chasser ? Je n’arrivais pas à nommer ce qu’elle était devenue, le mot était imprononçable, il me restait en travers de la gorge, comme s’il allait attirer un malheur supplémentaire, je ne voulais pas prendre de risque, même si Carole n’avait plus grand-chose à craindre.
Un cadavre.

Le médecin légiste le charcuterait, le ferait parler, et la vérité éclaterait, les preuves seraient accablantes. Les mains nouées sur le manche, je continuai d’enfoncer la langue de métal dans le monticule de terre. Le trou, je l’avais creusé la veille au soir, je n’aurais laissé à personne d’autre le soin de le faire, c’était hors de question, je me serais battu à mort pour ça.
Baisers d’adieu, quelques pelletées et puis tout s’en va.

Un voile gris recouvra la planche et effaça la silhouette de Carole que j’avais dessinée à la craie. Le crépitement de la terre et des petits cailloux qui battaient le bois explosait dans mes oreilles, une bouche se dessina dans le sol à la place du trou, elle était noire et malfaisante, elle refoulait son haleine dégueulasse. C’était la respiration de la mort, qui remontait des tripes de la terre.
Je la reniflai, j’avais trop lu de récits fantastique et d’horreur ; et je fumais trop (en plus des drogues dont on me gavait).
L’herbe ne m’avait pas calmé, au contraire, je craquais, de partout, les nerfs à vif, le cœur lardé de coups de rasoir.
Mauvaises vibrations.
Mon regard devint vitreux, mes yeux tournaient en rond, je voyais le trou de la bouche, puis la pelle, Augustin, les femmes, et je retombais à chaque fois dans la bouche. Une spirale infernale qui menaçait de m’engloutir.

Le soleil me cognait le crâne, ma tête ballottait dans l’air brûlant, j’étais au milieu du ring, soûlé de coups, KO debout, de grosses gouttes de sueur nappaient mon visage, je luisais, un garçon brillant, pourtant j’étais sacrément froid à l’intérieur, et faussement éteint. Un volcan. J’essayais de me réveiller, de sortir du cauchemar. Les êtres et les choses perdaient leurs contours, tout se noyait dans un halo aveuglant ; et mes yeux restaient secs.
Mes larmes, je les ravalais.

Je plantai la pelle dans le sol, les planches de bois du cercueil avaient disparu, j’égalisai la terre avec le pied, ensuite je pris mon mouchoir et essuyai la sueur sur mon front et autour de ma bouche, mes lèvres se fissuraient, je les tamponnai puis réajustai mes lunettes de soleil, très cool, un vrai pro.
Les douze femmes continuaient d’écouter les paroles d’Augustin, têtes basses, toutes de noir vêtues, dignes et recueillies.
Les femmes.
Nos femmes.
À Carole, Alix et à moi.
Les douze salopes.

Parmi elles, l’une avait défié son époux, une autre son amant. Malgré les menaces qu’ils avaient proférées contre elles, elles avaient bravé l’interdit de se rendre à la cérémonie d’adieu.
Lisa, Josephine, Elodie, Ariane, Jasmine, Lissette, Sissy, Nico, Karen, Zoé, Suzanne et Annette avaient enterré les haches de guerre le temps de nos obsèques, c’était réconfortant, en un sens, ce qu’elles éprouvaient avait été plus fort que la jalousie. Pour la première fois, Carole les rassemblait autour d’elle, la mort les rapprochait et scellait notre union muette. Elles faisaient un bloc de chagrin.

Et moi, je restais leur lien unique, moi, seul représentant masculin au milieu de toutes ces femmes, aucun homme du Centre ne s’était déplacé, les patients masculins n’aimaient pas Carole, ou elle leur faisait peur, un peu, ou c’est qu’ils n’aimaient pas les fausses obsèques. Blochpal n’avait même pas adressé un mot ou un signe de condoléance. Augustin, lui, ne comptait pas, il ne faisait pas de différences entre les êtres, les créatures terrestres se ressemblaient toutes, lui, il était en communication directe avec le divin, son rôle se bornait à dire : “ Béni sois-tu, Seigneur, notre très saint Guide. Prends pitié de nous. ”
Ah non, pas de pitié, jamais.

Lissette sortit du rang, elle s’avança, ses escarpins raclaient la terre.
Attendons-nous au pire.
Elle tomba à genoux et se mit à crier “ Carole ! Carole ! Tu vas nous manquer... C’est terrible. Qu’allons-nous devenir sans toi ? ”
Bonne question. À elle de se démerder. Carole ne pouvait plus rien lui répondre.

Elle planta ses doigts dans la terre, griffures de désespoir, et elle s’effondra, le visage bouffi, bouffé par les larmes, aucune pudeur, nulle dignité. Elodie se pencha pour l’aider à se relever puis la pressa contre sa poitrine et lui caressa les cheveux. Lissette se calma.
Je sentis qu’une main me serrait le bras. Karen me dit que je chancelais, je ne m’en étais pas aperçu, puis elle me demanda si j’allai tenir le coup. Cette question, après ce que j’avais traversé. Je haussai les épaules, hochai la tête, j’étais un dur, qui aurait pu en douter ?

Elle me chuchota dans l’oreille que c’était pas un accident, qu’elle en était persuadée, je ne répondis rien, je ne la détrompai pas, à quoi ça aurait servir que je lui révèle la vérité ? J’ai envie de rire. D’un rire terrible, qui soulèverait le cœur des pleureuses.
Augustin dit : “ Allez dans la paix du Christ ”, et il se signa. Les femmes l’imitèrent. Voilà, c’était fini.
Je ne voulais pas être touché, enlacé, embrassé, ni réchauffé par des mots tendres, pas à cet instant, je voulais être bloc de glace, aux arêtes vives, aiguisé comme un scalpel.

Tel un zombie, je slalomai au ralenti entre les pierres tombales, puis je franchis les grilles du cimetière sans me retourner, descente directe à la rivière, je jetai les lunettes dans l’herbe, portai les mains à mon cou, tirai violemment sur le nœud de cravate qui m’étranglait, deux boutons du col de chemise sautèrent, puis je m’allongeai et plongeai mon visage dans l’eau claire, des hoquets convulsifs me secouaient les épaules et la tête, les larmes coulaient mais je ne les sentais pas, le courant les emportait, moi aussi, j’aurais aimé pouvoir me dissoudre dans un fluide, mais je restais avec le poids de mes soucis.
On allait me faire des misères.
Carole était ma meilleure amie.
C’était mon premier faux enterrement.
Carole était morte.
Assassinée.

Je connais son assassin. Obligé de me taire, sous peine de mort, j’ai la haine, et j’ai peur.
Cette journée maudite est à tout jamais gravée dans mes esprits, et tout le reste remonte à la surface de ma mémoire.
Je casse la coquille d’œuf de mon crâne, il s’ouvre en deux et mon cerveau dégueule son omelette mentale.

(Un chapitre en avant première page suivante.)

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